J'ai laissé après moi

2 juillet 1996

Que la vie est étrange. J’ai tombé sur la photo de Nicolas dimanche et je me suis dit: Pourquoi je m’en souviens de lui comme quelqu’un avec visage amer? Sur cette photo, il est heureux et chaleureux. Et aujourd’hui, qui vient m’appeler? J’ai reconnu sa voix aussitôt.

- D’où appelles-tu ?

- De Paris.

Il s’est pensionné depuis quelques semaines et il est parti avec sa femme en Italie, puis il est arrivé ici, seul, pour quelques jours. Il m’a retrouvé dans l’annuaire téléphonique « qui sait ». Cela me fait plaisir. Quelqu’un se souvenant de moi, des souvenirs agréables, j’ai laissé après moi et après tant d’années. Combien? Presque vingt ans! J’étais heureuse de revoir. En réalité il était mon seul ami de début à la fin. Peut-on avoir d’amitié entre homes et femmes? Pourquoi pas? Je le verrai demain.

26 juin 1996

À qui j’écris ? Pour publier, avoir du matériel ? Pour François ? Pour moi!

Mon cahier commencé en même temps pour y mettre les « matériel - souvenirs » est presque rempli et celle-ci a si peu toujours, pourquoi?

La réponse de Robert Lafont

20 juin 1996

Je viens de recevoir la réponse de Robert Lafont. Au moins, il l’a lu. Il l’a même ensuite transmis au Comité de Lecture et regrette qu’on ne le publiera pas parce que depuis qu’il est parti "l’esprit a changé."

"Persévérez", m’écrit-il. Il ne me propose pas le revoir et ne fait pas une critique détaillée. Il dit que le texte est cohérent, mais "journal", je l’espérais qu'il soit aussi un roman. Il a ajouté que l’intérêt de contenu diminue à cause qu’il ne contient pas assez d’histoire vécue (?). "Travaillez-le encore." Comment?

Et le style? Quel autre style lui donner? Comment faire comprendre que ce n’est pas l’histoire de ma vie ("vie bien rempli" d’après Lafont) que je veux publier mais un message d’espérance, de courage. Je l’ai ressenti en parlant avec les femmes qui l’ont lu.

Je prendrai le temps de réfléchir, ensuite je lui répondrai, le remercier qu’il l’a lu et m’a répondu. Il a raison, le rapport à l’histoire est peu présent.

Comment ajouter du "contexte" ?

J’ai affreusement mal aux genoux (un peu!) et à la place d’appendice.

Heureusement, cet après-midi, la dernière conférence de François à l’Université c’est très bien passé : j’ai organisé une sorte de table ronde en mettant à contribution les étudiants, un après l’autre, en ajoutant ce qu’ils ne connaissaient pas encore. Je me suis convaincu de nouveau que je suis une bonne professeur. Les plus évolués ont progressé, les moins, ont pris goût "ce n’est pas si difficile". Pas mal des sujets en deux heures. Le futur, on verra.

Et si je faisais une version en ligne de mon livre ?

Fête a Montmartre

10 juin 1996

Le 10 juin en cette année 1996, c’est la fête des anciennes voitures à Montmartre. Nous sortons, pour une brève promenade. Il fait beau, le soleil brille, l’ombre des arbres est agréable. Une brise de vent me caresse les bras et m’apporte une forte odeur de tilleul qui embaume aujourd’hui le haut de la colline. François me serre près de lui.

La foule grouille, il nous faut se faufiler entre eux. Une seconde brise me grise, l’odeur de crêpes vanillés rappelle que notre quartier c’est une place touristique. Guidés par l’odeur, nous arrivons devant la petite église Saint Pierre de douzième siècle.

Et voilà un Bugatti rouge carmin ! Un Citroën vert pomme et puis un Peugeot bleu foncé de début de siècle, arrivent l’un après l’autre. Leurs propriétaires sont habillés comme il y a soixante ans. L’un s’est même mis une fausse moustache d’époque, qui ne tient pas très bien.

Nous nous sommes perdus de vue, François est allé les admirer plus près. Je le retrouve enfin. Nous entrons dans la cour de l’église, ouvert exceptionnellement pour la kermesse.

Se mélangeant aux crêpes et au tilleul, un fort et alléchante odeur de merguez nous accueille. Je m’approche avec curiosité du stand des crêpes bretons. François me regarde avec reproche. Elles des crêpes bretons sur place.

« Tout n’est pas prêt encore, revenez en dix minutes », me dit la jeune fille les préparant.

Dans cette grande cour, cinq énormes vieux arbres et dessous, quelques tables, des chaises. Encore très peu de gens : c’est comme un havre de paix.

