J'ai recu ta première lettre!

Mon garçon bien aimé, Bruxelles, le 29 mars 61

J’ai reçu aujourd’hui un grand cadeau de toi: ta première lettre ! Ce matin, Viorica m’a réveillée d’un coup de fil : “Je suis sûre que tu ne serais pas fâchée que je te réveille, puisque t'as une lettre de Sandou!” Toute suite je me suis habillée et je suis allée la prendre.

Je ne te donne pas le droit de te sentir seul, Monsieur, m’entends-tu! Je suis tout le temps à côté de toi, mets bien ceci dans ta tête. Toi aussi, tu es à côté de moi et souvent tu me dictes ce que je fais ou dis.

Bien sûr, je me souviens du restaurant où une fois, une fille aux cheveux humides est allée avec toi, mais avant notre départ, ils étaient secs, n’est pas?!

Je suis contente que tu te sentes bien avec tes copains; donne à la cousine de maman ce qui lui appartient encore dans notre appartement, ensuite ne va plus chez elle, si ça t'ennuie. Je te prie, passe au moins une fois chez Maria. Va visiter la belle-mère d'Édith qui est de très bon conseil. Va voir aussi Monsieur Simon, sa femme fait si bien la cuisine et elle sera heureuse si tu lui apportes un bouquet de fleurs. Je me souviens qu’une fois, quand tu m’avais acheté des fleurs, elle avait cru qu’elles étaient pour elle et j’ai dû avec regret les laisser là.

Fais-toi confectionner rapidement deux costumes chez le tailleur de papa! Ceci est un ordre de ta femme. Tu m’as demandé que je te donne des ordres, je t’en donnerai, tu verras, pourras-tu seulement les exécuter tous. De toute façon, essaie.

Il faut que tu aies en toi, non seulement le désir, mais la certitude que nous serons bientôt ensemble: ceci est le plus important de tous mes ordres. Moi, j’ai cette certitude et malgré cela l’attente est dure. Mais je me sentirai beaucoup plus tranquille si je savais que toi, tu as aussi cette certitude. Je veux te sentir fort et avec nous: moi et notre enfant.

Aussitôt arrivée je suis allée chez le docteur. Il a constaté que j’étais enceinte “avec complications” et il m’a donné un certificat que j’ai envoyé aussitôt à l’ami de Marcel, il ira de nouveau en Roumanie dans une semaine. [Je n’ai pas ajouté, ce qu’il savait, « pour arranger la sortie de mon mari en contrepartie de l’argent »] Je t’enverrai des billets d’avion, quand tu en auras besoin télégraphie ou téléphone chez Marcel, ton Visa d’entrée en Belgique est prêt. J’espère, tu en auras besoin bientôt. De toute façon, prépare-toi.

Nos affaires sont arrivées. Expédie les tiennes, quand tu partiras, aussi par le train, en “bagage personnel urgent”. Elles arrivent rapidement. Tu pourras mettre entre tes vêtements quelques-uns de nos bibelots, alors ils ne se casseront pas.

À propos! Achète un salami sec pour Viorica, c’est ce qu’elle voudrait et aussi un foie gras! Cela n’est pas trop difficile là-bas, n’est pas? Le reste de l'oie mangez-le en famille. Ta sœur prépare si bien le foie dans la graisse de l’oie, Viorica et Marcel sont très gentils avec nous et cela peut leur faire plaisir.

S’il te plaît, envoie mes livres à ma tante Hanna, en Israël. D’abord les livres techniques, puis les autres. Et tous les livres que tu veux toi, bien sûr.

Cher Sandou, j’avais trouvé un poème au sujet d’une femme enceinte, il est dans mon cahier de poésies, à côté de nos albums photos. Cherche-le, c’est d’un auteur soviétique, lis-le et transcris-le pour moi : c’est très beau.

J’espère que depuis ta lettre, tu as fait de l’ordre dans l’appartement, dans l'armoire et que tu es aussi un peu plus tranquille. J’attends avec impatience d’entendre bientôt ta voix au téléphone. Tu as une voix si agréable, si tranquillisante, une voix d’ours !

Je ne peux pas décrire quelle joie et quelle tranquillité cela m’a donné que tes parents soient heureux de ton départ et je sais que cela compte beaucoup aussi pour toi. As-tu réussi à résoudre la question du logement?

Il est 6 h de l’après-midi et je suis très impatiente de t’entendre. Dis-moi, est-ce que le lait arrive encore tous les deux jours devant la porte? Qui nettoie l’appartement? S’il te plaît, écris-moi souvent! Tu me procures ainsi une grande joie. Ta lettre est arrivée rapidement, en 8 jours! Et les miennes? Je ne sais plus exactement si cette lettre est la quatrième ou cinquième.

Je ne sais encore rien de la possibilité de la poursuite de mes études, mais ce qui est sûr, c’est qu’en Colombie où habite mon oncle, je ne pourrais pas terminer. Peut-être en Israël.

Demain nous partons pour la Suisse, visiter le cousin de papa. Ensuite nous irons probablement en Israël visiter grand-mère, mais écris-moi pour le moment à Bruxelles, on m’enverra les lettres, elles arrivent en trois jours. Nous allons sûrement retourner à Bruxelles. Pour le moment on peut rester en Belgique six mois. Entre-temps, si tu as un problème urgent, adresse-toi à Marcel, il est un bon ami, comme il y en a peu.

Je t’ai déjà écrit des pages et pages, mais j’ai l’impression de n’avoir écrit que la moitié de ce qui bouillonne en moi. De toute façon, la chose la plus importante tu le sais: on aura un enfant!

Tante Hanna m’a écrit qu’avec mon métier je trouverai du travail là-bas, même enceinte. Tante Irène m’a écrit qu’elle aime déjà l’enfant qui viendra et quand je voudrai voyager je pourrai lui laisser et elle s’occupera avec joie de bébé.

Aujourd’hui, après avoir lu ta lettre, je suis allée visiter Bruxelles dans un bus des touristes. C’est la Grande Place, que j’ai aimée le plus, la plus jolie place de Belgique, construite en 1679, si je me rappelle bien. Elle est carrée, pas trop grande, avec des maisons noircies par le temps, avec des fenêtres et statues dorées. D’un côté, il y a une vieille église, avec un haute tour qui est comme dentelée. Vis-à-vis, se trouve la maison du Roi devenu un musé et tout autour des maisons typiques de Bruxelles: deux étages de même hauteur, minces et avec seulement deux fenêtres par étage. Dans cette place, chaque corps de métier avait une maison, ils ont essayé de les décorer, les unes mieux que les autres, ils ont beaucoup de statues, surtout en haut. Au milieu de la place il y a un marché aux fleurs. Tout autour, beaucoup de voitures en stationnement.


D’ailleurs je me rappelle tout Bruxelles ainsi, avec des maisons régulières et étroites. J'espère avoir réussi à te donner une impression appropriée de cette “Grande Place”. Je chercherai des cartes postales pour te les envoyer.

Aujourd’hui j’ai déjeuné chez Viorica. Il y a deux ans, nous avons mangé chacun chez soi, et nous nous sommes rencontrés seulement l’après-midi...

Il y a un an, nous avons mangé ensemble dans un restaurant où un tzigane jouait du violon. Te souviens-tu combien on était bien ensemble? N’est-ce pas? Ensuite, nous sommes allés porter des fleurs chez ma mère, elle m’a dit seulement “Arrange-toi les cheveux” ses dernières paroles... S’il te plaît, fais une photo de la maison où nous nous rencontrions, comme souvenir. Comme j’avais alors peur : comment ce sera... ? Et c’était bien, et puis, de mieux en mieux. Et maintenant on se demande de nouveau, comment ce sera? Et ça va être très très bien – tout ! Dans un an, nous allons manger chez nous, à la maison, tous les trois. Tu verras.

Il est seulement sept heures, comme le temps passe lentement quelquefois... Encore deux heures entières jusqu'à ce que je t’entende.

Cet après-midi je n’ai pas pu dormir d’émotion, mais autrement je dors bien et beaucoup. Je mange aussi assez bien, mais le restaurant n’est jamais comme à la maison. Hier soir papa a fait des courses et nous avons mangé dans la chambre d’hôtel, quel plaisir cela nous a fait!

