Où sont mes affaires?
Ce matin, j’ai fait un joli ordre, puis j’ai enseigné le HTML à Philippe pendant trois heures. Ensuite François a appelé tout heureux de l’hôpital. « Mes examens sont bien terminés, ils n’ont trouvé rien de mal dans mes intestins. Tu peux venir me chercher. »
J’ai accouru, nous sommes retournés. Sur le chemin, j’ai fait des courses : il y a tout à la maison.
Alors, ont commencé les reproches, les pressions :
- Où sont mes affaires ?
- Rangés.
- Je ne trouve, retrouve plus rien.
- Regarde.
- Ce n’est même plus la peine !
Et puis des ah et des oh et des aie, des regards lourds et heurtant. Je suis épuisée, je me sens mal. Oh, que la vie peut être moche quelquefois!
Comment, combien je l’ai attendu qu’enfin il revienne de l’hôpital, qu’il soit à côté de moi. Il l’est. Je suis crevée. Quand il s’y met, François réussi à créer une pression… difficile à supporter. Pauvres femmes avec qui il a vécu, ce qu’elles ont dû endurer. Je vais dormir, je réfléchirai plus tard. Que faire ? Vivre calmement, mais comment?
J’ai envie de m’enfuir. Je ne peux pas, pas maintenant. Pas quand il vient de sortir de l’hôpital. Lundi, il doit y aller encore pour une journée. Scanner. Pas quand il vient de commencer sa nouvelle vie de retraité. Je dois être là, à côté de mon mari, mon compagnon en bien et en mal. Mais que c’est dur quelquefois ! Je suis tellement, tellement fatiguée.
Il a fait de l’ordre lui aussi finalement, tant qu’il a pu.
- C’est beau, Julie ?
Une vie bien remplie
Oui. Je ne cache pas mes "égarements", non, ma recherche de compagnon. Mais justement. Les autres ne sont pas des anges, non plus. Ils me lisent, puis racontent, me demandent des conseils, me font confiance. « Elle aussi... » se disent-elles.
« Alors, comment as-tu vécu, as-tu supporté de rester seule, après que tes enfants soient partis? la mienne est encore là, mais bientôt... »
« Alors, comment as-tu réussi à changer de métier? Donne-moi à lire cette partie où tu en parles. »
« C'est vrai, toi aussi à 23 ans, tu étais encore vierge, tu l’attendais, le vrai, celui qu'il te faut, celui en qui tu peux avoir confiance ? Moi aussi, depuis quelques mois seulement je sors avec quelqu'un. »
Oui, il faut attendre, à chacun son temps. Quand on est mûr, quand on a confiance. Moi, je n'ai pas regretté ce temps, mes décisions d'alors, d'attendre.
« Que de courage pour te décrire ainsi. Je n'ai jamais osé dans mon enfance, ma jeunesse juger, parler, encore moins écrire ainsi. Mais je sentais la même chose. »
C'est vrai aussi, que pour le ressentir, il faut y plonger. S'habituer au style. Quelquefois avoir de la patience. Relire. Sauter. Piocher.
Chacun pioche selon son envie.
J'espère.
Stéphanie, elle, est sûre :
« C'est bon, cela va plaire ! »
François vient de changer le son de son piano électronique, il est viré au clavecin. Il teste, il apprend, il s'exerce, il se prépare pour l'orgue qu'il jouera bientôt. Il me parle à travers sa musique.
Bien, il est temps de me mettre à préparer ma crème pâtissière.
Urgent ou important?
Mon François m'a habitué à la "dernier minute", même si c'est pénible quelquefois. Hier soir j'ai eu une très bonne discussion avec Valérie. Elle aussi écrit des journaux, mais au fur et à mesure, elle les déchire. Il y a trop de sentiments, d'émotions. "Et si quelqu'un les lisait... Non!" Mais elle est très intéressée par le mien et elle est impressionnée par mon "courage" de les conserver, même de vouloir les publier.
Je sens, de plus en plus, que beaucoup de femmes le liront. J'espère qu'il sera un déclencheur. Le courage d'écrire. De conserver. De montrer, le donner. De le faire lire. De publier.
Et si on créait une maison d'édition pour cela? On verra. Pour le moment je voudrais consacrer mon énergie à écrire, à être avec François, à m'activer dans l’association, m'impliquer davantage. Plutôt trouver un éditeur pour s'occuper de mes journaux, mon livre. Je vais l'envoyer à ceux qui pourront s'y intéresser, que j'ai cité, à Simon Veil, Michel Serres et Jorge Semprun. Peut-être aussi à la fille de Lafont, Anne Carrière. Puis on verra le reste à l'automne. Donner le temps au temps. Mais il y a des choses urgentes.
Ce que montre ce livre est urgent. Urgent ou important ?
Une matinée il y a onze ans (écrit alors)
- Viens, dit François. Viens plus près.
Je le caresse, il me caresse, il gémit, je me frotte plus près de lui. C'est bon la calinotherapie!
Puis François prépare le café et rouspète un peu :
- Que d’assiettes sales ! Une ne suffit pas ?
Il lave la vaisselle d’hier soir. Je coupe les pamplemousses.
- Viens, c'est prêt !
Après le petit-déjeuner copieux à la "Weight-Watcher", François se met à son Macintosh, il continue la traduction d'un texte qui l'a enthousiasmé sur Telescript. Il y ajoute des dessins marrants, des petits bonhommes « agents » circulant d'un site à l'autre. Il est inspiré.
Puis il me passe son texte :
- Lis-le.
- C'est beau ! Mais plus tard.
Je me remets dans l'autre pièce (nous en avons deux en tout ici) à chercher l'enveloppe avec le texte que depuis trois mois je n'ai pas toujours envoyé au traducteur. Un traducteur hongrois / français. Pourrait-il faire mieux, beaucoup mieux que moi?
Robert Lafont, à qui j'ai envoyé et qui a lu mon livre - journal, s'est plaint de mon français et surtout, mon style. Didier m’a dit : « Traduction mot à mot, difficile à lire ». Les femmes à qui je l'ai donné l'ont savouré, aimé. Où est la vérité ?
À cette occasion, je retrouve plein de bricoles. Écrits. Souvenirs. Photos. Images. Livres. Et l'almanach du réseau d'échange de savoirs. J'y retrouve le poème qui m'a tellement plu, pour lequel je me suis décidé à l'acheter.
- Écoute François !
Il l'aime. Il veut le relire. Il vient.
