Temps libre

Il fait froid. Aujourd’hui. Sombre. Gris. Je me sens, moi aussi, mal à l’aise.

La nuit, je me suis réveillée. C’est la troisième nuit à penser et repenser aux mêmes choses. Nous ne savons, surtout François ne sait pas, que faire son temps. Trop d’heures libres, des jours sans projets précis.

Ma fille, si loin de moi, à l’autre côté de l’océan, ne sait pas comment se trouver quelques minutes libres. Comment trouver de temps à s’acheter une nouvelle paire des lunettes à la place de l’ancienne, cassée. Elle ne voit pas sans lunettes, tout est dans le brouillard.

- J’ai mis un scotch, ça va, me disait Agnès par téléphone.

- Va le réparer.

- Quand ?

- C’est important. Trouve-toi de temps.

- C’est le dixième sur la liste. Il faut repeindre les bords de fenêtres, réparer le tuyau qui fuit dans la cuisine.

Les trois enfants, trois petit anges et diables, elle n’en parle pas. Je sais. De son travail avec les enfants handicapés de neuf à onze ans, des repas, des vêtements mouillés à laver, couches à changer, ordures à sortir devant la maison. Elle se sent la 10e roue de la charrue. Fatiguée, épuisée.

La nuit, son mari ne se réveille pas, ne se lève pas. Chaque nuit, au moins un des enfants se réveille et elle s’y précipite pour qu’il ne réveille pas les autres. Depuis quatre ans que cela dure.

Trois enfants aussi rapprochés, un mari pour qui les priorités ne sont pas dans le confort de sa femme. Sa mère lui avait dit : «Moi aussi, j’ai eu des petits, rapprochés. Quatre. Et mon mari partait souvent. Je m’en suis occupé.» Alors, il sent qu’alléger le poids d’Agnès, serait un affront vis-à-vis de sa mère. Qui ne fait presque rien pour les aider. Pourtant, elle, n’est pas loin d’eux, comme moi.

Agnès est tellement fatiguée que les enfants en profitent de sa résistance faible. «En bras!» Elle les prend. Les promène. Trop fatiguée même de leur parler. Elle commence à manger. «Maman!» L’un d’eux la réclame. Alors, elle mange de plus en plus. Vingt-cinq kilos gagnés en dix mois. Encore plus fatiguée.

J’étais là pour trois semaines. J’ai aidé un peu. Pas assez. Je me fatigue rapidement. Après sept heures avec les petits, j’étais crevé. Porter le bébé Henry me fait mal à la vertèbre, ma vertèbre tassée.

C’est vrai, vers la fin, je me suis rendu compte que Henry. Il a treize mois et marche déjà, peut et adore remonter les marches tout seul et même descendre à quatre pattes, toujours à recoulons, si je me met derrière lui pour lui donner confiance et être là au cas où. Je me suis rendu compte qu’il demandait à être pris dans le bras, je le prenais assise sur la chaise, mais presque aussitôt, rassuré, il avait envie d’aller se balader, découvrir le monde, parcourir les pièces, tâter les objets, étudier les formes.

Je me suis rendu compte aussi qu’Alexandre, quatre ans hurle «Je veux papa! Je veux maman» , seulement pour faire impression. J’ai hurlé aussi une fois, en l’imitant. Il a commencé à rire. D’une minute à l’autre, l’immense chagrin était oublié.

Agnès avait dit : «Il a du chagrin, il faut le prendre dans le bras. Lui donner ce qu’il veut. Le laisser manger à sa guise. Le laisser ne pas manger. Laisser…»

Est-ce qu’on la laisse se reposer, elle ?

Personne. Agnès ne se demande pas comme François «Que faire aujourd’hui?» Elle n’a pas le temps, pas une minute à s’ennuyer. Quelques minutes le soir à peine, volés de sommeil, pour lire quelques pages. En mangeant. Son mari s’est endormi pendant son travail, dans le sous-sol aménagé dans bureau, les petits enfin couchés.

Dans les romans d’amour période Régence qu’elle lit, il n’y a pas de couches, des enfants se réveillant au bon milieu de la nuit, des soucis d’argent, de mari adoré laissant presque tout sur l’épaule de sa femme.