Je t’embrasse, Julie

P.S. Comme c’est dur de ne pouvoir parler que quelques minutes. Je voulais te dire que je garderai l’enfant, mais je n’ai pas eu le temps, j’étais trop bouleversée. Mais dans 10 jours tu recevras cette lettre et les autres qui ne te sont pas encore arrivées. Moi, je continuerai de t’écrire souvent, comme toi.

Au revoir, mon amour, mon amant, mon cher ami,

je t’embrasse fiévreusement, Julie

Rien n'est encore arrivé

Mon chéri,

Je sais que tu m’as écrit, mais rien n’est encore arrivé. Tu me manques énormément.

D'autant plus que je me sens mal, je supporte très mal d’être enceinte. Je vais t’envoyer un certificat médical avec le copain de Marcel, il ira la semaine prochaine en Roumanie et j’espère que bientôt tu seras à côté de moi, pour avoir soin de moi et de l’enfant qu’on va avoir et me donner des baisers. Alors je me sentirai mieux, nous nous promènerons et découvrirons de nouveaux endroits.

Je ne t’ai encore rien écrit de Bruxelles, pourtant il y a beaucoup de choses intéressantes. Tous parlent le français, mais plus lentement qu’en France. Je réussis à m’entendre assez bien avec les gens, mais cela aurait été quand même mieux si j’avais mieux appris les noms des aliments, par exemple. Les ascenseurs ici sont plus petits qu’à Bucarest et n’ont pas de portes, j’ai tout le temps peur de m’accrocher et heurter notre futur bébé.

La vie est très chère, mais pour les gens qui gagnent bien leur vie, comme Marcel et Viorica, c’est très bien et très commode. On trouve ici tout et dans une gamme extrêmement variée, mais malgré ceci je n’ai pas encore trouvé un pyjama chaud. Un vent froid souffle de la mer proche et nos affaires envoyées de Roumanie ne sont pas encore arrivées.

De riches amis de Marcel ont passé quelques jours à Bruxelles et un soir ils nous ont invités dans un restaurant hongrois où des Tziganes jouaient du violon et d’une cymbale accompagnant les chansons populaires hongroises. Nous nous sommes bien amusés, nous avons chanté jusqu’à 2 heures de matin. Bien sûr moi, je n’ai pas bu.

Hier le même couple (ils sont arrivés d’Argentine) nous a emmenés dans un bar où on a vu des femmes danser (mal), et aussi quelques bons numéros acrobatiques. Ensuite, plusieurs femmes sont sorties l’une après l’autre, elles se déshabillaient de plus en plus, presque complètement, en dansant sur la musique. Cela ne m’a pas plu, parce qu’elles avaient un visage triste, douloureux ou très vulgaire, des corps trop minces, des seins tombants - seules deux d’entre elles étaient vraiment belles.

Mais j’ai aimé “Fémita” arrivée emballée dans un grand manteau de fourrure, l'emblème même de la Féminité. "Fémita" s’est déshabillé très lentement et avec beaucoup de plaisir, en commençant par les bijoux, exactement comme font les femmes qui se couchent le soir (au moins celles qui en ont). L’artiste avait une très bonne mimique, s’admirant de temps en temps dans le miroir et se déshabillant très lentement. Et, quand le soutien-gorge a été aussi enlevé, bien sûr dans la demi-obscurité, il a enlevé en même temps le coton qui lui servait de seins et la perruque, la lumière s’est allumée et on avait devant nous: un jeune garçon. Bien sûr, il n’a pas enlevé sa culotte. Il a tellement bien joué, que le Monsieur qui nous avait emmenés a dit: “Ils l’ont échangée !” Mais non, sinon, comment serait-ce possible, que justement lui, ait été le plus féminin de tous.

Ensuite nous sommes allés dans un petit restaurant où j’ai pris une glace à la vanille mais Viorica et mon oncle ont pris des escargots et des huîtres (vivantes !)

Je suis arrivée à la maison très fatiguée et aujourd’hui j’ai dormi presque toute la journée, je suis descendue seulement pour déjeuner. L’après-midi, suis allée voir un film avec Fernandel, assez médiocre. Le docteur m’a donné des médicaments, je les prends le soir, depuis j’ai moins de nausées, mais mon vrai médicament c’est toi qui vas l’être.

Prépare-toi mais ne demande pas encore officiellement ton départ. Tu as déjà le visa belge pour deux mois, il n’est pas daté, quand il te le faudra on te le donnera au Consulat de Bucarest.

Mon amour, écris-moi souvent, je voudrais tant lire tes lettres. Dis-moi comment se passent tes jours, avec qui tu apprends le français, est-ce que ta mobylette marche encore, qui est venu à notre place dans l’appartement et comment tu t’entends avec eux...

Salue nos amis de ma part, je t’embrasse très fort,
Julie

Aujourd’hui j’ai rêvé de toi.

Aujourd’hui j’ai rêvé de toi.

C’est mieux quand tu es avec moi, mais bientôt ça arrivera aussi.

J’ai reçu une lettre de grand-mère Sidonie, elle est très heureuse que nous soyons enfin arrivés, mais je n’ai encore reçu rien de toi, j’espère que tu vas m’écrire plus souvent que d’habitude. Je n’ai encore écrit à personne d’autre qu’à toi, s’il te plaît parle﷓leur de moi, quand je serai un peu plus reposée j’écrirai à tous. Dis à ta sœur que tous ont admiré les magnolias qu’elle m’a offerts, ils égaient encore ma chambre.

Bruxelles est une belle ville, les boulevards et les rues sont larges et pendant la journée les deux côtés des rues sont pleins de petites voitures mais j’attends qu’il fasse plus chaud pour me promener. J’ai reçu de Viorica une écharpe qui semble être de la soie, mais imperméable. Ici il pleut souvent. Comment est le temps là-bas ? Le vent froid est arrivé là aussi?

Hier, nous sommes allés dans un restaurant hongrois, mais on y a mal mangé.

J’ai mieux mangé et aussi moins cher, avant-hier dans le restaurant italien de l'hôtel. Nous habitons à quelques minutes de Viorica qui s’occupe beaucoup de nous. Je dois finir, parce qu'on part en ville et à cette occasion je vais envoyer cette lettre.

As-tu commencé à apprendre le français? J’espère que oui, sinon, commence vite. Je crois que c’est le plus important maintenant. La meunerie est un bon métier ici et ailleurs de même, tu trouveras de travail sans problèmes.

Au revoir le plus rapidement mon chéri, qu’on soit enfin ensemble,
je t’embrasse chaleureusement, Julie

Mon amour, 21 mars 1961

Qu’est-ce que tu fais maintenant? Il est exactement 22 heures et 10 minutes. Je viens de sortir du cinéma, où dans une grande salle il n’y avait qu’une cinquantaine de spectateurs! J’ai vu un film moyen mais avec un très bon acteur, ensuite je suis retournée dans ma chambre d’hôtel pas très loin du cinéma et j’ai mangé une très bonne glace et une poire fantastique.

J’aurais voulu te retrouver ici!

Sais-tu quelle formidable place de rendez-vous c’est? La petite chambre a des rideaux rouges à sa fenêtre, donnant une semi-obscurité agréable et suggestive.

On aurait pu discuter, je ne sais pas de quoi, surtout de notre futur enfant. Heureusement en Belgique ce n’est pas possible de faire un curetage et je verrai comment je pourrai me débrouiller ensuite. Ce ne sera pas facile, bien sûr. Nous aurons beaucoup de difficultés et il y a beaucoup de travail avec un bébé. Mais quel bonheur nous aurons avec lui! Notre enfant! Mon oncle a été heureux quand je lui ai dit que j'attendais un enfant, lui aussi me conseille de le garder coûte que coûte. J’ai déjà commencé à classer mes sympathies et antipathies d’après la réaction des gens, quand ils apprennent que je suis enceinte. De toute façon la plupart ont deviné et je n’ai pas dit non. Mes seins grandissent encore, jusqu’où?