- Montre-moi. Quel bel Almanach. Tu as bien fait de l'acheter. Cela me rappelle les poèmes de Michel Sephort.
Et il cite :
« Celui qui regarde le ciel ne sait pas où il met les piedsFrançois se met au piano. Il joue des sonates de Schubert, puis :
Celui qui regarde ses pieds ne sait pas où il va.
Où est la clé ? »
- N'est-ce pas, cela est bien Hongrois ? Je déchiffre, mais ça marche !
- C'est beau !
Enfin, j'ai retrouvé l'enveloppe pour le traducteur et un tas d'autres choses en même temps. Mais justement, le temps s'enfuit, il est déjà dix heures passés. À la là!
Je descends vite garer ma voiture ailleurs. Heureusement, je n'ai pas encore de contravention. Où la mettre? La pharmacienne du coin bouche le chemin, pourtant à l'intérieur il y aurait encore une place.
J'entre dans la pharmacie :
- S'il vous plait, voulez-vous déplacer votre voiture et me laisser entrer ?
- Bien sûr, j'arrive.
Elle demande au dernier client d'attendre. Nous faisons l'échange des voitures et à la place où j'étais une autre petite voiture, conduite par un jeune homme courageux (ou inconscient) se gare rapidement, avec plaisir.
Je reviens. Je range un peu la table.
- Oh, que c'est beau ! C'est aussi Schubert ?
- Non, c'est Bach.
Ces sons caressent mon cœur, mon âme. Me câlinent. François me câline maintenant à travers sa musique.
- Qu'est-ce que c'est que cette odeur? Julie!
- J'ai mis des pommes dans le four micro-ondes pour midi.
Il est onze heures. Je vais préparer une crème pâtissière "minute" pour mettre sur les pommes. François va cuire ou griller une côte congelée, je prépare la salade.
Il faudrait vraiment réussir à réparer le tuyau, l'eau gicle quand on ouvre le robinet sous la cuvette. Si on faisait un échange de savoir? Quelqu'un pourra nous enseigner comment le réparer. Nous avons déjà appelé un plombier. Il est finalement venu. Il a pris de l'argent, donné des conseils et il est reparti. François a fait ce qu'il nous a conseillé, depuis le robinet, changé, ne fuit plus, c'est le tuyau qui fuit et c’est pire.
Bon, je me remets à travailler. J'ai sorti un tas de papiers et il faudra les ranger "à leur place", décider que faire. Décider ce qu’il faut jeter, quoi enterrer en le mettant dans la maison de Celles, à la rue du Bout du Chemin.
Qui les bons, qui les méchants ?
Public divers. Enseignantes, femmes âgées, enfants.
Olfa, la langue ouverte, franche, avait dix ans probablement, elle intervenait souvent et osait dire ce que nous autres, les pensions seulement. Elle a lu mon journal, écrit de 10 à 14 ans, presque d'un jour à l'autre. « C’est le meilleur journal que j’ai jamais lu! mais dis–moi, qui étaient les bons, qui étaient les méchants? Tu vois, tu parles des Hongrois qui ne défendaient plus, des Allemands qui luttaient et puis des Russes qui n’étaient pas loin, tirant des obus sur votre maison. C’est pas claire, avec qui tu étais? Qui étaient les bons? Qui étaient les mauvais? »
Oui, je n’ai pas tout écrit dans mon journal d'enfant, et tout n’est pas si claire et net. Je n’ai pas pu lui raconter simplement. Je vais essayer d'expliquer ici.
Au début de 1945, Budapest, capitale de Hongrie, était assiégé par les russes et défendu par les allemands. Mes parents et moi, nous attendions avec l’impatience l’arrivé des Russes, notre délivrance de fascisme. Le gouvernement allemand avait mis ses marionnettes au pouvoir en Hongrie, mais l’armée commençait à déserter, voulant faire la paix. Nous ne voulions que tous les ponts soient détruits, que la ville tombe et soit détruite maison par maison. Un Français, évadé de camps de prisonniers, se cachait parmi nous, lui aussi voulait que ça finisse vite.
Nous n’aimions pas non plus les obus russes, nous voulions pouvoir sortir de la cave, manger, boire. Il n’y avait que la neige fondue, mais la ramasser dans le jardin, on risquait de mourir. Nos réserves s’épuisaient de jour en jour. Notre maison a été touchée par plusieurs obus.
Les Russes sont arrivés, six semaines plus tard. Mon père et le Français les ont accueillis avec joie et champagne caché, mis à côté pour l’occasion.
Ils ont trinqué, puis dit :
- Donnez vos montres.
- Avec plaisir.
Mais ensuite, ils réclamèrent les femmes. Je n’avais que dix ans, mais j’ai compris qu’elles se cachaient ensuite, s’enlaidissant avec charbon. Non, elle est trop jeune que je lui raconte l’histoire. Ils faillirent tuer le Français comme espion, mon père pu alerter l’Ambassade Français, ils sont venus à temps. Ils arrivèrent presque toutes les nuits « contrôler », voler, et un jour, ils ont dit : « demain, tu viendras aider à la cuisine » à ma femme qui n’eut pas le temps au milieu de nuit s’enlaidir. Le lendemain, nous avons pris tout que nous pouvions et passé la Danube sur la glace. Il ne restait plus aucun pont.
Retour, quelques jours plus tard, « chez nous » à Kolozsvàr, d’où la guerre nous a obligé de s’enfuire. «Où sont les autres?» Réponse: La famille a été emportée dans train de bétail. «Où est ma cousine, mon compagnon de classe, de jeu?» Hélas, je n'ai jamais su, seulement pu deviner que lui était arrivé à Auschwitz.
Qui étaient mes méchants ?
Qui étaient les bons ?
La question ne se posait plus pour moi dorénavant. Les Russes nous ont libéré, les Allemands ont tué ma cousine, mes grands parents et tant d’autres. Je veux la paix. Luttons pour la paix. Les communistes veulent la bonheur du monde, la paix.
Lentement, je me suis réveillé de cette rêve aussi. Ce sera trop long de le raconter maintenant. Je me suis réveillé dans un pays de plus en plus tyrannique et je suis arrivé enfin en France, pays de la liberté. Et même ici, quand en 1968 les ouvriers de la fabrique mécanique sont venus en masse devant notre usine nous dire que si nous faisions pas grève, ils brûleront notre usine, où était « notre liberté » et m’a rappelé trop de choses vécus ailleurs.
