3 décembre,1949
Aujourd’hui j’étais voir pour la deuxième fois “L’enseignante héroïque de Satri”, je l’ai aimé ce film encore mieux que la première fois. Je l’ai ressenti très fortement et tout en ayant honte, les larmes coulèrent de mes yeux. Je n’oublierai jamais l’image de la jeune enseignante héroïque, Zoja pendue. J’aurais très honte si au même âge qu'elle en regardant en arrière je n’avais rien fait de spécial pour aider les autres.
J’ai beaucoup appris de ce film, mais j'ai appris davantage de “l’Histoire d’un homme véritable” réalisé d'après le roman de Polevoï. J’y ai appris combien la volonté est précieuse. Depuis, je me demande à chaque occasion : ai-je assez de volonté pour vaincre mes faiblesses ? Je pense que c’est une bonne méthode. Souvent la paresse me gagne, ma conscience me fait mal. Quelquefois (mais je vais le surmonter), il m’arrive que tout en sachant que ce que je fais est mal, je n'arrive pas à m’arrêter. C’est tellement bon d’arriver à s’estimer (mais pas trop). Depuis ce film, je vois plus clairement, surtout dans mes problèmes. J’en ai énormément, mais j’en parlerai avec le temps.
Oui, surtout les problèmes était graves : on venait d’arrêter mon père « sabotage » au milieu de la nuit. On m’a exclue aussitôt avec un motif aussi inventé de l’union de jeunesse et interdit de travailler avec les pionniers. On nous a déménagé le lendemain de la nuit dans un tout petit logement tout en haut, au toit de maison. Mais ma mère m’avais interdit d’écrire sur tout cela, elle le considérait dangereux.
3 décembre 1949 continué
Mes parents faisaient partie d’une couche supérieure de la petite bourgeoisie, ce qui m’avantagea à l’école communale, mais pas autant qu’Anna, la fille de docteur chef qui en plus, était très belle. Je me souviens que nous étions sur le même banc avec Magdie Weiss, plus tard appelée « Judith », elle était ma meilleure amie, ma seule amie pendant les trois ans et demi d’école. Nous nous disputions sans cesse et nous réconciliions rapidement, nous jouions souvent chez elle, des fois chez moi, nous nous amusions chaque jour. Son père, mon oncle Joseph disait plein de blagues, il était bossu. Je n’aimais pas trop sa mère qui la battait.
J’étais gâtée davantage. Je me souviens, qu’en revenant de la maison après mon premier certificat, contre les protestations de ma mère, papa m’a donné un sou pour que je ne m’attriste pas d’un 3 et de quelques 2 que j’avais obtenus à côté des 1 qui était la meilleur note. Magdie et moi, nous promenions souvent nos poupées sur notre rue (j’habitais le 4 et elle au 36.) Mais si je devais décrire tout ce dont je me souviens de ces quatre ans, ce serait trop, je me rappelle pas mal et probablement même des choses sans aucun intérêt.
Je me souviens qu’à l’école, on nous faisait peur des « rouges » et que l’institutrice battait ceux qui avaient des poux. Ève, une camarade de classe s’est moquée une fois de Magdie « juive » et une autre fois nous a fait frapper Zeni, la roumaine. Finalement, nous nous sommes unies, Magdie, Zeni et moi, nous avons pourchassé Ève après l’école et jamais plus nous n’avons joué avec elle. Zeni, quand on lui avait demandé quelle religion elle avait, elle avait répondu « roumain », ne voulant pas croire qu’orthodoxe c’était différent.
Je me souviens qu’en se battant une fois avec moi, Magdie m’avait bousculée et je l’avais frappée avec une pantoufle. J’avais fais semblant de pleurer, mais nous nous sommes réconciliées rapidement, comme d’habitude. J’ai l’impression que j’aurais voulu la dominer. J’étais heureuse que ses parents étaient plus pauvres et que j’avais reçu plus de bonbons qu’elle pour Saint Nicolas, j’étais horrible. Comme je voudrais que cela ne soit pas vrai, combien il me fait mal d’écrire cela. Mais… je j’arrive plus à continuer.
On voit de tout ce que je viens d’écrire qu’on doit bien réfléchir, toujours à ce qu’on fait. Ensuite, c’est trop tard pour avoir des regrets et ils ne comptent pas !
à l’époque tout me faisait mal et comme je ne pouvais écrire sur le
présent, maman me conseilla d'écrire sur le passé.Il a fallu 50 ans pour qu’une nuit je me réveille en me rappelant : même si une fois mes pensées n’étaient pas belles au sujet de nos moyens, c’était justifié par le comportement pendant ce St Nicolas des parents de Magdie (en cachant les bonbons, que je le savais, maman m’avait achetés avant de partir en vacances avec papa). En plus, je me suis rappelé que pendant deux ans je suis allée la chercher, j’ai pris sa main et je l’ai conduite à l’école : arrivant d’un petit village, elle avait peur d’y aller seule. J’avais tout fait pour qu’elle s’acclimate et se sente à l’aise. Il a fallu cinquante ans pour que la culpabilité ressentie depuis sa disparition, envers Magdie partie en fumée, soit soulagée.
27 novembre 1949
Je suis hongroise. Je suis juive. Je suis roumaine. Á un moment donné, je ne savais plus ce que j’étais, et je me disais : je suis 1/3 hongroise, 1/4 juive 1/8 roumaine, 1/8 soviétique et 1/8 tous les autres. J’expliquerai plus tard comment je suis devenue tout cela. C’est un de mes grands problèmes, dont je ne m’occupe pas en ce moment, parce que j’ai plein d’autres choses à faire et à penser. Je me le rappelle seulement de temps en temps.
Ce que je viens d’écrire est juste une parenthèse. Je commence déjà la suite.
Donc mes parents (comme je l’ai appris plus tard), comme ils voyaient que l’on commence à persécuter les juifs, se sont fait baptiser. Sans qu’aucun soit croyant depuis longtemps. Maintenant, avant d’arriver à l’époque de 1940 à 1944, j’écris encore sur ce dont je me souviens d’avant.
Chaque été nous allions chez les deux grands-parents. Les parents de maman, Sidonie et Emil habitaient à Kolozsvàr. Ils avaient un beau pavillon sur la Colline des Nuages, j’habitais là. Ils avaient un grand jardin et je ne connaissais rien d’autre de la ville que ceci et toute la famille qui se rassemblait là.
Les autres grands parents, ceux de papa, habitaient à Commando (plus haut que Kovàszna). De là je me souviens d’une petite cour où nous jouions avec ma cousine Magdie. Après Bucarest bien sûr le village boueux me paraissait curieux (il ne me parut pas petit puisque j’étais encore plus petite moi-même.)
Avant 1940, je crois que nous étions à Kolozsvàr, c’est alors qu’arriva la « récupération ». La joie tout autour, la ville décorée me plaisait. Je voulais à tout prix avoir moi aussi un drapeau à agiter. Papa l’a acheté et j’étais ravie. Nous sommes allés chez Hugo (l’oncle aîné de maman) et je suis sortie sur la terrasse qui regardait sur la rue, les soldats hongrois défilaient justement sur des motocyclettes et j’ai agité le drapeau jusqu’à ce qu’il tombe. J’étais énormément attristée. (Le fils d’un oncle de maman était parti accueillir les soldats.) J’avais pitié des soldats, on ne les laissait pas avancer tellement on les embrassait. Ainsi commencèrent mes années sous Horthy. Nous avons emménagé au 4, rue Tür Istvàn, nous y étions jusqu’en mars 1944.