Viorica m’a donné un livre sur l'accouchement sans (trop) douleur, elle a accouché ainsi, son attention a été distraite en s’occupant à bien respirer et je crois que pendant les contractions on peut alors ressentir la même chose, mais atténuée. Nous sommes allés dans un “petit” Magasin Universel, imagine-toi, qu’on peut choisir là-bas entre 50 - 70 différentes sortes de biscuits! et, ce qui était plus dur encore pour moi, entre 5 sortes de bananes! Et ce soir, j'ai mangé les bananes, comme dans mon enfance. J’ai aussi bu du jus de mandarine - avec une paille comme j’aime bien boire - c’était très bon.

Aujourd’hui nous avons reçu les papiers nous permettant de rester ici pour le moment encore 2 mois. Nous attendons d’Angleterre la visite d’une cousine de papa. Je ne sais pas si je pourrais aller à Londres, mais je suis invitée, elle y gère un petit hôtel.

Bruxelles est une très belle ville, mais je n’ai pas encore vu grand chose parce qu'il fait très froid, un vent pénétrant souffle, il fait froid même dans ma chambre, je finis donc de t’écrire et je me cache dans le lit. J’ai sommeil tout le temps. Il fait agréablement chaud sous les couvertures et tu ne vas pas te fâcher si je continue de t’écrire demain matin.
Bonne nuit mon cher, je t’embrasse, Julie

Première lettre après mon départ

A Sandou Crisbaseanu, Bucarest République Socialiste Roumaine, sa femme, Julie
Bruxelles, le 19 mars 1961


Mon cher mari,

Bien sûr, c’est à toi que j’écris ma première lettre et si je n’avais pas oublié de prendre du papier avec moi je t’aurais déjà écrit dans l’avion. Je veux que tu sois avec moi mon cher mari, au moins par écrit si on n’a pas pu partir en même temps ensemble. Je t’écris aussitôt partie de façon aussi détaillée pour te rapprocher, pour te sentir près de moi. Je suis sûre que pour une fois, mon abondance de paroles ne te dérangera pas.

A propos, je t’appellerai le 29 Mars, dans dix jours, téléphoner d'ici c’est relativement bon marché. D’accord ? J’attendrai enfin de nouveau ta voix profonde et chaude, même si je ne peux bavarder autant que je voudrais. Revenons à notre voyage.

Presque aussitôt après notre séparation, dès le décollage de l’avion, j’ai mangé de bon appétit un petit déjeuner et bu du café. J’ai parlé un peu avec papa, puis j’ai lu des chroniques des films dans les magazines de l’avion.

Nous avons atterri à Budapest et nous y avons déjeuné, une bonne soupe et un rôti. Une heure plus tard nous sommes repartis et je me sentais très bien, me disant que j’aime bien voyager en avion; j’ai quand même pris une pastille contre la nausée. C’est la première fois que j’ai voyagé en avion, mais papa était habitué. Pour moi tout paraissait nouveau, étrange et sans toi, surtout triste, même quand tout allait encore bien.

Nos quatre premières heures se sont bien passées mais au﷓dessus de Cologne nous avons eu un vent très fort et avant d’atterrir l’avion a dansé pendant une demi﷓heure, alors j’ai vomi tout ce que j’avais mangé, encore heureux, que j’avais quelque chose dans l’estomac. Heureusement, le voyage ne durait plus qu’une heure jusqu’à Bruxelles.

Là-bas, nous attendait Adalbert (le frère de papa) avec son ami Marcel et sa femme Virginie. Entre les frères la joie de se revoir, après tous ces mois et émotions a été grande. Nous sommes entrés en vingt minutes à Bruxelles avec un train, puis encore quelques minutes de voyage avec la voiture de Marcel et nous voilà à l’hôtel. Papa habite au deuxième étage dans une chambre avec salle de bains avec Adalbert , j’ai une minuscule chambre pas très loin d’eux à mi-étage.

Je me suis baignée chez papa et je me suis changée. J’ai dû prendre un tricot et une veste puisque ici il fait froid encore, même ainsi je tremblais, probablement des frissons dus à ma fatigue et mes émotions de voyage. Ma tête tournait pendant toute la soirée, mais ce matin ça va. Nous sommes descendus pour dîner dans le restaurant de l’hôtel où les repas sont servis en costume national italien, j’ai mangé un peu, j’ai surtout bu du thé. Le soir, nous sommes allés chez Viorica, elle m’a donné un dentifrice et une crème pour le visage, ensuite les hommes sont partis à la poste télégraphier.

Ici les tramways circulent très rapidement et après avoir voyagé avec l’un d’eux vers Viorica, j’ai préféré aller à pied pour rentrer à l’hôtel. Arrivée sur le boulevard j’ai vu une grande pâtisserie, plus grande mais du même genre que le fameux “Lipscan” de Bucarest. Nous sommes entrés dans un buffet et nous avons mangé des sandwichs avec un pain fantastiquement frais et j’ai bu du “Coca-Cola” qui est une sorte de limonade sucrée de couleur foncée, avec beaucoup de bulles et un goût assez désagréable. Retournée chez nous, j’ai pu enfin me coucher.

J’ai une chambre minuscule tapissée de rose avec des fleurs blanches, elle a un énorme lit avec deux couvertures chaudes aux couleurs nationales italiennes. Je n’ai pas de baignoire, mais je peux faire un bain chez papa.

Hélas, le plupart de mes vêtements sont à la limite de la mode pour ici, pourtant ils sont beaux et, crois-moi, à Bruxelles on porte des chaussures pointues : même les hommes! Les jupes et les pantalons sont plus courts que chez nous.

J’ai demandé un vase pour les fleurs reçues au départ, elles sont bien arrivées jusqu’ici et sont fantastiquement belles. Ce matin dès que je me suis réveillée j’ai mangé deux bananes et deux oranges (reçues hier de mon oncle.) Aussitôt je suis descendue, demander du papier de lettres et me voilà en train de t’écrire.

Il est neuf heures et demie du matin. Il fait assez froid, il faudra que je me trouve un pyjama chaud. Ici les vêtements sont moins chers, mais les médicaments et le cinéma coûtent plus. Il faudra un certain temps pour que je m’habitue aux valeurs en francs belges.

Probablement dans environ deux semaines nous pourrons voyager à travers l’Europe. Rien n’est sûr encore pour le futur - mais, ne t'inquiète pas, tu vas revoir ta femme dans environ trois mois.

Sandou, s’il te plaît, commence à apprendre dès aujourd’hui le français, tu dois savoir au moins une autre langue que le roumain. Ceci doit être la plus importante chose à faire dorénavant. Et fais-toi faire un bon habit. Ici on porte surtout des vêtements nylon ou tergal, ce qui est très pratique, mais tout fait, il ne sera pas facile de trouver à ta taille un costume à cause de la carrure forte de tes épaules et ton cou épais de sportif que j’ai hâte à embrasser.

Salue Alina, salue tes parents et tes frères de ma part, tous ont été si gentils en nous aidant à faire nos paquets.

Marcel est très gentil et mon oncle est heureux de savoir que j’aurai un enfant. Le reste on verra plus tard.

Je dois descendre maintenant, au revoir,
Julie

L'été 1960



C'est ainsi que je me souviens de mon mari et c'est ce garçon-là que j'avais marié.

Cette photo a dû être prise par mon père un jour de très bonne entente pendant la visite de mon beau-père chez nous, un homme jovial et bon, nettement plus âgé que mon père. Sur ma site d'images il y a toutes les autres prises le même jour. Toutes, développés par nous.

J'aurais dû les mettre avant, pas après l'entré sur mon départ de Roumanie, quelques mois plus tard, mais... Voilà pourquoi j'avais décidé à revenir si il ne pouvait pas me suivre avant que l'enfant naisse. Et celle-ci, en sortant, été 1960, de l'imeuble où nous habitions à Bucarest. Je me sentais si près de lui!
Before the house we lived in 1960

16 mars 1961, dernière entrée

Mes journaux m'ont accompagnée toute ma vie, ils ont toujours été avec moi. Je dois me séparer d’eux, j’espère pour peu de temps.

Celui-ci, est mon 9e journal, et j'écris déjà des journaux depuis dix‑sept ans. C'est un long chemin à partir d'une fillette de dix ans jusqu’à une femme de vingt-sept ans, qui en plus, est enceinte.