François a joué l’orgue pendant la messe, j’allais l’écouter. Depuis un temps, je n’y vais plus. Tout n’est pas paradis ici, mais tellement mieux ! Aux Réseaux d’échanges réciproques de savoirs, nous ‘faisons la société’ en nous entre aidant. Construisons, sans détruire. Inclure, sans exclure.
Méchants sont ce qui veulent dominer, imposer, avoir toujours raison! Disent qu’il n’y a qu’une seule vérité. Une seule culture, une seule partie, une seule façon de faire. Bons, sont tous ouverts acceptant des opinions des autres, différentes cultures et habitudes, cherchant ce qui est bon et intéressant en autres.
C’est cette dernière paragraphe qui est ma réponse à Olfa. Elle est née en France, ces parents d’origine Marocains. Elle aussi, a une histoire à raconter, sûrement. Elle est courageuse, ne voudrait pas porter le voile. Nous acceptons et aimons aussi Falah, qui la porte (et elle aussi, ira habiter loin de sa belle mère qui veut lui imposer ses volontés, la diriger).
« Chacun doit décider pour soi ! »
Ne pas juger l’autre, différent, est difficile, même moi je me suis surpris quelquefois. Nous nous approchons, parlons, comprenons mieux.
François est bon pour moi, il me laisse être moi-même, il m’aime telle que je suis. L’acceptation l’un de l’autre, nous a rendu plus souriants.
Au début, nous avons admis l’autre. Puis, nous avons voulu le changer. Ensuite, nous l’avons accepté. Enfin, nous nous sommes rendu compte que les différences de l’autre nous enrichi. Nous avons un peu changé. Être accepté, aimé, apprécié, modifie quelqu’un. Nous nous sommes énormément rapprochés.
François vient me dire :
« Attention ! Les bons, les méchants ? »
Il a raison.
De temps en temps j’oublie, ne pas généraliser.
Tous les Allemands, tous les Russes n’étaient méchants, ni bons. Les syndicalistes en 1968 et encore plus il y a deux ans, m’ont heurté, mais d’autres que j’enseignais sont sincères et de bonne foie. Je voudrais construire, sans démolir. Falah, m’a raconté de son pays et j’ai compris qu’aucune culture n’est pas tout à fait bonne ou mauvaise. C’est quand même mieux d’être libre.
Libre de décider pour soi, sans écraser l’autre.
Libre d’aimer, chanter, dire non, découvrir l’autre. Jouer de l’orgue, Bach ou Grégorien, de piano, Beatles ou List, écrire journal ou histoire courtes. S’exprimer. C’est dur ne pas juger, mais je commence à apprendre, mieux comprendre.
L’orgue des Couperin
L’église Sait Pierre, c’est l’église des Couperin, l’orgue de Couperin. De père en fils, d’oncle à neveux, à travers siècles, ceux de la famille Couperin jouèrent de l’orgue ici, mais laissèrent aussi des œuvres que François admirait, jouait depuis longtemps. Des orgues de 18e, petit mais vraie : à gauche et à droit cinq grands tuyaux, au milieu trente, cachés derrières, les petits. Vraie, mais un peu fatiguée. Construite fort longtemps. L’église de XIIe refaite pendant Napoléon III, lumineux, chaude comme le son de son orgue. Acoustique merveilleux, partout. Environ 500 places, mais de n’importe où on entend bien.
Le son clair coule, François joue. Que c’est merveilleux !
Les vitres aussi sont harmonieuses, des couleurs pures, dures, pourpre, bleu france, marron en face, jaune vert orangé à droite, vert marron beige à gauche. Lumière. Le soleil entre par la fenêtre d’en haut, colore en rose bleu orange le papier de mon cahier.
Derrière moi, au-dessus de l’orgue, sur le mur une ange qui pleure. L’autre côté, une ange qui rit. Il ne faut pas être trop gros pour monter vers l’orgue, mais l’escalier en escargot et solide. L’orgue a dix jeux, deux claviers jaunis d’usage et âge et un pédalier récent, dit François. Les anciens étaient petits, plus minces.
Au début, me dit François, on jouait l’orgue au salon. Ce n’était pas religieux, pas forcément. François joue de tout, mais bien sûr, quand l’acoustique de l’église est merveilleuse, comme ici… Le son est différent, l’église vide, fermée la plupart de temps.
Je suis monté à l’oratoire, il y a une petite table pour écrire. Je redescends, le son est encore plus ample d’en bas. Il y a six ans, près de Cambridge, François était entré dans une petite église anglaise et la première fois a joué d’orgue devant moi, je m’y vois encore comme si j’étais. Et les deux femmes venues fleurir partout pendant qu’il jouait, le soleil illuminait les fleurs, François remplissait l’église de sa musique, j’étais heureuse. Nous étions heureux.
Aujourd’hui, François joue beaucoup mieux, il a fait d’énormes progrès depuis que nous avons une orgue / piano / clavecin électronique à la maison et depuis qu’il a commencé à jouer aux messes. Bientôt, sa carrière de prof universitaire s’éloignera de lui de plus en plus et probablement il reviendra vers ses plaisirs de jeunesse : l’orgue, les chœurs. Comme moi, après la chimie et la micro informatique, je reviens à l’écriture.
Oui, nous ne sommes pas « vieux », nous devenons de plus en plus « jeunes ». Comme Sénèque disait il y a deux mille ans, débarrassé de soucis de carrière, nous osons davantage, faire, dire. Créer.
Il est midi. Nous sommes ici depuis dix heures et demie. François me demande de haut:
- Quelle Couperin aime-tu le mieux? Louis, pour lequel l’orgue a été fait? Son fils, son petit-fils ? J’ai joué une, après l’autre, tous.
- J’aime mieux le fils, sa musique est plus légère, presque aérienne, plus profonde aussi.
Maintenant cela ressemble à la clarinette accompagné par trombone et clavecin. C’est cela l’orgue. Il permet d’en faire tout une orchestre, toute seule. C’est pour cela des divers « jeux », qu’on tire ou pousse, les deux claviers et pédalier à un ou à deux octaves. Que cela peut être belle!
Dans un café pendant qu'il joue de l'orgue
13 juillet 1996
Me voilà dans ma 63e année. Hier, Lionel est passé, j’ai parlé avec Agnès et j’ai entendu la voix d’Alexandre. François m’a offert un magnifique bouquet de roses jaunes et Christine de l’équipe d’animation une superbe bouquet d’iris violets ; ils resplendissent ensemble dans ma petite pièce de Celles.