Je suis attiré comme un aimant vers le stand avec les livres d’occasion. Je fouille avec plaisir et je choisis l’un d’eux.

— Combien ?

— Vingt francs.

J’hésite.

— Quinze francs.

— Bien. Je l’achète.

François le paye et me dit :

— Je savais que tu ne résisteras pas ! mais il commence à fouiller lui aussi entre les livres.

Nous nous asseyons à une table en fer vert, avec la crêpe au jambon et fromage que nous avons finalement obtenu. Nous la partageons, nous aimons partager tout. Le goût salé prédomine hélas à cause du jambon fumé.

De loin nous entendons un violon, au-dessus de nous les oiseaux chantent leur concert d’après-midi et la brise nous apporte une nouvelle vague de parfum de tilleul. Ah, ceci vient de l’arbre au-dessous laquelle on prépare les merguez.

Nous sortons, satisfaits de notre escapade. Une jeune fille en minijupe rouge joue à l’accordéon “Paris, Paris...”

De nouveau, il faut se faufiler à travers la foule.

Je proposes « Entrons dans la cours de Château d’eau, lisons un peu sur ce banc qui est en ombre, la brise est si agréable. François a aussi son livre, bien sûr.

« Non, une autre fois. » Il a faim, les crêpes lui ont ouvert l’appétit.

Un délicieux plat des carottes cuites à l’étouffé nous attend à la maison. Avec un bifteck, suivi par une délicieuse pêche bien juteux. C’est parfait. Quelle heure agréable !


10 juin 1996

Nous avons commencé «pour au moins deux mois», espérant, mais ne croyant pas qu’il durerait davantage.

Trois mois plus tard, nous vivions ensemble, pas seulement pour «pause-café», d’ailleurs agréable, pas seulement pour nos nuits, mais aussi nos jours, tant que nous pouvions. Même avant, il m’appelait à six heures de matin et parlait, parlait, une à deux heures.

Ces jours-ci, il me réveille à cinq et parle toujours. Communique. Notre plus fort lien. Et oui, j’aime aussi parler. Pas mal. Peut-être, pas toujours sur les mêmes sujets, nous n’avons pas toujours les même intérêts, quelquefois nous écoutons mieux, d’autrefois avec mi-oreille - mais nous écoutons. Quelquefois nous répondons trop vite (François dit : tu ne me laisse pas même finir!), quelquefois on répond trop tard (Il a besoin de réfléchir, plus il y pense, plus il le prend sérieux). Deux ans ont passé. Mariage. Encore deux! Maintenant, nous sommes à huit déjà.

Quelquefois nous nous fâchons, François crie plus facilement, mais des fois c’est moi. Au moins, c’est aéré, sort, ne reste pas entre nous.

- J’ai le droit de m’exprimer !

- Oui, mais moi aussi.

Mais nous avons beaucoup d’autres liens entre nous. Partager. Pensés, problèmes, chagrin, bonheur, intérêts. De plaisir, mais les douleurs aussi.

Début juin 1996

3 juin 1996

Hier j’ai passé un merveilleux après-midi avec mon fils, puis je l’ai abîmé. Je n’ai pas résisté lui dire : « Finis ton thèse de maîtrise, rapidement. » C’est vrai, qu’il le devrait, mais le moment était mal choisi lui dire. Je le regrette, énormément. L’avoir heurté me fait mal. J’ai répondu à sa gentillesse et chaleur avec ce gifle, je suis horrible, sans tact. J’ai honte. Que va-t-il sortir de bon de ceci? Je l’ai appelé, c’est trop tard. Comment l’aider?

7 juin 1996

« Dans la civilisation multiculturelle, Europe doit montrer que toute une variété de peuples peuvent coopérer pacifiquement, sans perdre pour autant une once de leur originalité. Dans les meilleures traditions spirituelles, chercher les racines communes. » Vaclav Havel.

9 juin 1996

Assise dans la cathédrale de l’Abbaye Saint Michel, à côté de la frontière Belge, je regarde l’orgue magnifique. François a joué à la messe de ce matin la sortie des communions et bientôt Chapui, qu’il considère le meilleur organiste de France, va faire un concert.

Il est trois heures, nous sommes deux heures d’avance. Après le concert, encore la route vers la maison. Pourquoi suis-je si fatiguée ?

Le gardien n’était pas très sûr de lui, mais de tout de façon, il nous a laissé entrer. Est-ce qu’ils nous laisseront ou alors, nous mettrons dehors ? De tout de façon, François s’accroche. Bon, on verra.

Chapui est arrivé et fait ses répétitions, nous sommes tout seuls dans l’église avec l’organiste titulaire à écouter tout concert d’avance. C’est un bel orgue et un bon organiste, fort passionné : il est venu au rendez-vous avec l’orgue. Je me rends compte par son impatience avec lequel il attendait à mettre sa main dessus, l’essayer, l’utiliser, plonger dedans.