Bientôt je serai mère, moi aussi. Je commence à lutter pour mon enfant, même avant sa naissance. C’est ce que maman me conseille. Ma chère maman, comme tu me manques ! On t'a amenée à l’hôpital, il y a juste une année, tu délirais déjà. Chère maman, toujours soucieuse, tes dernières paroles pour moi, le 29 mars ont été : « peigne‑toi ! »

Je m'en vais, dans un monde nouveau, inconnu. Je laisse ici beaucoup d'amies dont aucune ne m'a déçue et je laisse ici la plus grande partie de ma jeunesse. Mais je suis forte et je sens en moi assez d’élan pour beaucoup de choses encore. Je trouverai en moi assez de force n’importe où pour obtenir le peu dont j'ai besoin.

Bonne route mes journaux et à bientôt,

le plus rapidement possible !

et des pages blanches.....

J’ai été séparée de mes journaux pendant sept ans



Dernière entrée avant le départ de la Roumanie.

22 février 1961

J'ai enfin réussi à obtenir définitivement le poste de technicienne chimiste dans la fabrique de Beurre de la banlieue de Bucarest. Que c'est bon de travailler ! Je me sens nettement mieux depuis. Rester à la maison ce n'était pas pour moi. J'ai une bonne place de travail, un chef et des collègues agréables. Le boulot n’est pas trop fatigant.

En plus, ces jours-ci, papa m’a dit qu’il n'aurait pas pu me trouver un mari avec qui je sois plus heureuse qu'avec Sandou. Donc je l'ai bien choisi. Je n'aurais pas cru qu'il le reconnaîtrait si rapidement.

Je suis curieuse de voir ce qui arrivera au sujet de notre départ de Roumanie et comment sera notre futur.

Mes règles sont en retard, pourquoi ? J'ai très bonne mine, mais depuis quelque temps mon ventre me dérange de nouveau. J’ai même vomi hier..


Enceinte de ma futur fille, Agnès, je ne le savais pas encore. Je ne savais pas non plus, que je ne vais pas travailler longtemps dans le laboratoire d'analyse de cette fabrique de beurre.

Et ensuite, j'ai lutté pour la conserver! En plus, cette fois-ci, mon mari était de même avis. Ma belle-mère aussi, elle est venue exprès pour me persuader de garder le futur bébé, mais j'étais déjà convaincue et décidée tout à fait. Hélas, dix-sept ans plus tard, elle dit à ma fille que moi, je ne la voulais pas et que c'est seulement à cause d'elle que je l'avais gardée, en la blessant profondément. D'ailleurs, c'est peut-être ma belle soeur, furieuse auprès moi qui lui a dit ceci. En tout cas, des mots peuvent causer des blessures profondes.

15 janvier 1961, Il y a cinq ans...

J'ai rencontré Sandou dans un train - il y a cinq ans. Il vient de m’apporter des jolies roses. Je ne me souvenais plus pourquoi, je me suis rappelée seulement plus tard la signification de cette journée.

À partir de demain, je commence vraiment à travailler, même si pour le moment ce n'est pas dans le laboratoire de la fabrique de beurre, sa construction n'est pas encore finie et, que bien sûr, ce n'est pas comme ingineur mais laborantine. Tout de même, demain à sept heures du matin je dois être là, moi aussi.

Bonne chance, Julie !

Depuis mon retour de Kolozsvàr, je suis plus calme, je sais mieux prendre Sandou et je m'entends bien avec lui.

Chacun, après son mariage doit s'habituer à son mari, les hommes sont si différents des femmes. Je ne peux pas lui demander de remplacer ma mère, il n'est pas femme et il ne ressent pas les choses comme les femmes. En plus, je dois me montrer forte devant lui, volontaire, sûre de moi. Alors, je reçois son soutien. Quand je me montre faible, je ne le reçois pas. Il ne faut pas s’appuyer sur lui, seulement sur toi﷓même - alors il aide ! Je me sens très bien, contente, tranquille, reposée.

Sandou vient de me dire, comme un compliment, que je suis devenue “tout à fait femme” et qu'il ne reste plus rien de la jeune fille - et c'est vrai. Je sens aussi que je suis devenue adulte aussi et que je sais enfin m'administrer toute seule.

Rencontre
(Souvenirs)

Julie se rappelle leur rencontre, cinq ans auparavant et c’est vrai, qu’à l’époque, elle ne lui avait pas donné tant d’importance que Sandou.

Enfin, des vraies vacances d’hiver ! Même si sans ski, mais à la montagne et neige pendant trois jours entiers. Ce n’était pas tout à fait facile d’obtenir des billets pour ce voyage spécial jeunes organisé par les syndicats, il fallait ne pas manquer aux manifestations, ne pas partir avant la fin, etc. etc.

C’était des week-ends spéciaux de Bucarest vers Predeal et de la station de train à pied vers les hauts. Après une nuit passée dans une cabane à seulement quelques kilomètres de l’arrivée, montée vers les hauteurs (2000 m) et la deuxième nuit dormir dans une cabane de bois tout en haut. Descente et le départ le lendemain soir, revenir dans la capitale vers minuit. Quatre heures de voyage dans ce train affrété spécialement avec retour aux mêmes compartiments et places que pour l’aller.

Au départ, le compartiment du train était plein de gens sympas et ils commencèrent à jouer à des jeux de société, en deux groupes, un sur chaque banquette du compartiment. Dans le groupe de Julie, il manquait une personne.

En sortant admirer le paysage enneigé (et aller quelque part), elle aperçut un garçon sympa avec des grandes lunettes blanches, qui fumait près de la fenêtre. Un garçon bien tassé, un peu rond lui faisant de la place toute suite et qui lui sourit avec sympathie. Et si on l’invitait pour jouer ? Pourquoi pas ?

Il est entré dans les jeux avec plaisir. Sans être génial, il faisait un effort pour les aider à gagner. Jusqu’à l’arrivée à la gare, il est resté dans le compartiment : c’était Sandou.

Le lendemain, on montait avec son groupe vers les cimes.

Oh, que la montagne était belle cet hiver ! De la neige en abondance, quelque fois dépassant les genoux. Le guide faisait des gros pas, des trous dans la neige on devait y mettre son pied sinon on s’enfonçait et c’était dur d’en sortir. Julie ayant appris à respirer régulièrement se concentrait de nouveau sur ses pas. De temps en temps, elle sortait son mouchoir. Un petit arrêt, le temps de souffler et d’admirer le paysage.

À la fin du week-end sportif, le groupe de Julie est arrivé au train juste cinq minutes avant le départ. Sandou était là, en les attendant dans leur compartiment. (Il avait suivi un autre groupe, avec des skis, pas en se promenant à pied comme Julie.) Il était en train de nettoyer ses lunettes à grosse monture blanche.

Quels jolis yeux bleus, clairs, intelligents, se dit Julie. Un garçon sérieux, même grave. Quoique pas très astucieux au jeu. Un peu trop modeste, d'aspect un peu insignifiant. Honte à toi, se dit﷓elle, je n’aime pas les garçons légers, au moins lui, parait un vraiment brave type !

Ils ont parlé des livres, puis du théâtre. Avant d’arriver, Sandou lui demanda s’il pouvait l’appeler.
— Si on allait ensemble une fois au théâtre ?
— Pourquoi pas, répondit-elle lui donnant son numéro de téléphone.
Un copain de plus, c’est toujours agréable, et puis, on a réussi si bien à bavarder. Enfin, quelqu’un avec qui sortir au théâtre, pas au cinéma.

Il n’est peut-être pas trop séduisant, se dit-elle, mais il est sérieux, avec un regard intelligent. Bien sûr comme amoureux, je voudrais un grand garçon brun, mais comme copain, ce Sandou blond et un peu plus petit que moi, pourquoi pas.

Pas longtemps après, Sandou a dû partir à l’armée pour deux ans.