J’ai réussi d’organiser une groupe « communication », déjà six volontaires et obtenu des promesses d’articles pour le journal des plusieurs médiateurs d’ateliers. Hélas, à cause de ma langue et impatience, j’ai réussi de mettre JP contre moi. On verra. J’avance dans notre « Gazette. »
« Chacun peut être centre », oui, il existe différents centres.
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Sandou m’a défendu contre Paul, quand il lui paraissait nécessaire, Lionel contre la sœur de François.()
Et François ? C’était au bal de 14 juillet, il avait 60 ans, nous étions quelques mois depuis notre premier rencontre. Il m’avait invité d’aller danser devant la gare Saint Lazare. Il avait un bedon, un souffle fatigué, des yeux doux et était plutôt introverti, sauf quand il parlait de son travail et de la programmation.
Il faisait déjà sombre, la musique était bonne, il y avait la foule. Nous nous sommes mis à danser, François me serrait contre lui. C’était bon de danser après tant d’années, pour lui, pour moi.
Un groupe de jeunes conscrits sont arrivés. L’un d’eux voulait « s’affirmer » et il est entré en moi exprès en dansant. Je l’ai regardé, je n’ai rien dit. Nous sommes allées danser plus loin. Il s’est approché encore une fois il a recommencé.
Alors, François s’est énervé.
« Cela ne fait rien, il y a assez de place, je lui ai dit, viens, on va l’autre côté de la place. »
Mais le jeune conscrit et sa bande nous ont suivis. Pourquoi ? Alors, j’ai connu un nouveau aspect de François.
Pendant que nous dansions, cette fois lui « par hasard » a fait un croc au jeune puis lui a donné un coup de pied « sans faire express », tout en ne s’arrêtant pas de danser. Il a fallu aux forces d’ordre d’intervenir, le jeune voulant nous battre. Nous avons dansé encore une dernière tango, puis nous sommes partis.
Je savais dorénavant que François, malgré son apparente bonhomie, son âge, son poids, ne se laisse pas faire, ne laissera d’autres me heurter, me défendra, s’il le faut. On peut compter sur lui au cas des coups durs.
« En bon et en mauvais », nous pouvons compter l’un sur l’autre. Il était là chaque fois que j’étais malade, il m’a conseillé dans mon travail, il a la patience quand il me sent fatiguée. Il sait me faire sourire ! Me faire sentir vivre, bien dans ma peau. Il est le vrai compagnon de ma vie.
Je suis assis dehors, devant le seul café ouvert à Crécy, la rue principale, la place, sont vides, toutes les boutiques, sauf une pharmacie, fermés. François joue de l’orgue à l’église, j’écris. De lui, des choses passées.
Un jeune couple passe avec un bébé, une dame âgée courbée, puis un enfant avec son père. Je suis toute seule à côté les tables son vides, mais il y a l’ombre, une vent agréable et silence, seulement le bruit de quelques voitures qui passent de temps en temps et même cela je n’entendais pas jusqu’à maintenant. J’étais ailleurs. Je me replonge dans la ville, sa vie, sa quiétude. Puis je repars, chercher François, l’écouter chanter dans l’église vide.
Chacun défend son territoire
Où est chez moi ?
Je suis chez moi, où je suis.
Chacun défend son territoire
J’attends dans la voiture.
Et voilà, je viens de trouver du papier.
De loin, j’aperçois un gendarme. Heureusement, je n'ai pas laissé ma voiture là où je l'avais garée d'abord, presque au bord de la route ; heureusement François a découvert un square pour la garer, un parking à côté de la chapelle.
C'est la deuxième fois que cette moto Honda passe devant moi, le même jeune. Qu'est-ce qu'il cherche? Je "garde" les voitures, mais le gendarme n'est pas loin non plus. Dehors, sur la route. Quelques personnes arrivent encore. Tard. Jamais trop ?!
Les oiseaux chantent pour moi à travers la fenêtre ouverte de ma voiture, j'écoute leurs gazouillis variés. Il est 11 heures 7 minutes.
Bientôt la messe sera finie, nous rentrerons. François préparera le déjeuner et je me mettrai dans le bain. Cela me détendra, me reposera. Puis nous rentrerons à Paris. Chez nous. C’est quand même encore plus "chez nous" là‑bas.
Pourquoi j'écris ? J'ai besoin, j'en ai envie, cela me détend, me fait passer le temps. Puis, qui sait... à quoi pourrait servir.
Je ferme les yeux et je me plonge entièrement dans les chants d’oiseaux.
· J'ai de plus en plus besoin de m'exprimer, d'écrire. Quand je n'ai ni mon Macintosh, ni même la possibilité d'écrire sur un bout de papier (comme maintenant) - alors j'écris dans ma tête. Se perdent-elles ces pensées ? Non. Elles mûrissent, attendent le moment opportun d'être "immortalisées", mises sur le papier ou dans l'ordinateur. À quoi tout cela pourra-t-il servir ? Je ne le sais pas, mais je n'arrive pas à m'arrêter, non plus. Je crois, je suis devenue vraiment « écrivain », je vis tout dedans.
- Tu vis dans tes rêves, pas la réalité », me dit quelquefois François.
- A-t-il raison? D'une certaine façon, oui.
Dehors il a commencé à pleuvoir plus fort. Je suis bien dans ma voiture.
Le parking, vide quand nous sommes arrivés, est devenue plein. C’est tranquille ici. Seules quelques retardataires arrivent encore. Certains passent seulement pour déposer leurs parents. Un vieux monsieur me regarde avec curiosité, puis continue son chemin. Mais je ne me sens pas exclue. Je n'y appartiens pas.
Acheter une voiture à François pour fêter le début de sa retraite est peut-être une bonne chose - je n'ai rien à chercher dans ce milieu. Lui non plus, il n'y appartient pas vraiment, mais cela lui permet de jouer de l'orgue, de chanter. Son père, à travers l'orgue, l'a relié à jamais d’une certaine façon à la messe et à la religion catholique.
Ils ont commencé à chanter. À l'orgue aujourd’hui c'est le Russe d’IBM qui joue, celui qui disait "je ne sais pas" et qui n'utilise même pas la pédale. Il a réussi adroitement monter François contre les autres, l'influencer assez pour que François se chamaille et ne soit pas aimé... Il a été fort, rusé.
Bon. Chacun défend son territoire.
Moi aussi.
Quand François l'envahit trop, et il a tendance à le faire, je proteste. Il n'a jamais assez de place pour ses affaires, il doit envahir ceux des autres.
