J'espère

16 janvier 1959

C'est curieux : j’ai de nouveau envie de Simon. En réalité - seulement son souvenir. Ai-je été vraiment amoureuse de Sandou ? Et maintenant ? Le tout n'a aucun sens.

D'après lui, hier était l’anniversaire de trois ans de notre rencontre, je ne me suis pas fâchée qu'il soit venu ivre (on le sentait à son odeur et ses yeux rouges), mais il a été si horrible que j'avais envie de le mettre dehors. En réalité, ce qui m'a le plus fâchée était que j'ai senti qu'il regrettait que je ne sois pas restée sa vision, la hautaine et froide statue. Va-t-il marcher sur des chemins de rêve, toute sa vie ? Je voudrais correspondre avec lui et lui apprendre un tas de choses de loin. Je n'ose plus lui dire face à face.

Je ne peux pas lui dire : ce n'est pas de cette manière qu'il faut se comporter, ce n’est pas ainsi qu’il faut se rapprocher d’une pêche fraîche. Simon le savait, trop, il était plein de stratagèmes, Sandou ne sait pas bien se comporter avec des femmes. Dorénavant, il faudra se rencontrer moins souvent, une ou deux fois par semaine au plus. Ça sera mieux pour lui que pour moi, mais je m'habituerai, moi aussi.

Maintenant j’ai plus de temps, j’ai trop de temps libre. Depuis que je me repose beaucoup, j'ai meilleure mine, mon teint s'est amélioré, mais mes nerfs ont empiré. J'ai recommencé les rayons ultraviolets.

Plein de choses me sont arrivées ces derniers temps.

Pourquoi est-ce que je désire Simon de nouveau ? Il avait plus de tact, c’est sûr. Quelquefois, c'est quand même agréable d'entendre des mensonges.

Je me suis rendu compte que c’était une bêtise de me dire : je ne serai jamais à personne. Une femme appartient à son mari, à son amant, au moins pour un certain temps. Il paraît que la femme se donne, et l'homme la prend. Je verrai quand moi je deviendrai femme aussi. Nusi, le mari d’Ève, a dit il y a quelques jours : “Il faut que tu te donnes complètement, seulement alors tu vas, toi aussi, recevoir - beaucoup”. Il m'a dit en pensant que je ne serais plus ici quand cela arrivera, puisque d'après lui ça sera une bêtise de commencer quelque chose, maintenant. Il a dit aussi qu'un jour quelqu'un me ferait trembler seulement en me touchant avec sa main. Et je saurai, je comprendrai alors. Qui sait que faire ?

Pendant ce temps, les années s'écoulent : 20, 21, 22, 23, 24. Bientôt j’aurai 25 ans. Mais, même ainsi, j'ai encore au moins dix années pleines.

À la rêveuse de Mikhaïl Vörösmarty


À quoi rêvent tes beaux yeux ?
Que cherchent-ils dans les lointains incertains?
Est-ce que sur les sombres fleurs du passé,
Coulent les larmes de tes désillusions?

Est-ce le brouillard de pleine lune
Que des images effrayantes viennent vers toi,
Et tu ne peux plus croire à un meilleur avenir,
Parce qu'une fois tu l’as cherché et l’on t’a trompé ?

Regarde le monde, tant de millions,
Et entre eux, heureux vraiment si peu.
Fantasmer, abîme la vie.

Quand on regarde dans un ciel peint, faussé
Qu’est-ce qui fera le bonheur de l’homme?
Trésor? renom? plaisir? autant qu’il aurait
L’incapable se perdrait dedans,
Et ne saurait pas saisir le plaisir du cœur.

Celui qui a besoin des fleurs, n’offre pas un buisson de roses
Celui qui veut voir, ne regarde pas le soleil en face
Perd le plaisir, qui court s’amusant après des excès.

Seulement aux modestes, le désir n’apporte pas de douleur
Á celui qui a le cœur bon et l’âme noble,
Qui n’a pas épuisé sa soif de vivre,
Pas ensorcelé par l’orgueil, ou frénétique de désir,
Seulement celui-là trouve sur la terre un vrai chez soi.

Ne regarde donc, ne cherche pas au loin tes désirs,
Le monde entier n’est pas notre domaine ;
Tant que le cœur peut en soi contenir
À nous, autant peut-on le dire.

Le passé et le futur, est trop grand océan
Notre cœur ne peut pas entrer dans un si petit jardin
Ils emportent les vagues mortes, s’envolent les châteaux
De son bruit le cœur solitaire s’effraie.

S'il y a en quoi s'accrocher dans ton présent,
S'il y a de quoi sentir, penser, et qui aimer,
Reste dans le présent que t’offre la vie
Et ne cherche pas un futur plus beau, mais trompeur.

Ce que tu peux avoir, ne l’échange pas pour des rêves,
Parce qu’en ta main tu le serreras sans gains
Le plaisir imaginé va te coûter de la tristesse.

Si tu ouvres tes bras aux fantasmes miroités,
Il te reviendra comme un oiseau qui s’est envolé
Quand il revient, s’il trouve sa branche verte
Toutes les fleurs de forêt le trompent déjà.

Reste entre nous, avec tes jeunes yeux,
Apporte le sourire sur le visage de ton ami :
Si t’es devenu son soleil, ne prends pas son joli midi
Ne lui donne pas à la place, tristesse et larmes.

Serai-je heureuse ? Si je n'attends pas et ne souhaite pas trop de la vie, alors sûrement, j'espère que oui. En réalité, je n'ai pas trop d’ambition. J'aime travailler, j'aime vivre. Même si parfois je me laisse abattre, je relève de nouveau ma tête. Hélas, je n'ai plus la même flamme en moi qu’auparavant. Comme si je ne pouvais plus jouir de la vie avec la même intensité qu’avant. J'espère, c’est seulement passager et je pourrai de nouveau trembler de joie à cause d'un paysage, d'un livre, d'une pièce, d'un toucher, de la musique. En apercevant quelqu'un. Comme ça sera bien !

J'espère que Vasiliu n'a pas raison, il m’a dit “tu as tort d’attendre le prince charmant”. Je l'attends. Même si je sais qu’il sera, lui aussi, un homme en “chair et sang”. En réalité, même mon journal je l'écris pour lui, pour qu'il sache comment j’ai été, qu’il sache que je l'ai attendu - un roman d'amour écrit d'avance pour lui - le lira-t-il ou pourrais-je lui lire. Aurai-je à qui ?

J'espère que mes journaux ne se perdront pas.

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