Elle l’a revu une fois, lors d’une permission, il raconta comme l’armée était dure. À cause de son père, ancien épicier ‘exploiteur’, on ne l’a même pas mis dans l’armée régulière, mais au travail. D’abord, dans les mines. Après quelques jours extrêmement pénibles, il a réussi à se caser comme infirmier, faisant des piqûres. Rapidement, sans douleur, même en intraveineuses. « Mais on veut me mettre dans l’équipe sportive, vu mon passé de membre de l’équipe de rugby junior de Roumanie. Ils promettent une meilleure nourriture. Pas seulement des patates pourries comme ils servent là où je suis. Il faudrait d’abord résoudre le problème avec mes lunettes, j’ai une grande myopie, de six dioptries, c’est pour cela que je n’ai plus continué, je ne voyais plus la balle. » Il décida finalement qu’il ne voulait pas être sportif pour l’armée.

Quand Sandou finit son service, Julie était déjà en dernière année d’études, et avait justement rompu avec Simon. Les examens étaient durs. Une nuit, il fallait répéter, se préparer pour ceux de lendemain. Sandou est venu l’aider, l’interroger, surtout l’aider à se tenir éveillée. Ils étaient dans le salon (comme sa mère avait demandé), elle étudiait sur la grande table à manger, et de temps en temps il lui faisait du café. Pendant qu’elle s’accordait une petite pause, ils bavardaient.

Oui, il paraissait dès le début un brave garçon, si différent de Simon. Julie se souvient et son cœur se réchauffe, mais son âme pleure.

Simon, brun, grand, très attirant. Il avait toute sa famille sur ses épaules, son père en prison, pour ‘sabotage’. Simon, m’a aimée... embrassée, tenue tout près de lui, Simon voulait davantage, mais ne l’a jamais obtenu. Simon, je l’avais aimé, mais il ne m’a jamais aidée à étudier. Il était pourtant dans la même classe de la Faculté, même section. Simon avec qui maman ne m’aurait pas laissée toute seule une nuit entière... à étudier.

La mère de Sandou était d'origine grecque, d’où lui vient sa face méditerranéenne ronde, ses épaules larges musclées d’athlète et son prénom : Alexandre (diminutif Sandou) d’après le plus grand empereur grec, Alexandre le Grand. Il était de petite taille, un peu plus petit que Julie. Bien proportionné, musclé, mais avec un peu de bedon depuis qu’il a arrêté de faire du sport. Il fume tout le temps, une cigarette après l’autre.

Des inégalités, incompréhensions et éloignement: était-il pour elle ? On pouvait avoir confiance en lui, c’était le garçon sérieux, se dit-elle. Peut-être pas génial, ni spécialement séduisant, mais on peut compter sur lui au besoin.

C’était comme elle pensait, cinq ans avant.

Aujourd’hui, il lui paraissait très séduisant et attractif, mais déjà, elle se demandait si on pouvait compter sur lui. L’aimait-il comme elle l'avait espéré ?

Photo de famille noel 1960

Familly noel 1960
Une grand tante de Sandou près de sa mère et son père; ensuite nièce avec mon amie devant.
Ma belle soeur Valentina, assise et regardant mon père c'est moi, derrière moi ma belle soeur Gabriella et son mari et près de ma belle soeur mon père.
Près de mon père, la femme de Stéphan et Stéphan le meilleur ami alors de Sandou et les deux frères de Sandou.

Photo fait par Sandou, le 25 decembre 1960.

31 décembre 1960

Les écrivains n’exagèrent pas en décrivant le bonheur de se réveiller le matin avec les autres travailleurs pour la première fois, ou de nouveau prendre le tramway pour aller vers l'usine avec la foule.

Hier je suis partie. Je croyais qu’enfin j’irais moi aussi travailler, c’était un sentiment très agréable. Je ne suis pas trop déçue, j'espère, j'attends, je continuerai à chercher. Ma place n’est pas à la maison. Le travail d'une ménagère n'est pas estimé à sa valeur et je ne suis pas, non plus, une maîtresse de maison parfaite, par contre je suis un travailleur, une chimiste remarquable, cela oui.

Julie, il faut que tu gardes ton calme, surtout, au sujet des caprices et nerfs de Sandou. Quand ça ne marche plus, au moins ne lui montre pas qu'il a réussi de nouveau à te heurter, à te faire de la peine. Sois sereine ! Maintenant je le suis. Contente, saine. Tranquille. Jeûner une journée m'a aidée.

Je vais vers la nouvelle année avec bon espoir : du travail, un beau voyage, et devenir enceinte d’ici l’automne. Rendre Sandou plus tranquille et plus équilibré. Rester calme, contente, en bonne santé chaque jour appliquant les bons conseils du livre sur l'autosuggestion.

Julie heureuse 1960


Julie heureuse 1960
par Julie70.
photo by him
an "after" photo
encore une de l'été

Julie sur la terrasse 1960


Julie after 1960
par Julie70.
First month of mariage, Romania

Mari Contant de soi et moi, 1960 august


MariContant1960
par Julie70.
photo by me
sur la terrasse de notre appartement

Portrait de Sandou, aoüt 1960


Portrait of my husband 1960
par Julie70.
After mariage
photo by me
Une immage faite quand il était fort contant, tous mes images de l'album raconte une histoire assez éloigné de mon journal, en fait, les deux vérités sont paralleles et aucun n'est pas faux.

2 décembre 1960

Je recopie ci-dessous des extraits d'un vieu livre d’un psychologue, trouvé en décembre 1960, dans la bibliothèque de la mère de Véra (mon amie de Kolozsvàr. J’ai traduit et ajouté ici seulement un peu des 20 pages manuscrites recopiées à l'époque dans mon journal à partir de ce livre.

Quelques uns de ces conseils m’ont aidé à m’en sortir du trou où je me sentais, me trouvais. Chacun s’aide comme il peut. Le reste, on n’a qu’à ignorer. C’était français en original, mais dans mon journal de les avaient recopié traduits en hongrois, donc c’est la retraduction d’une traduction :



La Rééducation de soi, par Dr. Victor Pauchet.

Il faut développer ta personnalité, ton magnétisme, ton équilibre, la confiance en toi-même. Comprends, que tu es quelqu’un, que tu as des points forts.

Apprends à commander et à obéir : commander aux autres, et obéir à tes principes. Si tu parles avec conviction on t’écoutera, et l’on sera convaincu.

Pour devenir plus sûr de soi : (à relire souvent)
Autosuggestions à te répéter souvent (AS)

  • Je sais conduire mes propres affaires.
  • J’ai la possibilité d’influencer et diriger les autres.
  • Je fais les choses calmement et je parle calmement.
  • Je me respecte, donc je suis respectée.
  • Ma santé est bonne, je suis résistante et pleine de vitalité.
  • Je veux qu'on me respecte, mais je ne me soucie pas des opinions des autres, l’important est ma propre opinion.
  • Je suis supérieure à ceux qui me critiquent, les gens nerveux qui s’irritent et crient, j’ai raison et leur opinion ne m’intéresse pas.
Voilà le programme à relire et les qualités à acquérir :

1. Trouver le but que tu veux atteindre
et la voie permettant de l’atteindre.
2. L'exécuter.

Pour cela il faut être forte:

a) Physiquement :
Faire 15 minutes de gymnastique par jour. Couche-toi tôt et lève-toi tôt, chaque heure de sommeil avant minuit compte double ! Apprends à bien respirer ! Dors avec la fenêtre ouverte ! Nage, fais des excursions, de la marche. Au réveil, bois de l’eau à petites gorgées, ensuite des fruits bien mûrs. Pendant que l’on mange, il faut discuter seulement de choses agréables.

b) Moralement :
Ne dites pas que vous êtes surmené : ce n’est pas le travail qui tue l’homme mais les soucis. Le travail conserve la santé, les soucis la ruinent, ce n’est pas le mouvement qui détruit la machine mais la friction. Ce sont pas les grandes tristesses qui obscurcissent votre vie, c’est les frictions peu importantes de tous les jours qui détruisent l’équilibre mental.

S’entraîner à rester calme, éviter les gens nerveux.
Persévérer, continuer : ne vous arrêtez pas !
Sûreté de soi : ne pas être timide.
Sois optimiste.
Regarder le beau en tout et en tous, fermer les yeux à ce qui n’est pas ainsi.
Créer de l'harmonie en vous et autour de vous.
Ne critiquez pas, ne voyez que le bien dans tout.
Mettez de l’enthousiasme dans ce que vous faites.