Elle se fait tellement de soucis qu’elle n’arrive même plus à accepter quand moi, son mari ou sa belle sœur lui offre de temps en temps de s’occuper des trois. «Ils ne m’ont pas vu la journée! Ils ont besoin de moi.»

J’ai été une bonne grande mère pour Henry, Thomas, Alexandre. Je leur ai lu des histoires, participé dans leur jeu, préparé leur repas, aidé à les habiller, parlé avec eux… en deux langues. Je n’ai pas été une assez bonne mère, je n’ai pas réussi à alléger assez le fardeau.

Comment l’aider davantage ?

Et mon fils? Enfin, Lionel a un travail. Bon, intéressant. Le payant bien. À trente ans, il pourra maintenant se marier. Ils sont ensemble depuis cinq ans. J’ai l’impression que dorénavant ils pourraient avoir d’enfants. Ils ont encore des craintes, probablement "Veux-je vivre toute ma vie avec celui-ci, celle-la, perturber ce qui vient à peine commencer" Il ne me dit rien, elle non plus. J’observe. Agnès leur a envoyé un roman sur «un papa». Bien sûr, elle est mère, heureuse, ne regrettant pas, comme moi non plus mes enfants.

Les périodes dures passent. Mais ils laissent des traces. Je me fais des soucis. De loin, trop loin.

Je ne m’ennuie pas comme François. Je lis, j’écris, demain j’irai m’occuper de ma petite fille « par alliance ». Valérie attend un deuxième pour bientôt. En France, les crèches et les maternelles sont moins chères et plus faciles à trouver qu’aux États-Unis. Agnès, il y a trente-six ans, était accueillie gratuitement chez les bonnes sœurs dès ses deux ans. Lionel, avait une petite boniche pas cher pour que je puisse retourner vite au travail. Mes enfants dormaient la nuit.

Ma vie, agitée, n’était finalement aussi dure que celui de ma fille.

Je n’ai pas eu une grande maison dans un beau cartier, ni une minuscule d’ailleurs, même encore maintenant. Je n’ai pas eu deux grandes voitures, jamais acheté une neuve. Ni une montagne de jouets pour mes enfants, une machine à sécher le linge non plus. Ni un jacuzzi. Mais j’ai eu une vie plus simple, plus commode.

J’ai passé de mauvais moments, mais pas coulé sous le travail, manque de sommeil, fatiguée. J’avais peur de mon mari, ses réactions, c’est vrai. J’étais désillusionnée. Il me trompait avec une très jeune femme.

Au même âge qu’Agnès se sent moche, grosse, je me sentais vieille. Est-ce un âge ingrat?

Plus tard, je me suis ressaisie. J’espère qu’elle la fera aussi.

Et François ? Que ferait-il ?

2 commentaires:

sophos a dit…

Je pense qu'ne effet, aujourd'hui, le problèm est qu'il faut tout faire en même temps ...et que la vie de famille, entre vboulot et tout faire soi même car trop cher .. on s'y pert !
De plus, nos enfants d'aujourd'hui sont comme à la télé ... ils ont l'habitude d'avoir tout et en veulent toujours tout ...
Pourtant, ce n'est pas faute d'avoir ceder à tout, ou de leur avoir tout donner !
C'est plutot l'entourage de la télé, des copains ... qui fait que tous se ressemblent :-(

Et que c'est si dur aujourd'hui d'être parents ...
Ma mère qui nous a garder les trois pendant notre semaine de vacance l'a constaté .... pourtant elle aussi a eu trois enfants ...
Mais ils sont très différents aujourd'hui qu'autrefois ... avant les enfants avianet le respet, en première ligne ... aujourd'hui, c'est beaucoup moins vrai !!!

sophos

julie70 a dit…

c'était toujours dur d'être parents, je ne crois que cela a changé, même si l'autorité n'est plus la même bien sur, il y a partout des parents, et des enfants, différents,

dans une famille reconstitué c'est encore plus difficile, plus de susceptibilités aussi probablement, mais ils ont besoin de l'autorité aussi en plus de l'amour