On peut dire de ces quatre ans : d’un côté était l’école qu’on peut appeler presque fasciste faisant tout pour me tourner la tête - et à l’époque c’était la plus forte – de l’autre côté maman essayant de mettre les choses en perspective.
(Je constate que je n’ai pas fini bien que j’aie écrit beaucoup. J’entrerai dans le sujet la prochaine fois. J’ai mal aux mains maintenant.)
16 novembre, 1949
(UTM en roumain : l'Union de Jeunes Travailleurs Communistes)
J’ai décidé d'inaugurer ce joli journal.
J’en ai déjà écrit deux, le premier de 10 à 14 ans, le deuxième de 14 à 15. Mais ni l’un ni l’autre ne sont comme ils devraient être, ils ne reflètent pas ma vie, seulement quelques sentiments - les plus beaux ou les plus moches.
Il y a déjà longtemps, j’avais décidé d’écrire un livre sur ma vie sous la forme d’un journal, dans lequel je décrirais aussi le monde autour de moi. Il serait intéressant de voir comment l’horizon s’élargit graduellement devant soi. J’essayerai de faire de ce cahier aussi un aide, un copain. Toutes les choses spéciales qui m’arrivent ou qui se passent autour de moi devront s’y retrouver. J’écrirai toujours seulement la vérité. Ainsi, c’est possible que mon journal devienne plus beau de jour en jour, mais aussi qu’il change en devenant plus moche. Je n’ai pas assez de volonté et ainsi c’est possible qu’au lieu de monter, je descende. Non, je ne me le permettrai pas!
On ne peut pas commencer quelque chose à mi-chemin ! (Ce n’est pas vraiment le milieu de ma vie, parce que je n’ai que 15 ans et j’espère vivre au-delà de 30 ans) Je devrais ajouter d’abord quelque chose sur ma vie passée. Il n’y a pas longtemps j’ai rassemblé mon autobiographie, mais elle contient seulement les faits bruts.
Ce qui est intéressant dans quelqu’un, c’est son développement. Il est également intéressant de comprendre comment je suis devenue telle que je suis. On apprend sans cesse, on se développe tant physiquement qu’en esprit. Et quand on croit qu’on a déjà énormément progressé, que c’est fini, alors on commence à se développer encore davantage.
Mais commençons dès le début.
Je suis née à Cluj, mais je dois avouer que je ne m’en souviens pas. On dit, que j’ai habité de 1 à 6 ans à Bucarest. Je fréquentais l’école maternelle allemande, vers mes 4 ans je parlais (un peu), en plus de ma langue maternelle hongroise, le roumain et l’allemand.
De quoi je me souviens sur cette époque ?
Qu’une d’elles m’avait enfermé dans une chambre sombre pour dormir quand j’avais envie de jouer. Que je savais nager sous l’eau et sauter dans la piscine. Je haïssais quand l’animatrice de la maternelle était invitée à déjeuner chez nous, puisque à ces moments-là il fallait parler l’allemand. J’avais une amie Irina de qui j’ai appris à parler roumain. Je me souviens qu’à la maternelle mon signe était cerise et celui de ma copine prune, sa mère connaissait la mienne.
Papa m’interdit pendant longtemps de sortir seule dans la rue. Il avait trop peur pour moi. Pour un de mes anniversaires (j’ai dû avoir quatre ans), j’ai reçu de lui un tas de petits échantillons : de crèmes, poudre et eau de Cologne que je vendis à mes invités contre de l’argent en chocolat (qu’ils ont reçu de maman). C’était un amusement formidable ! J’aimais beaucoup faire de la gymnastique et jouer. Souvent, je restais déjeuner à la piscine et la bonne apportait la ratatouille.
Ensuite, ce que mes parents m’ont raconté.
Une fois, je ne pouvais plus bouger mon bras et l’on m’emmena chez le docteur qui ne trouva rien. J’étais malade ‘à mourir’ et quand papa est rentré de voyage, d’un coup, je l’ai embrassé avec les deux bras.
Je ne savais rien, juste ce qui arrivait tout près de moi.
Je me rappelle juste qu’une fois, pendant que nous marchions dans la rue, maman m’a chuchoté dans l’oreille, je devais avoir 5 ans : “tu es calviniste, chrétienne”. Bon, je me disais, ne comprenant pas ce que cela signifiait. Et pourquoi le chuchote-t-elle ?
Peu de temps après a commencé une nouvelle étape de ma vie, celle de 1940 à 1944.
Mais faisons d’abord une parenthèse. Mon père est d’origine paysanne juive. Il a fait des études de pharmacie et il a été fonctionnaire dans plusieurs usines de cosmétiques. Ma mère arrive d’une famille à moitié aristocratique qui l'a laissée difficilement se marier avec papa. Papa et maman se sont beaucoup aimés, mais ils sont très différents l’un de l’autre et ils ne s’entendent pas, ne se comprennent pas. Maman est aussi juive, mais ni l’un ni l’autre ne croient plus en Dieu depuis longtemps, depuis très longtemps. Avant 1940 déjà, en sentant le danger arriver, ils se sont fait baptiser dans la religion protestante (calviniste comme la plupart des hongrois). Dans ce journal j’écrirai aussi de grands secrets et j’essaierai de bien le cacher.
Pour le moment j’ai assez écrit, je continuerai un autre jour.
7 Novembre, 1949
Membre l’Union des Jeunes Travailleurs.
J’ai viens de recevoir ma carte de membre !
C’était mon but pendant toute une année entière. À cause de cela, je n’ai plus rien écrit dans ce cahier depuis des mois, pourtant j’aurais eu beaucoup à raconter, mais j'avais décidé que les dernières lignes, la dernière page contiennent la réussite de ce but. Maintenant je me remets à travailler avec un nouvel élan.
Il est possible, quand même, que maman ait eu raison en me disant :
“Quand quelqu’un atteint un but très fortement désiré, il est toujours un peu déçu. ”Deux ouvriers de Hongrie ont répondu à ma lettre publiée dans le journal “Le Peuple libre” avec le thème « pendez Rajko ! » [1] (ils l’ont pendu). L'un me disait “une fille comme toi qui voit la vie devant elle comme un film, peut devenir l’exemple pour 100 autres”. L’autre m'a écrit: “il n'y a qu'une enfant d’ouvrier pour s'exprimer ainsi”. J’ai eu honte. [2]. J’essaierai de mériter leur confiance.
Je suis UTJ-iste !
J’ai commencé ce cahier il y a un an et demi, depuis je me suis énormément développée, j’ai étudié et aussi grandi. (Enfin on a coupé aussi mes cheveux !) Mais c’est vrai, ce qu’a dit un savant grec : “Quoi que sache un homme, il ne sait toujours qu’à peine”. Cela s'est avéré pour moi pendant ces derniers mois, surtout du point de vue idéologique et politique.
Je suis devenue une grande fille, mais j’ai encore plein de défauts. Je n’ai pas d'amies ni amis à Bucarest, les anciennes sont loin. Je n’étudie pas assez bien pour réussir à accomplir mon désir d’étudier en Union Soviétique ou dans d’autres pays, comme la Hongrie par exemple.
En ces temps-là, c’était mon poème préféré :
Ma fille allumera par Horvath.
Je m’imagine comme
Au passé sur le champ
Arrachant des mauvaises herbes.