Autosuggestions :

  • Je suis capable de me diriger ; je réalise chaque jour mon programme,
  • je me lève chaque jour à 6h.
  • Je vais de mieux en mieux, que c’est bon de vivre, que la vie est belle quand tu as de la santé et de la vigueur.
  • Je suis heureuse et il n’y a pas d’obstacles insurmontables.
  • Je ne suis pas susceptible !
Si un mot me blesse de deux choses l’une : ou celui qui l’a dit est un propre à rien et ça ne m’intéresse pas, ou il est intelligent et je lui montrerai que je suis la plus forte, en restant calme en dépit de ses critiques et ses éclats. En pensant, mon temps viendra !

Aimez la vie telle qu’elle est.

Occupez-vous des autres aussi, cela se reflétera sur vous; et à l’inverse, en s’occupant de vous, vous faites du bien aux autres aussi. En toute circonstance, souriez toujours, c’est gratuit et bien payé en retour.

Ne dites pas à quelqu’un qu’il est bête, méchant, etc. parce qu’il le devient, même s’il l’est vraiment, dites-lui : tu es intelligent, bon, poli, et il le devient !

Il faut que vous soyez persévérant, sans cela vous n’allez pas réussir. Plus le désir est puissant, moins il faut de volonté pour réaliser l’action.

L’enthousiasme assure le maximum de rendement dans ce que vous faites. Chaque effort, difficulté gagnée vous procure un bonheur intime qui vous enthousiasme et aide encore plus.

Hétero-suggestions : H.S.

Regarde quelqu’un dans les yeux, tiens-toi droit, parle d’un ton sûr, exprime ta pensée clairement et tu seras écouté. Tu feras ce que tu veux. Habitue-toi à donner des ordres. Commence avec des petites choses de tous les jours et tu seras étonné de voir comme tu seras obéi sans hésitation. Sois sûre que tu réussiras !



Appliquer ces conseils, d’abord à une ou deux petites choses, chaque jour. Après deux semaines de réussite, aussi aux autres.

Apprends à mettre de côté les pensées noires, commence à penser à autre chose qui t’intéresse. Les sentiments dominent, pas la volonté ou le cerveau, apprends à te créer le sentiment que tu veux ! Sois diplomate avec toi-même. Prends-toi doucement ! N’accepte aucune obsession ! Ne critique pas les autres, mais toi-même non plus !

Pense sept fois avant de parler.

Ah, là là, je ne sais pas me taire !

Julie, cherche du travail, apprends des langues !

Ne dis pas des choses que tu regretteras.

Fais ce que tu fais le mieux possible.

Qui ne monte, descend. Perfectionne-toi dans ta profession, étudie de nouvelles méthodes, applique-les ! Termine tout que tu commences ! Si vous n’avez pas d’autre issue, faites ce qu’il faut faire en vous convainquant que ce n’est pas si mal que ça, et une fois par jour, pendant une heure, faites ce qui vous plaît.


Il ne faut pas que tu obéisses à cause de la nécessité mais par intelligence, en l’acceptant et le faisant avec plaisir. Ainsi tu seras calme.

Quelque chose de gratuit est plus cher que quelque chose de payé!

Aime ce que tu fais.

Tu ne peux pas être heureux sans indépendance, liberté.

Tu veux devenir quelqu’un ? Reste toi-même !

Ne laisse pas la panique te gagner quand tu es coincé par un adversaire plus fort que toi. Reste calme et souris quand l’adversaire attend de te voir découragé et abattu. Tu auras ainsi ta première victoire sur lui. Dis-toi : mon heure viendra ! N’essaie pas de lui rendre le mal, mais tâche de te relever rapidement. S'il faut se retirer, fais-le en ordre, tu seras admiré.

Utilise ce que tu peux de chaque situation.

Ton attitude calme et positive va influencer les gens, les événements et tes actions.

Aussitôt qu’une idée te vient, fais un plan, agis immédiatement.

N’hésite pas, n’attends pas: ne laisse pas passer l'occasion


Ne fais pas de l’autosuggestion négative :

  • Ne dis pas “ je ne suis pas nerveuse ”, dis : " je suis calme ".
  • Ne dis pas " je suis faible ". dis, " je suis forte ! "
  • Ne te préoccupe pas trop de ce que les autres pensent, évite les gens nerveux, les spectacles et les places déprimantes.
  • Ne te laisse pas abattre par des conditions dures, domine-les et utilise-les pour ton bien !

    (jk:) Je suis en bonne santé, calme et contente de la vie !

  • Tout le monde m'aime, m’estime et m'écoute !



Etait-ce moi?

Cette jeune femme, ne me ressemble pas, mais mon beau frère photographe m'a vu ainsi.

par contre, dans celle-ci, la deuxième,
je me reconnais,
en août ou début septembre 1960, nous sommes allés à la montagne,
avec mon mari et mon amie Alina et son mari

30 novembre 1960, Kolozsvàr

  • Il faut que je sois forte, les hommes aiment ça - au moins Sandou.
  • Il faut user de tactique sans en parler.
  • De temps en temps le blesser et sans regret. Se souvenir de ce qu'Ovide dit : on aime seulement la femme qui blesse.
  • Etre de bonne humeur, sûre de moi et contente.
  • Ne pas m'occuper trop de lui, faire des programmes personnels.
  • Sans dire, mais qu'il sente, que je suis satisfaite de moi et que mon entourage l'est aussi.
  • Ces derniers temps, je me suis bêtement délaissée. Dans le passé aussi, c'était moi qui me soutenais, pas maman.
Bien sûr, c’était bon de sentir son bras toujours prêt à m’aider quand j’en avais besoin, mais je ne m’y suis jamais appuyée.

Je peux tenir debout sur mes propres pieds !

Seule. Avec mes propres forces, avec mon propre esprit.

J'ai toujours réussi à changer comme je l'ai voulu, comme je l’avais planifié. Il en sera ainsi de nouveau. Ma santé s'est presque complètement rétablie : ‘ça va de mieux en mieux!’ Je suis aussi d’une meilleure humeur, satisfaite de tout autour de moi. Ce qui est le plus important, mes nerfs commencent à s’améliorer.

Je ne les laisserai plus se détraquer, à ce point. Le tranquillisant m'a fait du bien, mais surtout Kolozsvàr, ma chère ville natale, la solitude, causer avec Véra et Marthe, me reposer, lire et réfléchir. Je me sens si bien ici que je n’ai aucune envie de retourner à la maison. Curieux. Mais bien! Bon, je continuerai plus tard, Véra m'appelle pour déjeuner.

Julie and Sandou 1960

moi avec mon mari quleques semaines après notre mariage, en 1960, sur la terrace de notre appartement (celui de mes parents comme nous n'avons pas eu des moyens d'aller ailleurs)

7 septembre 1960

Aujourd’hui il m'est arrivé quelque chose de curieux. Hier j'étais encore mécontente de tout et tellement malheureuse ! Malade depuis une semaine, il n'y avait personne pour s'occuper de moi. Maman me manque énormément, je n'ai pas encore de travail, nous devons habiter encore avec mon père, etc. etc.

Ce matin, un intense sentiment de bonheur m'a envahie.

Je me sentais si bien ! Comme si d’un coup tout allait bien et comme il faut, comme si subitement tout me souriait.

L'automne est arrivé.

Pour moi, au moins, c’est arrivé aujourd’hui à neuf heures du matin. Je m’en souviens, il m’est déjà arrivé en automne d’avoir un pareil sentiment agréable de plénitude, calme, confiance et sérénité. Dans ces moments-là, c'est tellement bon d'être dans ma chambre.

Même si le soleil brille encore, dehors il fait froid. Notre chambre est propre et en ordre, je viens de la ranger, la radio joue une musique plaisante. Et je commence à apprendre comment me comporter avec mon mari. Il n'y a rien à faire, il faut étudier et apprendre même comment être une épouse.

Il ne faut pas demander trop souvent : “Où vas-tu, quand reviens‑tu ? Qu'est ce que tu vas faire ? Où vas-tu ?” Il ne faut pas le tenir trop souvent à côté de toi. De temps en temps, il faut le reconquérir avec quelque chose de nouveau. Ne rien exiger, l’obtenir autrement. Transformer la querelle en blague. Obtenir ce qu'on veut avec douceur, mais assurance. Avoir plus de patience. Attendre plus souvent, que ce soit lui qui se rapproche, chaque fois que j'ai la patience d’attendre, finalement, ça arrive. Câliner mais pas gâter.