« Où mettre tout ça ? »
Plus on lui en donne, plus il occupe de la place. Et même là où il pourrait s’asseoir, il met des enveloppes vides, des cartons, cartables vides, puis, il s'assoit à la seule place libre... ma place.
Même cette place, j'ai du la défendre énergiquement : maintenant il sait que s'il met quelque chose dessus, il ne le retrouvera plus là, mais ailleurs. À Celle, la grande maison à cinq pièces, François adore être dans mon petit bureau, la seule pièce qui n'est pas plein de choses. Malgré cela, il est fâché quand je déplace ses livres, ses cartes routières déposées sur « mon » sofa.
Plein de bonheur - son visage éclairé de bonté et de joie. Il m'a prise dans ses bras. Je l'ai caressé. Il a massé mon dos douloureux.
Nous, c'est bon.
J'ai mes préoccupations, c'est bien, mais je ne dois pas négliger François. Pour quelques mois, il a encore plus besoin d'attention qu'avant, qu'après - pour l'aider à traverser la crise. Trouver sa voie. Après la retraite, l'aider à reconstruire sa vie. Être là.
De temps en temps, je ne l'écoute pas avec assez d'attention. Et alors, s'il relit les titres des journaux ? Moi aussi, je voudrais bien qu'il écoute sans s’ennuyer mes problèmes, ce qui m'intéresse.
Il commence à se rendre compte que tout ne va pas aller comme il le voudrait. Il fait semblant de pas s'en faire. Puis, de temps en temps, le monde lui paraît gris, tous les gens méchants, tout horizon fermé... Il devient malade, il a de la difficulté à respirer, son ventre lui fait mal.
Je sais qu'après le coin, il trouvera un horizon plus beau, mais on n'y est pas encore. On s’inquiète. Quelquefois c'est difficile d'avoir, de garder la foi.
Dans ces moments-là, c'est bon d'avoir quelqu'un à côté de soi. Quelqu'un de sûr, qui nous soutient, qui soit présente pour l’avenir aussi, qui nous apprécie et nous encourage. Qui nous aime dans les moments où le courage nous quitte.
La vie est compliquée. Je suis épuisée.
La semaine prochaine je serai loin, à Évry pour la formation, puis avec Stéphanie un après-midi. Je dois contacter quelqu’un de Toulouse. Sera-t-il possible que Stéphanie ait un stand pour montrer comment... faire l'initiation à la sculpture... et le fils de Christiane pour montrer le Macintosh, il a 11 ans seulement mais se débrouille si bien avec! "Nouveaux métiers, anciens métiers". Je pourrais aller la chercher. M’occuper d'elle aussi un peu plus.
La pluie s'est arrêtée. Ils chantent.
C'est fou, comme la religion ressemble aux sectes. Aujourd'hui, on lisait du nouveau testament ce que Christ disait, parait-il, à ses disciples : » Celui qui aime mieux son père et sa mère que moi, celui qui aime plus ses enfants que moi, n'est pas digne de moi. » J'étais tellement horrifiée par ces paroles imprimées sur la petite brochure que je suis sortie. Même comme spectacle, je ne veux pas assister à cette messe où l’on écrit, dit, répète des choses semblables.
Puis aussi : ‘dis-moi, en quoi j'ai péché’. Même quand on ne sait pas - disent-ils - nous sommes des pécheurs. Et c'est un autre qui doit dire, en quoi vous avez pêché ? Non!
Que c'est triste cette grande ancienne chapelle, cet énorme et vieux bâtiment. Je ne réussis pas de voir de la beauté là, où François admire les marques de l'âge, du temps.
La messe est finie. On sort. Je sors de la voiture, je vais à la porte. Père Domo est là, il me sourit.
- J'ai n'ai pas réussi à imprimer encore mon annonce avec mon nouvel ordinateur.
- Non, c'est ma faute si vous n'avez compris, voulez-vous que je vous montre demain ?
- Non, pas du tout, j'ai été trop préoccupé par d’autres choses ces derniers temps. Mais vous êtes un professeur de première classe. Je pars en vacances pour un mois.
- Peut-être si vous relisiez le manuel, pendant les vacances...
- Vous êtes trop gentille, dites « lire » plutôt : je ne l'ai pas encore ouvert. Mais oui, je crois que cela m'aidera, maintenant que j'ai manipulé, je comprendrai de quoi il parle. Je le ferai et puis nous en reparlerons.
À bientôt !
Je n’arrive pas à utiliser le répondeur téléphonique que Analyse et Lionel m’ont offert. Lis le manuel! Ai-je dit moi aussi à Père Domo de relire le manuel? On devrait pouvoir utiliser tout ceci sans lire des livres entiers!
Histoire parallele
2007: c'est long, c'est lourd et c'est seulement comment j'y croyais alors que les choses se sont passées, qui sait la vérité du passé en tout cas, vous pouvez bien sauter ses lignes ou les parcourir seulement très rapidement. J'ai réfléchi, dois-je le publier? Quand j'avais lu (il y a onze ans, il a aimé ce que j'avais alors écrit, alors...)
25 juin, 1996
Ce matin, j’ai emmené François à Provins, c’est finalement seulement à quarante kilomètres de Celles. Une ville dans laquelle les traces, les maisons de moyen âge, restent visibles, belles, rénovés.
François a réussi à obtenir la clé de l’orgue de 18e aux tuyaux, le curé de l’abbaye aime aussi y jouer.
- Jusqu’à quand voulez-vous jouer ?
- Onze heures, sera assez.
- Bien.
Ensuite, nous sommes allés prendre le petit-déjeuner dans le café à côté d’église, François a pris un chocolat et un plat d’œuf, moi du thé et deux œufs durs avec une petite tartine.
Je me suis rappelé : c’est la trace d’une balle qu’il a reçue d’un adolescent arabe à Alger, d’ailleurs cette balle lui a sauvé la vie. Je me suis rendu compte subitement que finalement, malgré les apparences, François, professeur d’université, consultant, français, etc. a eu une vie plus dure, plus difficile que moi.
Dans ma tête, pendant que nous rentrions à la maison, nos histoires parallèles se sont déroulées.
Il a quatre ans plus que moi, mais déjà son enfance a été beaucoup plus solitaire que la mienne. A deux ans, j’avais des copines, à quatre, j’allais à la maternelle, j’organisais des fêtes d’anniversaires amusants, à six, je commençais l’école avec ma cousine à côté de moi.