Comme eux épaississent
chuchotent les heures
de mes trente-neuf ans
Entre les mauvaises herbes
Tous mes rêves et désirs
Je m’en débats enchaîné
Il faudrait les enflammer
Ce fouillis, mon passé
pour que surgissent
des nouvelles pousses
tendant vers le ciel
avec fruits rouge feu
On devrait l’enflammer
mais j’ai peur d’y brûler
La vie ralentit vers la quarantaine
Fermant l’oreille
devant mon passé hurlant
je fonce et l’herbe se raréfie
Ma main est en sang
mon pied ralentit
mais devant s’éclaircit
À la sortie du champ
Ma fille l’a enflammé
Elle arrive jupe en flammes
Passant sur la braise.
[1] opposant hongrois qui voulait un peu plus d'indépendance des Soviétiques
[2] De n’être pas enfant d’ouvrier.
26 mai, 1949
Je crois, (j’en suis presque sûre), que j’ai réussi à assimiler la morale prolétarienne. Ce qui veut beaucoup dire !
Depuis le quinze avril je suis en compétition avec une meilleure étudiante que moi et je n’ai que des 16 et 18. Presque tous mes devoirs seront au-dessus de 16, (au moins jusqu’à maintenant c’est ainsi.) Je me prépare avec un grand élan aux examens. Mais qu’il serait bon d’étudier dans un lycée hongrois ! J’ai acheté les livres d’étude hongrois et je les relis souvent, ils sont si bien. Je ne désire plus habiter à Cluj, je n’ai plus le temps même d’y penser. Il est possible (90%) que je puisse aller avec les autres filles en juillet dans le campement de Cimpu Lungu pour nous préparer à la manifestation sportive de 23 août[1].
Ces jours-là je pense souvent, comme le communisme nous montre clairement le chemin. Tout est comme de la vitre transparente. On peut voir l'avenir nettement. Dans le cercle politique, on a parlé de ce qui allait être après le communisme. D’après la loi de la dialectique, bientôt, mais sûrement dans 50 ans environ, il y aura partout une société communiste. Mais après, le monde ne peut pas s’arrêter. Il faut qu’il continue à se développer !
Comment sera la société suivante ?
Je pourrai encore la vivre, parce que dans 50 ans, vers la fin du siècle, j’aurai seulement 65 ans. J’ai commencé à y méditer. C’est possible qu’en 2000 les pays seront unis. On découvrira de nouveaux moyens de production, qui sait encore lesquels. Cette maison est remplie de fourmis. J’ai peur qu’elles me mangent. Nous apprenons maintenant tout selon les lois de la dialectique :: « on ne peut pas regarder une chose coupée du reste. » Tout est énormément relié. Tout dépend de tellement des choses !
Ma tête en est pleine. Mais malgré tout, même un capitaliste de 45 ans ou un homme vivant dans le monde capitaliste, n’aperçoit pas l'avenir du monde aussi clairement que moi !
[1] Fête de libération de la Roumanie à la deuxième guerre mondiale
10 mai, 1949
Pour le moment mon livre préféré est “l’Atelier de feux” de Polevoï. J’ai vu le film “Un homme véritable” et depuis j’ai plus de volonté. Je ne voudrais pas me vanter, mais ce serait bien si toutes les UTJ-istes étaient comme moi.
Cette année je voudrais partir avec 600 filles à l’entraînement pour la préparation de la parade sportive, j’espère qu’ils me prendront. J’ai fini trois compositions, j’ai pris des engagements à partir du 1er Mai, depuis j’apprends toutes mes leçons, je me lève tôt...
Dehors le ciel est couvert mais il ne pleut pas, pourtant il le faudrait pour la récolte.
Quand je pense à la Transylvanie, j’ai encore le cœur serré. J’étais à Cluj pendant les vacances de Pâques. Ma petite cousine Mariette est devenue si belle, si intelligente et elle est si mignonne qu’il faudra la filmer, surtout quand elle chante ! J’ai déjà mangé une fois des tomates.
Hier soir la tante de maman, Palma, est venue chez nous. Son fils est en prison, je crois qu’il a trafiqué dans son entreprise (il était directeur.) Palma avait des domaines, on les lui a pris, et avec, tout le reste. Elle racontait presque avec étonnement :
“Aujourd’hui si on a un domaine, qu'on achète les graines et qu'on les fait cultiver, on n'en tire même pas de quoi vivre!” Elle a même ajouté : “On voudrait que ce soit moi qui bêche, qui travaille!”
Je lui ai demandé alors : “On peut encore faire travailler son domaine par quelqu’un d’autre?” D’après maman, j’ai manqué de tact, pas d’après moi.
Palma m’a répondu : “On ne peut plus louer notre terre, seulement engager des journaliers. On est donc obligé de rester sur place.”
Lisette m’a écrit, elle va bien et se prépare à se marier, je devrais lui répondre. Je devrais écrire aussi à mes cousins, mais ils vivent dans un monde si différent du mien, que je n’ose plus leur écrire : Suzanne vit en Israël, Peter en Suisse. Mais j’écrirai à grand-mère, elle me comprend toujours. Je crains que nos chemins ne se séparent si Vera s’arrête et que je continue à me développer et devenir plus consciente de la lutte à mener, plus militante. Irène est idéologiquement dans la même période que celle où j’étais il y a deux ans, mais pour elle c’est plus difficile de progresser, non seulement elle est adulte mais elle avait été déportée, elle a traversé tellement de choses.
Je lutte de toutes mes forces pour le socialisme en Roumanie. Je m’efforce de faire des progrès chaque jour. Je n’ai plus peur des examens. Je voudrais participer à l’organisation des pionniers .
25 mars 1949
Tout le monde croyait en ce temps-là en Euclide. Mais moi, j’ai toujours pris le parti de ce qui est nouveau. N’est-ce pas Lénine qui a dit: le socialisme va toujours vers le nouveau et c’est la jeunesse qui embrasse le mieux le progrès? C’est décidé, j'étudierai les démonstrations de Lobatchevski quand j’en saurai assez, je consacrerai au maximum une année pour les comprendre. Il faut que je les comprenne. La raison pour laquelle, - 1 multiplié par - 1 est égale à + 1, je vais me la faire expliquer plus rapidement. L’algèbre est si belle, si claire et si compréhensible. Le seul point que je n’arrive pas à piger encore est le -(-1). La géométrie me paraissait jusqu’ici trop irréelle, sans importance, plate ; je ne savais pas que c’est la géométrie d'Euclide qui était ainsi.
Je crois que je viens de trouver enfin la vraie géométrie, celle selon Lobatchevski. J’aurais voulu tant pouvoir continuer à vivre à Koloszvàr, être avec mes amies qui sont restées là‑bas et étudier dans un lycée hongrois !
Naissance d'une croyance
Il est 9 heures du soir, je suis revenue du cinéma. C’est la seconde fois que je vois la 2e partie de La Jeune Garde, ce film soviétique a eu un énorme impact sur moi. En revenant vers la maison, sur la route, j’ai commencé à chanter l’Internationale. Avec peur et émotion.
Je me suis rappelé que les membres de la Jeune Garde l’ont chantée à la fin, quand on les a exécutés, quand, ces horribles criminels allemands les ont jetés vivants dans un ravin. Ces jeunes chantaient religieusement l’Internationale. Dorénavant, si on la chante à une fête, je me souviendrai d’eux... je suis en train de penser à eux. Je m’engage!!! si un élève ne le chantait pas avec dévotion, je le lui ferais observer ou je le gronderais, ou mieux encore, j’inscrirais son nom sur le journal mural de l’école avec des lettres bleues! (pas rouge qui est le symbole de joie)
Jeunes, pensez à ce film toute votre vie et réfléchissez bien comment vous agissez !