Je ne sais pas ce qui m'arrive. Je ne me suis pas sentie aussi bien, aussi contente, je n’ai plus été si souriante et paisible depuis longtemps. Pourtant, il y avait une époque où j'étais toujours ainsi. J’étais comme ça. Je dois le redevenir.

J'ai relu mon journal, un sentiment analogue agréable m'avait envahie aussi l'année dernière au début de l'automne. C’est intéressant. Est-ce que cela arrive aussi aux autres ? Je me suis aperçue, mon cher journal, que je ne t'ai pas encore parlé de plein d’événements : je me suis mariée le 1e juillet.

Du 4 au 12 juillet, nous sommes allés en voyage de noces à Prague, à Karlovy Vary et à Budapest. Prague était beau ! Karlovy Vary agréable ! Budapest très chaleureux ! Nous avons passé aussi à Kolozsvàr. Hélas, pendant tout ce temps, j’avais des nausées.

Ensuite est arrivée l’émotion du premier avortement, cela m’a fortement fatiguée. Mes règles sont revenues seulement après six semaines, justement quand nous étions en excursion, en haut des montagnes avec Alina et Vasiliu, j'en suis revenue malade.

Le temps est vraiment arrivé de me remettre sur pieds. Depuis qu'il m'a épousée, Sandou n'a pas eu à faire à moi autrement qu'en malade. Je suis mariée juste depuis deux mois, pourtant cela me paraît si loin déjà. Papa l’accepte assez bien dorénavant, il a même commencé à l’aimer un peu, oui, ça va relativement bien entre eux.

Je dois recommencer à étudier l’allemand, chercher du travail plus sérieusement. Pourrais-je faire quelque chose aussi au sujet de mon diplôme ? Il faut s’intéresser, au moins.
Nous avons commencé à faire des photos, d’abord Sandou, puis moi aussi. Nous avons créé un laboratoire photographique à la maison, nous développons nos photos dans la cuisine. Depuis, nous avons eu beaucoup de belles photos. Et des jolis souvenirs.

J’ai sommeil, je mettrai le lit. J'aime Sandou maintenant. Profondément et tout le temps.

Au revoir.

Arguments (souvenirs)

Julie se souvient d’une nuit de pleine lune, après qu’ils ont nagé dans le lac. Sandou l’a prise dans ses bras, lui mettant sa main au dos. Ils étaient dans leurs costumes de bain encore mouillés.

Après l’avoir embrassée fiévreusement, Sandou soupira :
Je suis malade, j’étais voir le docteur.
Malade ? Qu’a-t-il dit?
Il n’y a qu’une solution pour me guérir... de mes maux de tête horribles.
Lequel ?
Il faut que je prenne une amante...
Une amante ? Contre les migraines ?
Ce qui me manque d’après le docteur, est le sexe, une amante.
Tu n’as personne ?
Depuis un an, je n’ai pu approcher d’aucune autre femme que de toi.

C’était un ultimatum : toi ou je cherche ailleurs.

Perdre Sandou après tout le reste ? Où devenir son amante ? Renoncer à ma virginité gardée pour mon mari. Quel mari ? Où le trouverai-je ?

On ne va pas les laisser partir, se disait-elle alors ! J’aime Alexandre, je l’aime énormément, je l’aime assez pour devenir sienne, bien sûr. Même si ce n’est pas comme mari... Il est tendre, il voudrait se marier avec moi, il m’aime avec beaucoup de dévotion, il m’était fidèle une année entière, quoique je ne lui aie pas demandé ! Il m’aimait encore tellement !

Une semaine plus tard, il l’emmena pique-niquer dans la forêt et la serra contre lui et l’embrassa, jusqu’à ce qu’elle ait jouie. Là, habillé, corps à corps, juste en s’embrassant. Jamais elle ne sentit pareil. C’était fantastique. Il est fantastique !

Elle se rappela aussi, une heure plus tard, après le déjeuner sur l’herbe, il la poussa par terre et lui ouvrit la chemisette. Elle a eu honte mais elle l’a laissé faire. Il caressa ses seins, puis les prit dans sa bouche. Elle était énormément bouleversée, honteuse même.

— Pas ici, pas comme ça, dit-elle.
Alors, la semaine prochaine.
Nous verrons.
Je t’avais promis de ne pas insister. Mais dorénavant, je ne te promets plus.

Comme il l’aimait, la désirait, l’écoutait alors !



Le dimanche suivant, il l’a amenée chez un ami qui lui a cédé son studio pour quelques heures. Elle lui lit un poème qui disait « je t’aime, je suis à toi. » Devenir femme ce n’est pas la joie, cela avait fait mal.

Après un certain temps, pour finir avec la douleur, elle lui demanda : « Vas-y carrément ! » Alors il a forcé, elle a supporté, puis saigné, beaucoup.

C’était un printemps magique, le soleil, les fleurs, les oiseaux, tout chantait pour eux. Loin, les ennuis, cela lui permettait de le revoir plus souvent. Il l’aimait, l’adorait tant, il était tellement heureux de la rencontrer.

Plus tard, il lui dit qu’en ne protestant plus, en lui disant ‘vas-y’, elle l’avait profondément déçu. Il aimait la convaincre, l’avoir à chaque fois malgré ses protestations, il n’aimait pas qu’elle se donne, qu’elle demande.

Il préférait qu’elle continue à dire « non » au début et lui, ne doit pas lutter pour la convaincre malgré sa volonté. Elle a vite appris à faire semblant de ne pas vouloir faire l’amour, pour qu’il doive la convaincre, pour qu’ils soient heureux et satisfaits tous les deux. Elle regrettait un peu ce jeu, cette tactique, mais la vie est ainsi, se disait-elle, il faut qu’elle découvre, qu’elle apprenne les hommes, dont elle ne connaît rien.

Il faut qu’elle lui offre ce dont il a envie, comme il a envie.

Elle l’aimait éperdument.



Elle était devenue femme, la sienne. Rien d’autre ne comptait plus. Tout le reste venait après.

Quelques mois plus tard, ils se sont échappés pour deux semaines dans un petit village où ils ont pu faire l’amour jour et nuit. Il en voulait encore et encore, il la voulait tout le temps : c’était leur vrai voyage de noce. Il était de plus en plus enflammé et lentement, elle commençait à apprécier de faire l’amour. Couchés l’un près de l’autre dans le jardin de la petite maison, ils lisaient les Liaisons Dangereux de Laclos, en français.

Elle avait déjà vingt-cinq ans, enfin, elle n’était plus une vieille fille, mais une jeune femme, rayonnante.

En revenant de ces quelques jours magiques, elle se disait qu’elle ferait n’importe quoi s’il lui demandait, même l’épouser. Mais il ne l’a pas demandé de nouveau à ce moment-là. Déjà ?



Empêchée de finir l’Université et même de travailler comme manœuvre, elle s’est plongée dans l’étude des langues, l’anglais après le français avec énergie. La vie l’a gâtée, elle s’est dit alors : Sandou l’aime et elle l’aime.

Un jour, elle avait déjà plus de 26 ans, son père l’a frappée.

Elle est partie de la maison, ne pouvant pas supporter, mais de quoi vivre ? Mais le lendemain, sa mère est tombée malade, très malade et en trois semaines elle est morte.

Sandou l’a soutenue jour après jour, la berçant, l’aimant, étant à côté d’elle pendant ce temps-là plus que d’habitude, chaque fois qu’il pouvait, chaque fois qu’elle le désirait. Chaque fois qu’elle avait besoin de lui il était là. Elle en a conclu, qu’on pouvait compter sur lui dans les ennuis, que c’était lui qu’il lui fallait.

Dans le grand chagrin d’être restée sans sa mère l’adorant tellement, s’occupant tant d’elle, elle sentit un énorme vide.

Un soir, elle fit comprendre à Sandou que s’il voulait, il pourrait l’épouser.

Il était au quatrième ciel.