Il vivait déjà à deux ans séparé de sa sœur et son père interdit à sa mère de l’emmener ailleurs, de jouer avec d’autres « pas assez strictement, religieusement élevé ». Entre six et neuf ans, il errait seul dans le jardin, regardant de loin les autres jouant ensemble dans la rue. « Tu n’as pas le droit de sortir, sur la rue. Avec ces méchants. N’y pense pas ! » Son père était enseignant à l’école qu’il fréquentait et François mis à part, restait à l’écart, il n’avait pas le même vocabulaire, les mêmes intérêts que les autres. Même pendant les vacances « Il s’intéresse aux cailloux ! », son père lui avait donné le goût.
Nous avons passé, lui, moi aussi, la plupart des vacances chez nos grands parents. Moi, jouant dans l’énorme jardin, avec mes cousins et cousines libre et heureuse. Lui était aussi avec les autres l’été, mais après la solitude lui pesait davantage. Il se sentit libre à dix ans pendant l’année quand son père à l’armée, sa mère, institutrice dans un petit village, il pouvait jouer dehors, lire, faire la cuisine, aider sa mère. Mais à 11 ans, son père revint, liberté terminée. « Il faut récupérer, travailler davantage. » Fini, les sorties.
Ensuite, on l’a mis au collège, des années terribles. Sans chauffage la nuit, très peu à manger, il grandit d’un coup (il a presque deux mètres) mais restait maigre. Il portait toujours des vêtements trop courts. « Il grandit trop vite ». Il devait avaler rapidement, sinon il n’y restait même pas de carottes aigres sur la table commune. Les autres recevaient des suppléments de la maison, pas lui.
Après la guerre, j’ai perdu mon regard d’enfant innocent en entendant les récits des survivants des camps de concentration.
Le père de François a été arrêté comme « collaborateur » et mis en camp, surveillé par ses anciens élèves. Sa mère, avocat, avait trouvé des témoignages qui l’ont innocenté, mais cela dura un an. Parlant allemand, il croyait aussi en Pétain. Mais c’était surtout les notables qui le haïssaient, dit François, il avait toujours été intransigeant, moralisant. Ne voulant même pas permettre à faire jouer une pièce de Molière à l’école « Garçons et filles, ensemble ? Costumes d’époque, décolletés ? Pas question ! »
Je vivais dans un pays communiste, mon père fut arrêté lui aussi quand j’avais seize ans: quelqu’un voulait accaparer son poste. C’étaient des années de terreur communiste, et pas seulement en Roumanie. François était rentré à l’École Normale où le groupe communiste terrorisait quiconque n’obéissait pas à leur dictat. Il s’est révolté, ne voulait pas « signer, obéir ». Répondait. J’avais lu Marx, Lénine, Staline, parce que j’y croyais alors, il les avait lus pour les utiliser comme arguments contre ceux qui ne lisaient que le Humanité sans réfléchir, contre ceux qui affirmaient « la physique soviétique est le Vraie ».
Nous nous sommes sentis parias quand nos pères furent arrêtés. Mais lentement, j’ai trouvé des amies. Lui, s’est lié avec les autres « protestataires », les autres exclus.
J’ai commencé à écrire vers onze ans, pendant ce temps, François, déjà quinze, allait jouer à l’orgue. Je publiais des articles, il tenait des messes. À quinze ans, je militais dans l’organisation de jeunesse communiste, m’occupais des enfants pionniers, lui, déjà dix-neuf, était devenu secrétaire régional de la Jeunesse Musical.
Mais quand je rentrais tard des réunions à seize ans, et mon père était mécontent, ma mère me défendait, l’organisation m’incitait devenir indépendant. François, à dix-neuf ans, devait rentrer avant neuf heures de soir au lycée et quel drame quand son père le surprit un après-midi parlant au coin de rue avec une fille, pourtant copine de sa sœur.
J’ai commencé à travailler à dix-neuf ans, étudier par correspondance. François, pendant ses études finissait le plat des autres, faisait des postes de radio pour gagner un peu, pouvoir expérimenter, avoir des pièces supplémentaires. Il commença sortir, danser toute la nuit, son père étant loin. J’ai commencé à sortir aussi vers 22 ans, mais je ne suis pas devenu femme qu’à vingt-cinq. Pendant ce temps, François ayant fait un enfant, a dû se marier. « Sinon, qu’auraient dit mes parents ? »
Il passait l’agrégation que son père n’avait pas réussie, puis il fut envoyé aussitôt à Alger, dans les transmissions. Là aussi, on l’a pris sur le fait : « il lisait un livre sur les radios, recevait des livres techniques », alors, on l’a envoyé dans les montages dans un post dangereux. Là, il faillit tuer, il a menacé un sergent chef revenu d’Indochine qui se vantait avoir « humilié » (torturé) des prisonniers. Heureusement, il n’y avait pas de balle dans le canon. Il refusait s’asseoir à la même table que le lieutenant se vantant de s’être « occupé » d’un algérien, chef FNL capturé, pendant une semaine. En l’écoutant seulement, François était devenu malade pour plusieurs jours.
Puis il est devenu père, son fils est né, il rentrait. À Alger, on lui avait pris l’arme deux jours avant l’embarquement. C’est là qu’il a failli être tué par un gosse, il s’en est échappé avec son petit doigt fracassé grâce à ses bons réflexes, il avait entendu un sifflement et il a mis sa main pour se défendre, instinctivement. Pendant que la blessure se refermait, toute la garnison de haut, montagne a été tuée. François enseignait déjà au lycée, il commençait sa carrière de professeur.
Moi, je quittais la Roumanie, mariée, j’ai eu ma fille à Jérusalem, puis je suis arrivé en France. La même année, François était nommé professeur à Paris. Jeune, mais déjà déterminé, il n’accepta pas Math Sup à Louis le Grand, mais est allé enseigner la Physique au Michelet. Comme il ne pouvait pas faire qu’une chose à la fois, il a commencé à travailler sur une machine à chiffrer avec un de ses anciens copains d’adolescence.
Peu après 1963, mon arrivée en France avec Agnès, deux ans, François avait déjà quatre enfants et commença à travailler à l’Institut Blaise Pascal, le premier Institut Informatique en France, rapidement est devenu responsable de laboratoire, un an plus tard il était reçu et reconnu par les grades des ordinateurs, partout.
Sa femme a eu une fausse-couche, presque en même temps que moi…
En 1966 François commence sa carrière universitaire, créant son labo, consultant partout. Son dernier enfant, Valérie, née en même temps que mon fils, Lionel.