Et en plus je sais que ce n’est pas seulement un film, cela s’est réellement passé ainsi avec beaucoup de gens, et même pire. Dans ce film, avec le tact des Russes, on ne voit pas toutes les tortures, même pas une, mais il y a un sentiment d'angoisse lent et horrible. Vous serez étonnés de savoir que je suis pourtant sortie souriante même rayonnante, non pas parce qu’à la fin les leurs sont arrivés, les soviets ayant récupéré la ville, mais parce que j’étais tout émue.
Je te fais une grande promesse, mon journal. Ces jeunes soviétiques, et encore beaucoup d’autres jeunes, ou adultes qui sont morts, ou qui vivent encore et luttent héroïquement toute leur vie, n’ont pas fait tout ça pour rien! Ils l’ont fait pour l'avenir, pour nous, ils nous ont montré le chemin! Il faut les remercier - ceux qui sont morts et même ceux qui vivent toujours - parce que c'est grâce à eux que nous respirons encore. N’est ce pas, c’est eux qui nous ont libérés !?
Ils ont fait tout pour nous, mais pas à notre place ! Si nous ne devons plus lutter en risquant notre vie, nous devons au moins la consacrer à travailler dans notre belle république, pour que la jeunesse future soit plus heureuse et que nous puissions construire l’état socialiste dans le monde entier !!!
Il faudra probablement beaucoup lutter encore et c’est aussi possible que nous n’existions plus quand le bonheur sera dans le monde entier, mais cela n’a pas d’importance. Notre travail sera difficile et plein d’embûches. Il y a encore des pays, comme l’Amérique, l’Angleterre, la France, l’Espagne où la terreur continue à régner, exactement comme nous l’avons vu dans le film ! Nous arrêterons ça ! Pour le moment, le parti ne nous demande pas notre vie, ni de combattre, seulement de travailler. Mais que le travail soit du travail. Il faut mettre toute notre énergie pour construire notre république populaire!
J’ai lu qu’un soldat lutte pour la paix! C’est un grand mot, oui! Dans l’état soviétique on lutte toujours pour la paix, ici ces deux mots contraires s’entendent si bien l’un avec l’autre. En réalité, je voulais décrire le film, mais qu’est ce que je peux en dire? Allez le voir! Celui qui a toujours lutté de tout son pouvoir pour le communisme, pour un meilleur monde, deviendra encore plus enthousiaste!
Je pense avec déférence à eux, aux communistes soviétiques, adultes et jeunes et au peuple russe. Pensez à la façon dont ils se sont comportés et seulement alors osez scander : “Luttons et étudions, le komsomol[1] imitons !” Faites attention, quand vous direz ces mots ! On n’a pas le droit de le crier seulement par enthousiasme ou parce que les autres ont commencé à le déclamer.
Réfléchissez bien si vous voulez, vous aussi faire partie de l’association de jeunes communistes !!!!!!!!!! Êtes-vous prêts à cette grande tâche ? Vraiment ? Moi, j’ai beaucoup réfléchi. Je me suis fait une autocritique, presque inconsciemment! Je crois que je pourrais lutter pour les travailleurs jusqu’à la fin. J’essaierai de devenir l’une d’entre eux, devenir membre de l'union des jeunes communistes.
J’aurais encore plein de choses à ajouter, par exemple mon auto-analyse, mais ce soir j’ai écrit déjà énormément. En plus, il se fait très tard, trop chaud et ma lampe a commencé à vaciller, de temps en temps elle s’éteint complètement. Je continuerai la prochaine fois. Pensez, dans votre bonheur, votre tristesse, vos souffrances, mais aussi dans votre travail aux membres de la JEUNE GARDE!
P.S. Si quelqu’un pense que je suis religieuse il se trompe, mais je ne trouve pas d’autres mots.
La liberté !!! (ce dessin représente mon poing levé)
Je viens de parcourir mon journal et j’ai vu qu’il a beaucoup de défauts. Il contient des sentiments qui m’envahissaient parfois. Certains resteront en moi, mais les autres étaient passagers. Je n’ai pas noté que j’ai très bien réussi l’examen d’entrée au lycée ; qu’il a fallu emménager à Bucarest parce que papa avait été transféré ; ni que je voudrais retourner l’année prochaine à Cluj et étudier au lycée hongrois pour ne pas oublier la langue et pouvoir ainsi devenir écrivain. Non plus le fait que je n’écris plus mon journal pour le montrer à qui que soit, mais uniquement pour moi-même. Il resterait encore beaucoup d’autres choses à ajouter.
Bonne nuit.
[1] Organisation de jeunesse communiste russe.
11 janvier 1949, Bucarest
JE DESIRE ENORMEMENT !
C’était une bêtise. J’étais abattue. Je désirais avoir des copines. Mes amies sont loin, Cluj me manque. La fin du roman Autant en emporte le vent m'a déprimée.
Je me demandais aussi quel est le but de la vie ?
Aujourd’hui, beaucoup plus tard, je répondrais : Le bonheur, on peut l’atteindre à travers le travail et l’amour
4 septembre, 1948 - Cluj
J’ai écrit une nouvelle aujourd’hui, serait-elle acceptée ? Je crois, même si un peu modifiée.
Mon cher journal, sais-tu que nous allons déménager à Bucarest, dans un beau pavillon ? Nous allons l’habiter ensemble aussi avec Henry, un collègue de bureau de papa. La maison a un petit jardin, j’y mettrai des fleurs. Au sous-sol, il paraît qu’il y a une pièce vaste comme une salle de bal. Moi, j’aurai la chambre d’en haut avec terrasse[2]. Ça sera tellement bien ! Bucarest est une grande belle ville ! Que je réussisse l'examen d'entrée au lycée ! Qu’on soit déjà là-bas !
Alors, nous aurons de nouveau des fruits tous les jours et de la bonne nourriture, à papa il en faut toujours. Il me gâtera comme si j’étais encore enfant et je ne serai plus du tout triste de quitter Kolozsvár. Mais d’abord il faudra réussir mon entrée au lycée et déménager à Bucarest.
Comme je serai heureuse une fois là-bas et mon examen passé !
Il faut toujours que je m’aide moi-même, maman me laisse résoudre mes problèmes trop souvent toute seule. Elle a le principe que chacun doit se débrouiller pour soi, et même quand elle m’aide un peu, inconsciemment, elle s’y tient. Je voudrais être une petite-fille riche et gâtée au moins à la maison. Peut-être, quand je serai vieille tout le monde sera riche, surtout ceux qui travaillent et aiment tant travailler comme papa.
Qu’écrire encore ? Pour le moment c’est assez. En écrivant, je me suis épuisée mais apaisée. J’ai déroulé mes pensées et j’ai trouvé ce qui se cachait profondément. Je dormirai. Bien.
2 novembre 1948 Cluj
On pardonne aux poètes s’ils écrivent mal un vers, on dit : “oui, les poètes ont le droit.” à un écrivain, on ne pardonne pas s’il rédige mal quelques lignes. Pourquoi ?
[1] La fille de propriétaire voulait récupérer le logement, mais c’était devenu de plus en plus une habitude, de jeter quelqu’un hors de son logement par force pour l’occuper.