Julie le voit encore, à ses genoux, l’embrasser emporté.

— Comment ? Tu acceptes vraiment ? Quand pouvons-nous… ?
Maman m’a laissé un peu d’argent, assez pour une fête ou un voyage de noces. Si on allait ensemble à Prague ? Aussitôt après le mariage ? J’ai de quoi payer les deux voyages. Après, on verra...

Hurrah, allons à Prague ! Mariés ! Ce fut le jour le plus heureux. Pour longtemps.



Le jour du mariage, leurs parents se sont rencontrés et se sont parlé vraiment pour la première fois. Le soir, les mariés ont dîné dans l’intimité avec seulement leurs deux meilleurs amis. Alina, qui l’avait accueillie quand elle a fui son père la maltraitant, et Fan 1, qui leur a prêté souvent sa chambre pour qu’ils puissent se rencontrer, s’aimer.

Ce soir-là, se rappela Julie, ils sont retournés, fatiguées. Enfin mariée !

— Ne crois pas que tu me possèdes, dit-il d’un ton cassant.
Quoi ? De quoi parles-tu ?
Je ne me laisserai jamais dicter ce que je dois faire comme mon père laisse ma mère lui dicter. — Nous, on s’aime, également.
Je suis libre de faire ce que je veux !

Il la regarda avec les yeux qu’elle ne reconnaissait plus.

— Que veux-tu ? dit-elle se collant à lui.
Je ne dormirai pas dans le même lit que toi !
Ton père vient de nous offrir un énorme lit : t’as de la place.
Tu bouges trop, dit-il.
Comment tu sais ? Essayons d’abord...
Ne me pousse pas ! Je fais comme je veux.

Et il se fit une place sur un matelas par terre.

Ce fut leur nuit de noces.

Le lendemain, il la prit sur le matelas, et à chaque fois, seulement quand cela lui plaisait, quand il avait envie, lui. Et elle, ses désirs, ses rêves ?

Ce furent des mois difficiles.



Pouvait-elle dire quoi que ce soit : son père l’avait prévenue de ne pas se marier avec lui. Julie se demanda pendant les soirées solitaires, les nuits dormant seule sur le grand lit pendant que son mari ronflait sur le matelas : me suis-je vraiment trompée ? Mon père avait-il raison ?

Pendant leurs premières promenades, il lui avait dit des choses étranges, qu’elle ne comprenait pas, il disait que pour lui, la vie était finie, il a connu les plus grands plaisirs qui ont pu lui arriver. Comment ? Quand ? Il n’avait que vingt-cinq ans, juste une année de plus qu’elle ?

Il avait raconté que pendant sa jeunesse (entre quinze et dix-huit ans), il a fait partie de l’équipe junior de rugby qui a gagné le championnat du pays. Il parlait de l’euphorie des matchs, du plaisir de lutter, ruser, gagner. Il avait été le plus petit entre tous mais le plus habile à récupérer les balles et on l’avait fêté comme un héros. Puis, ses yeux l’ont lâché : il ne voyait plus la balle et l’on ne pouvait pas jouer avec des lunettes. Quand elle l’a connu, il avait déjà six dioptries, il ne voyait pas plus loin que sa main étendue sans lunettes.

Pourtant, il paraissait tenir à elle et venait la voir de plus en plus souvent, commençait à parler du mariage et il est même arrivé à plaire à sa mère.

Pas à son père. Il le haïssait, du premier moment.

— Il n’est pas pour toi !
Pourquoi ? Que lui reproches-tu ? Tu ne le connais pas encore.
Il est venu te prendre pour le théâtre sans cravate !

Imaginez cet argument sur une fille moderne ! C’était risible.

De toute façon, expliqua-t-elle à son père, ayant fait des luttes gréco-romaines dans sa jeunesse, Sandou avait un cou très large et la cravate le gênait. Il venait avec une chemise blanche, impeccable, fraîchement repassée (qu’il passait une heure à repasser lui-même), et juste avant d’entrer au théâtre, il mettait la cravate sortie de sa poche.

Mais de toute façon, à quoi sert une cravate ?

Elle voulait l’homme, le garçon qui l’adorait. Alors.

Son père a tout fait pour qu’elle le voie moins souvent et plus il essayait de les empêcher de se rencontrer, trouver du temps pour s’embrasser, plus elle s’obstinait.

Son père ne va pas conduire sa vie !

Elle avait vingt-six ans !

Que pensait-il, la diriger, l’ordonner, lui dire ce n’est pas pour elle, même sans le connaître ! Un jour, elle a profité d’un voyage de son père et ils se sont embrassés chez elle, sur son lit toute une nuit !

C’était merveilleux !

Et, naïvement, elle était convaincue qu’il serait ainsi toute sa vie.


Fan diminutif de Stéphane, en roumain Stefan

Sandou et moi après notre mariage

Il faut apprendre aussi...

26 juillet 1960

Tant pis pour moi, si je n'ai pas écouté mon amie qui m'a dit : une bonne épouse est sincère envers son mari, lui dit tout ce qu’elle fait, mais pas tout ce qu'elle pense.

Je sors trop vite mes pensés. Ouvre les bras, je donne les baisers, mais surtout, mon temps. J'abîme mon propre mari en ayant toujours du temps pour lui, étant toujours à sa disposition, pour faire une sortie quand il veut, m'occuper de lui dès qu'il rentre, etc. Alors, bien sûr, quelquefois il me dit : maintenant oui, maintenant non. Mais pire aussi : « fous‑moi la paix, j'ai besoin de temps libre moi aussi. » Quand je m’occuperai de choses qui m’intéressent, ça serait lui qui m'implorerait pour lui réserver un peu de mon temps et il serait heureux de chaque moment que je lui consacre.

Attention Julie ! Tu ne dois pas le lui dire.

Cherche rapidement quelque chose à faire.

Demain, j'essayerai de parler avec l'ingénieur au sujet du travail, de me remettre seule à étudier l'allemand, ou éventuellement réviser l'anglais et le français. Mieux encore, commencer l’un d’eux, ainsi cela me passionnerait davantage, s’y mettre à tous en même temps ce n'est pas bien non plus. Sois ferme! Les hommes apprécient l’âme forte.

J'ai trop de temps.

Il faudrait savoir en profiter et chercher quelque chose à faire, même quand il revient l’après-midi. Commence lentement, pour qu'il ne s’en aperçoive même pas. Qu’il se réveille d'un coup et qu'il me demande - cette fois lui : alors tu n'as plus un peu de temps pour moi? N’être pas toujours prête à l'embrasser, à faire l’amour, ne pas fondre aussitôt qu'il me prend dans ses bras. Au moins, ne pas le lui montrer. Qu'il se rende compte de ma force, même en cela. J’en ai en moi. Je me sens si forte!

Jusqu’à maintenant, j'ai dû utiliser ma volonté contre mon père. Pauvre Sandou! Il sentira dorénavant lui aussi que je suis forte. Veut-il se fâcher ? Est-il de mauvaise humeur? Capricieux? Bon appétit! Comme il veut. Qu'il soit fâché. Je m’en moque. Je me suffis à moi‑même. Le reste, c'est un plus. Qu'il se suffîse à lui-même, s'il le peut. Nous verrons. Qui tiendra le plus longtemps ? Le fait d’être plus intelligent, de réfléchir davantage et de l’aimer moins, m’aidera aussi. Je sais, tout ça.

***

Il fallait seulement que je me promène, m’aère un peu, je me sens bien fortifiée ! Le temps était agréablement frais, mais pas froid, il faudrait sortir plus souvent et plus loin. Partir le matin et revenir seulement à midi, une heure avant la préparation du déjeuner pour papa. Et ne plus essayer de faire le meilleur dîner possible, non plus, cela n’en vaut pas la peine. Je ferai ce qu’on peut préparer vite et facilement.

Je suis fatiguée, lasse. D'un coup, j'ai tellement sommeil. Je vais me coucher. Et je m'en fiche tout à fait quand il se couchera à côté de moi. S’il y tient tant, il peut même dormir sur la terre, comme il me l’a dit. Je dormirai d'autant mieux sur ce lit.

Bonne nuit mon cher journal ! Bonne nuit!

Avec enfants mai 1960