Je commençais être malheureuse en mariage, mon mari volage, me négligeait de plus en plus. François n’a jamais été heureux vraiment : « Ma femme ne voulait de tendresse, me dit-il, sinon entre neuf heures et neuf heures et demie le soir. » Il a cherché ailleurs, très tôt dans son mariage. Plus tard, son mariage est devenu un enfer, sa femme entrée ou contribué à former un sort de secte des femmes. Pendant la « traversé de désert », pendant que je vivais avec de chantage affective et sexuel, j’apprenais énormément pour utiliser mon énergie, finir mes études, obtenir un doctorat. Le même temps, François glissait en cauchemar de son côté. Sa femme s’occupait très peu de ses cinq enfants, la « gourou », ancienne amie de sœur de François, faisait la loi indiscutable. 15 minutes de retard à la convocation, signifiait trois mois pendant que sa femme ne lui adressait pas un seule parole. Protester apportait des éclats hystériques. François, ne voulant pas « entrer dans le jeu », manifestait des signes d’indépendance considérés « inadmissibles », était ostracisé, leurs vacances devenu enfer. Avant d’agir, même laver la vaisselle, faire un déjeuner, il fallait le discuter ensemble, repartir les tâches, le réaliser ensemble, être une maille de la chaîne.
François mettait de plus en plus d’énergie en son travail divers et intéressant. Sa femme ne voulait plus de tout de lui : « Tu n’a qu’à aller chez les prostitués. » Ce qu’il fit. « Elles étaient plus accueillantes. Je discutais avec elles. »
Des années se sont passées.
Ensuite le drame a frappé.
Un été, François a refusé de passes ses vacances avec le « Groupe ». Ses deux fils y sont allés. Le plus âgé étant tout à fait « intégré » il fallait dorénavant persuader le plus jeune, d’esprit indépendant. Brisé par tant de pressure, à son retour chez les grands-parents, il s’était mis à se balader soucieux, inconscient en bicyclette sur le Nationale. Il a été fauché par un camionneur qui n’a pas réussi à l’éviter. À son enterrement, sa mère ne se souciait toujours que de Gourou. « T’es plus ma fille, dit son propre père, tant que te reste ainsi. »
François n’a pas pu terminer sa thèse et bientôt, il avait été aussi remplacé, mis hors son labo qu’il avait pourtant créé. Il continuait à enseigner, former. Mais, détruit, il était au bord de suicide. « Il faut absolument divorcer. Sortir les filles au moins de cet enfer. C’est la seule voie. » François s’est séparé de sa femme, a peiné, et finalement, avec son influence pendant les vacances passées avec ses filles, il a réussi les sortir, les aider, les encourager. Seul, son fils a été pris irrémédiablement.
Pendant ce temps, je formais des laborantines, je les enseignais la chimie. Puis, moi aussi dans mon mariage aigrissant, je me sentais presque brisé, je me suis décidée.
Nous nous sommes séparés, puis divorcés. Moi de mon mari, lui de sa femme, presque en même temps. J’ai commencé ma vie de célibataire et pour mettre de distance avec mon ancien mari, je suis partie en Amérique en stage après doctorat.
François a retrouvé un semblant de famille en vivant avec une de ses anciens étudiants ayant un jeune garçon, s’occupant de celui-ci. Ils ont vécu sous le même toit pendant 10 ans. Elle était informaticienne, loin de secte, mais il restait entre eux une trop grande distance. Après la première bonne année, ni sexuellement, ni émotionnellement, ils ne s’entendaient plus. Et de moins, en moins. Elle a commencé à boire. François s’est lancé dans le travail, plusieurs à la fois, a recommencé l’orgue.
J’ai fondé la Société BIP, François a fondé, lui aussi, avec sa compagne une société de micro-informatique. Longtemps avant que nous nous rencontrions, nous avons eu déjà nos photos (et interviews) sur la même page d'Info Mac. Sa société ventait des outils de programmation et surtout le travail, la formation de François. La mienne vendait des outils de Mise en Page et ma formation. Nous étions devenus tous les deux des passionnés de Macintosh.
Finalement, en même temps que je n’arrivais plus à supporter Paul, qui buvait de plus en plus, lui s’éloignait de Muriel ivre de plus en plus souvent. Elle est partie. Je suis partie. Nous sommes restés seuls... presque en même temps. J’ai cherché un refuge en écrivant, un, deux, trois livres. François a mis son énergie à créer, programmer un logiciel, un Éditeur de Texte programmable, et puis... en Minitel rose.
Nous étions déçus, cyniques, presque résigné.
J’avais déjà 53 ans, François 57. J’étais devenue trop dure, sèche ; François trop courbée, gros, voyant la vie en noir (et « rose »).
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François est apparu devant notre stand à l’expo « Publication assisté par ordinateur » le jour quand mon livre sur « Hypercard » est sorti.
« Elle avait emporté ma voiture, je n’en ai plus, m’a–t-il dit. » Donc il était seul, donc il était déçu, lui aussi, pensais je.
Je me suis rappelé de lui.
Des années auparavant, beaucoup d’années, quand j’avais décidé qu’habitant à côté de Paris, je pourrais enfin finir et obtenir un diplôme supérieur français, dix-sept années avant notre rencontre à l’expo, j’aurais voulu faire l’informatique qui m’attirait déjà.
« Le seul valable de qui vous pouvez apprendre si vous ne voulez pas l’informatique théorique est Savoyard. Allez le voir. »
J’y suis allé à son labo. Je me souviens comme si c’était aujourd’hui. Toute suite que je l’ai vue, une flèche a transpercé mon cœur : Oh, celui-là, la première fois depuis des années, oh, que j’aimerais... Mais nous avons parlé seulement du diplôme, des études.
« Non, vous n’êtes pas assez qualifié pour un DEA Informatique. Ça ne marchera pas. »
Nos chemins se sont séparés.
Ce n’était pas encore le temps, nous n’étions pas encore mûrs l’un pour l’autre. C’était en 1972.
Il a fallu encore 17 ans pour qu’on se rencontre, on se reconnaît et ne se quitte plus.
« Je voudrais travailler ensemble ! » je lui ai dit alors. Cette fois-ci, cela l’a accroché. Et mon regard.
Il était seul, il se sentait d’ailleurs beaucoup plus solitaire que moi. Pourtant, je venais moi aussi me rendre compte de ma solitude, en regardant une statue de mon amie Stéphanie, deux colombes se blottissant l’un à l’autre.