[2] Finalement, c’est Henry qui l’a eu.
27 août 1948
De mes petites cousines aussi, mais surtout de ma propre enfance. C’est à eux qu’on donne tout ce qui est bon. On réalise leurs souhaits, on les sert. J’envie ceux qui ont tellement d’argent qu’ils peuvent manger tous les jours des fruits ou du petit pain blanc avec du beurre et du miel. J’envie mon passé, le temps où nous n’avions pas encore de difficultés financières et où je n’avais pas tant de soucis. Je voudrais redevenir enfant ! Plutôt être plus sotte qu’aujourd’hui, mais je serais de nouveau la ‘tyran’ gâtée de la maison.
Oh ! J’ai tant de problèmes et tous très sérieux. Je n’arriverai pas à entrer au lycée. Je devrai me forcer à étudier au moins cinq heures par jour. Je dois quitter ma ville natale, m’éloigner de mes copines, j’espère au moins que nous vivrons de nouveau ensemble avec papa.
13 juillet 1948
Le dimanche de Pâques, peu des garçons sont venus m’arroser¨, normal comme je n’ai pas des connaissances garçons. J’ai encore le temps, environ 4 ans !
Ce que je veux obtenir est de ne pas vivre pour rien, et quand je regarderai en arrière dans ma vieillesse (parce que je veux vivre longtemps), voir une vie belle, heureuse, travailleuse et avoir atteint un but.
J’ai réussi à bien dépasser Ditta, j’ai eu 8,55 et elle seulement 8,50, pourtant j’ai beaucoup moins bossé qu’elle. Elles croient, avec Jetti que c’est seulement l’extérieur et les bonnes manières qui sont importants, mais elles se trompent énormément ! Ce qui est important est l’intelligence, le cœur, etc. Elles n’en ont pas. C’est donc normal. Ditta essaye se hausser en me dévaluant. Bien sûr, elle n’arrive pas ! L’homme (maman le dit aussi) agissant ainsi devient le plus petit et plus bas. Je méprise Ditta ! Je ne serai plus son amie. En plus, elle est même fasciste ! Pendant un temps, j’ai essayé de l’améliorer, mais ce n’est pas possible. Qu’elle reste telle quelle. C’est son problème. Sûrement, elle aura une mauvaise vie et aucun renom. Mon nom devrait être connu par tout un pays, le monde, ou toute la littérature ou l’histoire !!! Jetti est une belle pomme, moisie, pourrie et complètement vidée à l’intérieur.
Pour mon anniversaire, maman et papa ont pris un jour de congé et nous l’avons passé ensemble, mais sans copines, parce que Vera et Marthe étaient déjà parties en vacances. Marthe n’est pas plus intelligente que moi, par exemple elle ne sait même pas écrire !!!
Toute la journée nous avons eu de la bonne nourriture et un bon programme, je me suis un peu ennuyée seulement avant et après déjeuner et en réalité c’était de ma faute.
Maman m’a promis qu’on fêtera l’anniversaire encore avec mes amies. En revenant de la ville, je continuerai d’écrire.
Plus tard.
J’étais voir maman au laboratoire de l’hôpital où elle travaille. En revenant, un tendon de ma cheville s’est déchiré. Maintenant je dois rester couchée. Au moins, j’aurai le temps d’écrire !
Je décris les cadeaux reçus. 5 livres : Une fable ( drame russe incompréhensible), L’âne par Istvàn Asztalos (assez bon), Mes chers enfants (en roumain, je ne l’ai pas encore regardé), Jeunesse increvable (triste) et l’Anthologie des poètes Européens. Celui-ci est formidable ! Il contient de très beaux poèmes. En plus, j’ai reçu du matériel pour deux chemises de nuit. Un merveilleux vase bleu avec des roses à l’intérieur, une encre intéressante, une paire de chaussettes blanches, du papier à lettres avec des enveloppes, un crayon rouge – bleu et on va me réparer plein de choses ! En plus, j’ai reçu aussi un aquarelle du même peintre habitant au milieu du parc qui a réalisé mon portrait.
J’écris affreusement aujourd’hui et peut-être mon style est faible aussi, mais personne ne peut demander d’être de bonne humeur quand je dois rester au lit pendant trois jours et ayant mal aux pieds. J’ai reçu de maman aussi un journal. Un beau. Et même un bracelet doré. De ma tante, divers bibelots ; de mon oncle, de l’eau de Cologne ; de ma petite cousine, un bouquet de roses d’un parfum exquis. Avant de partir en vacances, Vera m’a apporté un livre scientifique sur Tibet écrit par Bela Juhàsz.
J’ai assez écrit pour le moment, j’écrirai encore plus tard.
¨ comme c’est l’habitude dans ces pays
25 juin 1948
Maman et ma tante m’ont dit qu'il ne faut pas avoir peur de “LUI”. Donc je n’ai pas peur. J’espère devenir une journaliste ou un écrivain connu ! Peut-être, un jour je verrai même ce journal imprimé.
Je ne suis pas Amoureuse. J’ai encore le temps. Ditta et sa copine Jetty sont pleines de suffisance. Je me fiche ! Je sais que je suis plus intelligente, j’ai plus de charme et même une meilleure silhouette qu’elles - le reste ne m’intéresse pas.
J’écris ces lignes depuis la campagne, je suis chez Lisette pour quelque jours. Elle avait travaillé sept mois chez nous comme bonne, pendant qu'elle attendait le retour de son fiancé prisonnier en Russie et pour que sa famille ne l’oblige pas à se marier avec quelqu’un d’autre.
Lisette m’a expliqué pendant notre promenade au cimetière depuis combien de temps leurs deux familles ont lutté (et même se sont tuées réciproquement) en m’expliquant pourquoi elle voulait mettre une fin à cette querelle une fois pour toutes et se marier avec son fiancé qu’elle aime, se marier malgré ses parents et bien qu’il refuse encore à cause de sa jambe perdue pendant la guerre.
Je viens d’apprendre deux superstitions (sans y croire), l’une dit : « Touche le bois. » Mais je m’en vais, envoyer un télégramme à maman : “Bien voyagé, peu dormi. Sois pas abattue. J’arrive lundi. Julie.”
5 mars 1948
Lui ? (ici un coeur) Moi ?
Mon Lui est rassurant, parce que je sais et parce qu'il me permettra de tester combien j’ai appris. Mais pas ce que je vaux ! ! ! J’étudie à cause de LUI. J’apprends et je saurai. Pas à cause de “Lui”, mais pour moi-même.
23 mars, 1948
Assez de ce faux semblant. Je commence dorénavant à écrire quelque chose de vrai dès le début jusqu’à la fin, vrai jusqu'à la plus petite marque. Mais d’abord je vais écrire ce que le monde doit savoir de LUI et honte à celle qui lit mon journal et tombe sur ces passages ! De toute façon, je n’ai pas peur de “Lui” nous sommes en vacances, acances, cances, ances, ces, es, s : jusqu’à lundi prochain il n'y a pas d'école. Nous sommes le mardi, il faudra que les œufs de Pâques soient peints pour dimanche, même si je ne crois pas que quelqu’un viendra m’arroser[1], hélas !
Tous croient que je suis amoureuse d'Emery[2] parce je leur ai montré sa photo. C’est vrai qu’il est beau comme un jeune premier de cinéma, mais depuis qu’un jour je l’ai aperçu avec sa copine, je n’y pense même plus.
Un soir, j’ai rencontré chez les voisins un jeune garçon avec des cheveux bouclés, intelligent, et ‘poète’ de 20 ans. Un étudiant en littérature. Je suis presque tombée amoureuse ! En apprenant qu’il avait déjà une fiancée (il m’a montré même sa photo) l’attirance s’est terminée dans la minute. Je voudrais appartenir à un groupe de copains avec des garçons aussi intelligents, cultivés, et malgré tout ça joyeux, francs et simples. Bien sûr, ils ne m’ont pas acceptée, pour eux je suis encore “petite” (honte à celui qui lira cette page !) Pourtant, je suis déjà une « grande fille » hélas. Personne ne comprend ce “hélas”, pourtant un tas de problèmes arrivent en grandissant.
Nous allons avoir dans la famille un enfant grec, nous avons demandé que ce soit une fille d’environ quatre à six ans[3]. Je l’aimerai comme une sœur.
Enfin, je fréquente de nouveau une école hongroise et ma moyenne est assez bonne : 16,54 / 20, j'essayerai de la monter au moins à 16,66 (pour arriver à celle de Ditta[4]). Il faudrait que j’aille visiter mon amie Marthe, elle aussi a peur de “LUI” pourtant c’est la fille la plus brillante que je connaisse – ce n’est pas sûr, mais peut-être (?) même plus intelligente que moi.
L’article que je mettrai ici, paraîtra dans la revue Femmes Travailleuses, je l’ai rédigé avec l’aide de la mère d’Edith et maman l’a corrigé un peu pendant qu’elle l’a tapé. Son titre: “Nous avons commencé, continuez!”
[1] Habitude du pays : arroser les filles qu’on aime bien le dimanche de Pâques. Au village, avec de l’eau de la fontaine, en ville avec l’eau de Cologne. Plus des garçons arrivent, plus ils s’intéressent à vous. On les attend avec des œufs colorés et des petits gâteaux.
[2] le frère cadet de ma jeune tante Irène
[3] Nous ne l’avons pas obtenu finalement.
[4] Elle ne veut plus que je la conseille en classe, ni jouer avec moi, elle se laisse influencer par Jetty, fille d’une actrice.
D'Elise
"L'enfance est le sol sur lequel nous marcherons toute notre vie." [Lya Luft]
Nouveau blog de remplacement
Gabrielle et son trésor
4 mars 1948
De mars 1948 à novembre 1949 ; 13 à 15 ans
Ajouté sur la couverture en 1950 « Une année et demie, période des plus grandes transformations de ma vie »
Pendant que je commence à écrire ce journal, mon regard tombe sur mes livres, et, parmi eux, le Journal de Marie Bashkirtseff, j’aurais très envie d’être aussi connue que Marie. Elle l’a commencé à 12 ans , j’aurai bientôt 14. Finalement, quelqu’un plus âgé de deux ans sait mieux écrire un journal, n’est-ce pas ? Devais-je commencer, comme elle, avec l’histoire de ma vie ? Non ! C’est trop simple et cela paraîtra étrange peut-être seulement après 100 ou 50 ans.
Que c’est-il arrivé jusqu’à maintenant ?
Je m’appelle Julie Kertész et je suis née à Kolozsvár (Transylvanie.) Nous sommes partis à Bucarest quand j’étais encore bébé, et là-bas je fréquentais une crèche allemande. Ma langue maternelle est le hongrois mais entre 1934 et 1940 j’ai appris aussi à bien parler le roumain. Ainsi vers cinq ans je savais trois langues: allemand, hongrois et roumain. En 1940 nous sommes venus chez grand-mère pour l’été, comme d’habitude, et nous sommes restés à Kolozsvár (redevenue partie de la Hongrie, pas de la Roumanie comme Cluj l’était depuis 1920). Pour mes quatre premières classes je suis allée à l’École Communale, 8 rue Gyulai. J’ai rapidement oublié les langues roumaine et allemande et notre institutrice fasciste me dressait à devenir une fille nationaliste capitaliste. Même ma mère ne réussissait pas à la contrebalancer alors.
1944. L’horreur m’envahit en écrivant 44, Quatre est le chiffre que je haïs le plus. J’ai d’avance pitié pour ceux qui vivront en 4444 ! Pourtant, ce n’était pas la pire année pour tous. Ni pour ceux ayant déjà survécus à deux guerres mondiales, ni tous ceux, qui n’ont pas survécu ! 1944. L’année la plus affreuse de ma vie. (J’espère, je n’en aurai plus ainsi dans le futur.) Cette année-là, l’enfant s’est endormie en moi et s’est réveillée l’adulte, disons… adolescente.
‘Les soucis de la vie’ m’ont attrapée à l’instant où réveillée à sept heures du matin maman m’a dit que dans une heure nous partons avec le train à Budapest, rejoindre papa. Alors le chagrin sanglota en moi. Pourtant, aller à Pest c’était bien ! Mais comme si j’avais senti que nous n’y allions pas nous distraire, mais parce que la veille les troupes allemandes étaient entrées en Hongrie. Comme si j’avais senti que je ne reverrais pas pendant longtemps Kolozsvár, ma petite bonne ville chérie et aimée ! Comme si je m’étais doutée que je ne reverrais jamais plus Magdie… ma cousine, amie et camarade de classe et de banc, que j’ai commencé apprécier vraiment quand il était trop tard.
Je ne le savais pas encore.
Je ne savais pas non plus ce qui se passait dans le monde. Ni ce qui était en train de se passer pendant que nous fréquentions l’école communale et jouions tranquillement à la poupée avec Magdie. Je ne savais pas qu’on torturait des gens en Russie et dans d’autres pays.
Je ne savais pas que mes grands-parents, ma tante et Magdie à qui je n’ai même pas pu dire au revoir dans un an n’existeraient plus. Dans un an, les Allemands les auraient transformés en savon.
Je ne savais pas encore ce qui m’arriverait à moi et aux autres, et je n’avais même pas entendu encore le mot ‘communiste’ (mais notre institutrice nous racontait des horreurs auxquels les ‘affreux rouges’ soumettaient les prisonniers. Alors, je ne savais encore rien… ni de personne.
Depuis, je sais.
Depuis j’ai compris pourquoi il nous fallait aller à Budapest avec des faux papiers , ensuite à Obecse près de la rivière Tisza. Nous sommes retournés à Budapest à l’automne 1944 mais encore avant la venue au pouvoir de Szàlasi, (chef des SS hongrois nommés Croix Fléchés) et c’est à Buda que nous avons, heureusement, survécu au long siège de la capitale hongroise.
Aujourd’hui, nous sommes le 4 mars 1948.
En commençant ce journal, j’ai décidé de « jeter de la poudre aux yeux » à quelqu’un et d’y mettre plein de « LUI » tout comme Marie Bashkiertseff dans le sien.
« Lui » doit être bien sûr ce qui est le plus important pour moi, mon but. Je suis en 4e et cette année mon plus cher désir est de passer avec succès et bons résultats mon petit baccalauréat. Je ne suis pas encore amoureuse (comme elle était en 1878), donc mon « Lui» sera l’examen d’entrée au lycée. En feuilletant ce cahier on croira que je suis amoureuse, tant pis, qu’on crève d’envie ! Celle qui lirait mon journal en détail sans ma permission penserait « cette Julie fière, menteuse et croyant trop en elle-même », mais c’est elle qui sera pire, puisqu’on peut tout dire sur une personne lisant en cachette les notes intimes d’une autre.