Nous ne croyions plus aux miracles. Mais nous avons osé. Il est venu me voir, me montrer son programme, mon livre l’ayant enchanté. Il me racontait ses succès, les hommes célèbres qui l’ont reçu. Il parlait sans arrêt.
« Monsieur le Professeur, vous me donnez la parole à moi aussi ! »
Il m’a vraiment regardé alors pour la première fois.
« Une femme ayant de personnalité ! »
Il m’a invité déjeuner dans un restaurant Pakistanais, où tout était décoré de rouge.
Je l’ai fait parler de lui-même:
« Qui est parti avec votre voiture ? »
Pendant qu’il se racontait, je l’ai regardé avec compréhension, chaleur. Il a ressenti dans ce regard des possibilités merveilleux, incroyables. Nous nous sommes seulement serré les mains, en signalant « Je vous comprends. »
« Moi aussi... » On se devinait plutôt, nous ne nous connaissions pas encore.
Nous avons vécu sur deux univers si différents me suis-je dit au début. Sur quel monde a-t-il vécu ? Est-ce le même que moi ? Il disait des choses si étranges. Moi aussi, je lui racontais le monde, un monde si différent du sien.
Est-ce vrai ?
Aujourd’hui, avec mes yeux qui le connaissent enfin bien, nos contextes me paraissent moins lointains les uns des autres qu’alors.
Moi, pauvre émigré, jamais tout à fait intégrée malgré tous mes efforts, bossant, luttant, d’origine hongroise et juive, chef d’entreprise, énergique.
Lui, français, catholique, grand amateur de l’orgue et musique, professeur d’université, voyant autour de lui tout le monde hostile, voulant lui nuire, le détruire. Extraverti en apparence, volubile mais fermé en réalité.
Même ses yeux : on ne pouvait rien y lire au début. Longtemps. Se méfiant de tous, même de moi.
Malgré tout...
« Mais elle s'est blottie instinctivement contre moi pour un instant, quand je l’ai tenu serré. Est-ce possible ? Intelligente et chaude à la fois ? Ce rêve, je l’avais déjà abandonné depuis l’université. Où est le piège ? »
« Mais, il m’appelle chaque matin dès six heures à l’aube, me cajole avec sa voix chaude, pleine de tendresses, enchanteresse pendant une heure entière, deux heures même, sans vouloir s’arrêter, se couper. Et nous parlons, parlons. (Plus tard) : Est-ce moi qui croyais, il y a quelques mois encore que j’étais trop âgé pour ça ? Que je n’en veux plus ? Oh ! J’avais hâte de le revoir !
« Elle répond à mes caresses d'une façon miraculeuses. Elle m’écoute vraiment. Mais souvent, elle ne me comprend pas, ne me croit pas. En quoi je me mets encore ? Je serais de nouveau déçu. Puis, de toute façon, depuis des années je ne peux plus... Je suis trop vieux. Puis, il ajouta : Mais avec elle je renais, je revis. Est-ce vrai ? est-ce possible ? Elle y croit. »
« Enfin quelqu’un avec qui je peux communiquer! Qui m’écoute même s’il ne comprend pas tout, ne croit pas tout que je lui dis. De quel monde, est-il venu? A-t-il vécu le même France, a-t-il allé au même Amérique que moi? puis j’ajoutais: Comment peut-on croire que ‘tout le monde sait ça ou fait ainsi ? ! »
C’est ainsi que tout commença, il y a huit ans déjà. Nous avons fait depuis beaucoup de choses que nous ne croyons plus capable.
Vie associative
J’ai décidé d’être candidat pour le bureau aux réseaux, au moins avoir la possibilité d’avoir un regard sur le humbug avec l’Arbre de Connaissance et contrecarrer cette femme qui m’a attaqué lâchement par derrière, à travers le président. Il s'agit de Martine, la vice-présidente de 18e dans le Réseau d'Echange de Savoirs. Je suis heureuse qu’il ait trouvé quelqu’un à aimer, notre présidant, il a meilleure mine depuis. Mais ne pas être tant influencé par elle.
J’avais raison de protester pour la réunion où Martine avait mis sur le corridor, dehors, tous qui ne voulaient être filmés. Je voudrais bien savoir, pourquoi elle a quitté l’autre section?
Le président a sorti une tirade contre moi «on doit être solidaires à l’extérieur», oui, mais on doit aussi respecter les autres. ceci est la première règle et Martine ne l’avait pas respectée. J’étais si bouleversé, à la place de répondre, je suis partie. De toute façon, tel qu’il conduit les séances, s’accorde tout le temps à lui-même et pas aux autres, je n’aurais pas pu répondre. Quand je suis attaquée lâchement, je ne trouve pas aussitôt que dire. Quelquefois, c’est même mieux. Mais je n’oublie pas.
Qu’il a protesté, d’accord, mais qu’en plus il a sorti : « Je m’en fiche qui a été quelqu’un, ici, dans la vie associative c’est différent ».
Il ne s’agit pas de qui j’étais et de toute de façon, mon expérience de création et conduite et chute d’une petite entreprise est aussi valable que l’expérience d’un enseignant (qu’il est), le savoir faire de cuisiner une crêpe ou parler bien le Français. Ni plus, mais ni moins non plus. Un jour d’échanges courants, les demandes et offres ouverts, les dates de réunions, les heures où quelqu’un est au bureau de réseau.
D’abord, communication entre nous, puis pour ce réseau, puis beaucoup plus tard Inter Réseaux. Si j’y arrive. Dans l’horizon lointain, communication à travers l’Internet aussi. Tout cela sans me dépêcher (trop), je lui dirais.
C'est un savoir acquis avec difficulté, erreurs et près de l’encadrement de personnel, plus qu’il le prétend.
En réalité il s’était senti attaqué, j’ai eu de bons rapports avec le stagiaire et pas lui. Si je veux m’investir, faire avancer les échanges, améliorer ce qui va mal, ne pas bousculer ce qui va bien, il faut me détacher des heurts personnels. Apporter ce qu’ils ont besoin, établir relations de copinages sinon amitié, pour pouvoir réaliser ce que j’ai envie, dans ce que je crois. Travailler avec les enfants, les ouvrir à l’informatique; informatiser dans le but d’avoir les informations nécessaires pour trouver rapidement qui veut échanger avec qui. Réaliser le journal décrivant les groupes.
2007: que des rêves j'avais alors et plein de bonne volonté, mais cela n'avais pas suffit.