C’était seulement la préface. Qu’il commence donc tout en trompant les autres, cependant en écrivant toujours la vérité ; mon beau, talentueux, intéressant et entraînant JOURNAL.
Bon, n'oubliez pas que je n'avais que treize ans. Remarquez, ici commence une période de croyance idéologique de ma vie, tout autour de moi on nous disait que les communistes veulent qu'il n'y a plus de guerre, que ils ne laisseront pas jamais arriver ce qu'était arrivé pendant la dernière, etc. Je voulais moi aussi participer à créer un monde nouveau et plus juste.
25 Décembre 1947
C'est mon premier journal (1944 à 1948) et on arrive à la fin dans cette dernière épisode.
Je n'ai pas écrit dans mon journal depuis l’été. Je ne peux même plus l'appeler “journal”, parce que je n'y ai mis que les choses les plus “importantes”. J’écris “ai mis” au passé parce que je suis en train d'écrire sur ses dernières pages. J'ai commencé avec Noël et finirai avec Noël.La première date était le 25 décembre 1944. J'ai décrit quatre Noëls: 1944, 1945, 1946, et 1947, ce dernier, je le décrirai bientôt. En relisant ce “livre” j’observe un certain développement. Je le constate aussi sur moi-même : je me sens maintenant grande, je ne suis plus une enfant. Il y a quelques minutes, je me suis regardée dans le miroir et je n’arrivais pas à me reconnaître, je suis devenue tellement grande, sérieuse et (d'après moi) jolie fille.
Aujourd’hui j'ai eu une grippe, j'ai dû rester au lit. Véra et Édith sont venues me voir. On a coupé les tresses d’Édith, moi aussi je vais les faire couper bientôt.
Je vais donc décrire dans ce livre le dernier Noël.
Nous avons attendu papa, il aurait dû revenir de Bucarest . J'étais fort chagrinée comme il n’arrivait et n’arrivait pas. Ma tante et mon oncle étaient ici avec ma petite cousine et finalement nous avons allumé l'arbre vers 9 h.
J'ai reçu cinq livres, des cartes de visite, trois petits vases, un pull, un pantalon de ski, un crayon et un magnifique, énorme arbre de Noël. Donc on pourrait dire que c’était un noël bon et généreux. Pour l'instant, je me suis réjouie le plus de cartes de visites à mon nom et d’une chaînette bleue.
Il est le soir du 25 décembre 1947
Mon cher journal
je te dis adieu,
bonne nuit !
Julie, 13 ans
à 9 heures et demie du soir
Je voudrais tellement avoir une mère qui me comprenne et qui compatisse à mes douleurs. Papa est à moitié comme ça, maman pas du tout. Quand je serai mère, moi, je ferai tout ce que je peux pour mes enfants. Je serai compatissante et je ne les laisserai pas en proie aux sarcasmes et aux
méchancetés d’étrangers ! Mon Dieu, aide-moi pour que je puisse bien élever mes enfants, et enseigner cela aussi aux autres mères. Aide-moi à savoir organiser et bien diriger les enfants pionniers de la Roumanie. Et, je t'en prie, réalise mes souhaits.
Laissée seule est la pauvre orpheline,
Elle n'a vers qui courir,
Délaissée, seule, il lui faut du courage!
Elle n’est pas vraiment orpheline,
Mais abandonnée, dans une énorme solitude,
Solitude d'âme, elle n'a pas vers qui se tourner
Raconter sa tristesse, déverser son cœur,
Elle reste accablée et énormément triste
Si elle s’adresse vers sa mère,
Elle se moque et en plus, même la gronde,
Aller vers son père ? il ne sait pas l'aider,
Il a d'autres problèmes, des affaires à diriger,
Qui a raison, elle ne le comprend.
Peut-être, si elle cherchait, expliquait…
Ses parents la prennent pour une gosse,
Prennent pour une caprice ses problèmes et sa tristesse.
Et avec des inconnus on ne peut pas parler.
Ainsi, il n'y a personne vers qui se tourner,
Elle reste seule, avec son chagrin et sa tristesse
Son journal et ses vers...
Le lendemain soir
Ce matin, maman m’a battue au ping-pong seulement à 21contre 17.
L’après-midi nous avons rendu visite à ma copine Marthe, puis nous sommes allées au cinéma avec maman. Nous avons vu un très bon film. L’acteur était très beau, plus beau même qu’Émeri (le frère d'Irène). Lui, hélas, c'est sans espoir, il ne m’envoie même pas sa photo. Que faire? Bonne nuit, je suis fatiguée.
13 août 1947, le matin
Hier après midi nous nous sommes promenées à bicyclette avec ma nouvelle copine Véra, c'était du tonnerre. Nous avons erré pendant des heures à travers les rues de Kolozsvàr. Je suis revenue épuisée.
Sidonie
L’original du journal en hongrois est au Musée Holocauste en Israel . Une copie dactylographiée avec textes finissant août 1945 (elle a continué son cahier après cela) à Jad Washem avec une traduction allemande.
Journal pour mes petits enfants
Notre destin à partir de
19 mars 1944,
à cette date les Allemands sont entrés par surprise dans Budapest.
Depuis la guerre, le gouvernement Kallay avait mené un double jeu : malgré sa collaboration avec les allemands et - grâce à cela - les alliés nous ont surtout menacés de bombarder. Mais aussitôt après l’entré des Allemands en Hongrie, les croix fléchées (comme les SS hongrois s’appellent) ont prise le pouvoir dans le pays et se sont précipités comme des déments de promulguer des lois de plus en plus draconiennes contre les juifs.
Jour après jour, des contraintes de plus en plus terribles nous sont tombées dessus. L’appropriation féroce par l’état de tous les avoirs en outrepassant tous les droits nationaux et internationaux instaurés depuis des siècles, et dès le premier jour en attrapant des juifs dans les rues et les trains sans aucune raison et en les internant. En diminuant notre alimentation, et à partir de cinq avril, nous étions en plus obligés de porter l’étoile jaune, de faire nos achats pendant un temps fort réduit, et finalement, ils ont commencé à entasser les juifs de province dans des ghettos. À Budapest, en ils nous ont forcés de déménager en groupe dans certaines maisons sélectionnées par eux et marquées d’étoile jaune et, dans les zones dites “de guerre” on commença rapidement la déportation dans des camps de concentration, la séparation des familles, etc. etc.
Il n’existe pas de plume assez colorée pour décrire, ni peintre qui pourrait esquisser, l’acharnement précipité avec lesquels, les nazis hongrois ont entrepris au pas de charge, la ruine matérielle, corporelle et de l’esprit des juifs, en s’efforçant de dépasser largement celui de leur maître et modèle les nationaux‑socialistes allemands !
Nos premières grandes angoisses personnelles ont été les événements de Kolozsvàr.
En avril 30, à la façon d’un putsch, on a jeté hors de leur foyer, en ne leur donnant que 10-20 minutes, les habitants des immeubles « Pierre et Paul », ne les laissant à prendre que les affaires les plus indispensables (répondant à chaque fois: « das werder Sie nicht mehr brauchen! » (vous n’aurez plus besoin) et en leur donnant le sentiment qu’on les emporte probablement pour les achever.
Dans ces immeubles (occupé pour les SS, le jour de leur arrivé d’une façon barbare), habitaient ma fille cadet Anne avec ses deux petites filles, mon frère Hugo, mon frère Charles et leurs familles, avec beaucoup d’autres amis. Après les avoirs conduits par camions dans la cour de la synagogue, avec juste un sac à dos ou une petite valise, on leur laissa finalement le droit d’habiter chez des familles connues ou parentes, à condition de déclarer l’adresse où ils allaient demeurer.
Nous avons réussi à faire emmener ma fille Anne et avec ses deux fillettes, avec l’aide d’un bon ami (lieutenant chrétien) à Budapest. En tant que veuve de guerre, elle ne devait pas porter l’étoile. Plus tard, il s’est avéré que son époux avait été « défenseur de patrie » seulement et qu’elles devaient porter l’étoile elles aussi. Pourtant mon beau-fils est mort en Ukraine, appelé d’armée.
Le premier jour, après l’arrivé des allemands en Hongrie, la fille aînée de Sidonie arriva avec sa fille de dix ans, Julie à Budapest, venant de Transylvanie Dans le nuit profond, les SS avec chiens attendaient sur le quais et demandant les papiers. Après un interminable demi heure, le mari arriva avec des (fausse) papiers. Ainsi, Julie, qui traduit le journal de sa grand mère en français, échappa avec ses parents et ne fut ni interné ni fusillé.
Construits par mon fils Laci, Ladoslaw.
Beaucoup d’habitants de Kolozsvàr, près de la frontière, ont essayé de s’échapper devant leur sort, en fuyant vers la Roumanie. Parmi eux, plusieurs, attrapés par la Gestapo, ont été emprisonnés puis, tout comme les autres, entassés dans la cour d’une ancienne briqueterie. 18,000 personnes dans un lieu incroyablement étroit ! Aussi de départements voisins ; on les prit par surprise pendant la nuit et rassemblé dans la forêt voisine. Une femme arriva portant dans ses bras son enfant, la tête se balançant, il était mort…
De la fabrique de brique, où l’on cuisinait difficilement dans des marmites ou des baignoires, (s’auto-nourrissant) et l’on dormait tellement entassé qu’ils pouvaient se coucher seulement sur le côté sur les matelas mis dans la boue (au moins ceux auxquels les gendarmes hongrois ont permis d’en emporter par bienveillance) - on les a emportés par plusieurs transports (cinquante à quatre-vingt dans chaque wagon à bestiaux scellés), mais nous ne pouvons pas deviner où.
Ils ont rassemblé et emmené même les vieillards de l’hospice. Seuls quelque uns sont restés entre eux dans l’hôpital et l’hospice. (ajouté après la guerre) : Ainsi a échappé ma chère pauvre maman.
Aveugle et malade de 84 ans et l’on voulait la déporter !
L’apprenant, elle avala tas de somnifères et agonisait quatre jours à l’hôpital juif où on l’a placé. Après quatre jours, les allemands voyant qu’on ne pouvait pas le réanimer, ont annoncé : “Die kann shon bleiben” (celle-ci peut rester). Donc à cette détermination héroïque doit ma mère d’être resté.
Elle était seule, délaissée à l’hospice, elle qui était toujours entouré de ses enfants, petits-enfants et arrière petit enfants. Et malgré tout « grand-mère Paula est confiante, forte et donnant courage aux autres » nous avait écrit mon frère Charles, avant d’être déporté à son tour avec sa femme et son fils aîné André.
Pendant ce temps à Budapest les décrets les plus déments se sont succédé, déjà on n’avait plus le droit de sortir ou faire des courses plus d’un à deux heures par jour, ainsi de suite.
Alors notre fils Laci, a réussi à nous mettre (Anna et ses enfants aussi) dans un voyage aventureux, comme faisant partie de la famille Brand, oncle de ma bru Boris. Groupe d’un organisation sioniste conduit de Joël Brand et Rezso Kasztner. Les Allemands nous permettent d’aller - à travers l’Allemagne - jusqu’un port espagnol et en deux semaines nous pourrions être en Palestine.
Notre première question bien sûre était :
- Et ma fille Katinka avec sa famille ? *( ça c'était nous)
- Nous ne pouvons les mettre tous sur la même carte, répondit Laci. Ils vont essayer de se cacher sous faux noms, peut-être tout ne durera pas trop.
- Laci, dit alors mon mari Emil, as-tu pensé que nous nous mettons volontairement, dans les mains de nos plus grands ennemis ?
- Il n’y a pas d’autre solution, a-t-il répondu, notre départ est aidé aussi par le Joint (Bund) de l’Amérique, peut-être réussira-t-il.
Du camp de briqueterie de Kolozsvàr gardés par les allemands, environ 300 à 400 sont déjà arrivés à Budapest, ils étaient dans l’Institut des sourds‑muets de rue Columbus. Á ma grande douleur, pourtant nous avons tout essayé, il n’y avait personne de notre famille parmi eux !
Le jour quand nous aurions dû déménager dans la maison désignée avec étoile nous sommes entrés nous aussi dans ce camp, nos aussi. C’est difficile de décrire le désarroi des jours précédents pendant qu’on devait démanteler notre foyer, transmettre nos affaires inventoriées aux deux délégués de la maison, et partir ensuite avec juste une à deux valises, devenant dorénavant sans domicile.
Un décret demandait, d’après laquelle chaque famille juif doit faire l’inventaire soi même et soigneusement noter dessus, ce qu’il a emporté avec soi dans la maison désignée, ce qu’il a laissé dans son ancienne foyère. Ce dernier, transmis à deux délégués, ressemblé dans une pièce vide. En lui même, cela m’aurait donné beaucoup de travail nerveusement éprouvant, surtout que mon mari Emil a pris avec un sérieux extrême et a voulu appliquer tous les décrets à la dernière lettre.
Passant le seuil, les larmes coulaient de nos yeux.
Dans le camp rue Columbus, des baraques de bois construits par Laci pour pouvoir emmener davantage de personnes de province où nous dormions sur des lits superposés (avec des matelas apportés de leur maison), aliments préparé par nos soins, bons mais nourriture de masse (le matin café, bien sûr pas vrai, à midi et soir des légumes.)
Mais nous avions observé aussi chez plusieurs de la pitié et de honte pour ses décrets incroyablement haineux (les cartes d’alimentation jaunes donnaient le droit à moins ou souvent à rien ; à partir du 1er avril interdiction de servantes chrétiens etc.)
Au lieu de huit, nous sommes arrivés à la gare vers minuit. Jusqu’à lendemain soir on nous déplaçait d’une voie à l’autre et nous nous sommes retrouvés finalement à la gare Ràkos. Nous étions 1650 dans cette action tolérée par les allemands à prix de dur sacrifices. Le plan était qu’on arrive au plus tard après 8 à 10 jours en Espagne et de là en Palestine.
Plusieurs jours de progression fort lente s’écoulent, nous sommes finalement arrivés à Mosonmagyarorvàr, à peine quelques heures de Budapest.
Comme on avait placé 40 à 50 personnes dans chaque wagon à bestiaux, seulement la moitié pouvait se coucher à la fois, serrées les uns contre les autres.
Photos de Paula

Et dans ce photo, déjà âgée, avant ma naissance.

Mais je l'ai connu seulement ainsi, aveugle et tricotant sans cesse. Dans ce photo elle ne sourit pas, mais quand je venais la voir, elle me souriait tout le temps pendant ses récits, ne pleurait qu'en se rappellant une de ses filles décédés à deux ans (90 ans avant). Puis recommencait à raconter. Me donner courage.