Sa musique est joyaux mais puissant. François est souvent timide, mais quand il veut quelque chose, quand il est décidé ! Quelle résonance dans cette cathédrale et quel jeu de plus en plus brillante, lumineuse : la fête, la joie.

Nous n’avons rien à chercher ici, mais mon allure, le barbe de François ont imposé assez pour qu’on ne nous mette pas dehors, pour le moment. C’est un régal vraiment, cette musique !

Nous sommes sortis dans la cour du cloître, il fait beau, je suis à l’ombre et François parle avec « un vrai » organiste.

Sur deux photos trente ans distantes

31 mai 1996

Comment réussir de faire ressortir dans ma lettre vers les éditeurs que la publication de mes journaux n’est pas un acte de narcissisme de ma part? Je le fais surtout pour donner courage à travers lui à ceux le lisant, à ceux qui auront besoin.

Je me suis rendu compte que j’étais plus photogénique que j’étais en réalité, mais d’après un photographe célèbre, photogénique est celui à travers qui sort sa vie intérieure. J’ai comparé les photos de deux Julie nues, de vingt-six et de cinquante-six ans. Heureusement, ils l’ont fait, Sandu et François aussi l'ont très fortement vouu, j’en suis fière finalement, même si à l’époque j’ai hésité.

Je ne me suis jamais vue si bien que dans ces images. La première, fait au début de mon mariage, j’en avais fait aussi à mon mari à l’époque ensuite. Le deuxième au début de ma liaison avec François. Toutes les deux dans la salle de bain, en milieux naturel, l’un près du baignoire, l’autre sous la douche. J’en suis fière. La première aurait illustré bien les lignes de mon journal: "mais nue je suis encore mieux" et la deuxième démontre qu’après tout on peut être encore femme même à cinquante-six ans.

À soixante-deux, mon visage n’a pas encore des rides, mais ma main en a énormément. Ce qui est important en fait est comment on se sent intérieurement. Et en cela, on a énormément apporté l’un à l’autre avec François. Ce sentir aimé, rajeunit.

30 mai 1996

Ces derniers temps, rien spécial ne m’est arrivée. Mais si. De nouveau, mon intérêt pour mon livre s’est réveillé, il est 'bon'. Il mérite que je lutte pour lui, travailler sur lui.

Aujourd’hui, j’ai traduit une partie en anglais. Ce qui est bon et bon, et ce matériel en est. Il ne nécessite même pas un signe d’exclamation, il est bon même si personne d’autre n’y croit pas, il en est vraiment. Je viens de le relire en hongrois et ainsi il est encore mieux que traduite, et en anglais plus fort qu’en français. On verra.

Julie : vas-y! Lutte pour lui, bien sûr, avec ton esprit.

Cahier "juste pour moi"?

2 mars 2007: explication

Après avoir déposé mes journaux, traduits, imprimés et ressemblés dans un seul volume, au service copyright de la Biblioteque de Washington, j'ai été tout à fait bloqué.

Dorénavant, j'avais l'impression que je n'écrivais plus pour moi même, mais pour le publique et ce n'était pas ce que j'étais habituée. D'abord, je n'ai rien écrit. Mais m'exprimer me manquait. Puis, j'ai écrit en hongrois, mais je n'étais plus habituée et les mots ne coulaient plus comme en français dorénavant.

Que faire?

C'est alors que j'avais décidé "je ne vais plus rien publier de ce que j'écris!" et cette décision m'a permis de continuer d'écrire - comme avant.

Bien sûr, quelque part en moi, enfuis profondément, je suspectais que cela ne sera "juste pour moi", mais sur le champs, j'écrivis comme si... de nouveau. Toutefois, j'ai mis dans ce cahier aussi des récits, des histoires, etc. C'est pour cela que je ne publie ici que des extraits, concernant un peu plus ma vie ou comment j'ai réagis à mon environment.

Par la suite, d'autres et d'autres cahiers on suivie, tout en continuant de travailler sur le "livre" et sa correction, je ne pensais plus si ce que j'écris dans mon journal sera ou non lu. Et heureusement, que j'ai continué.

Pas mal des choses sont arrivées!

En plus, écoutant Michel, un de mes correcteurs du "livre (journal)" je mettais plus de dialogue dans mes entrées. C'est ainsi que par la suite, j'ai pu presque copier mot à mot (ce que j'ai entendu non ce qu'il disait) certains phrases de monsieur, mon mari. Curieusement presque, et heureusement, cela ne le gênais pas du tout, le fait que j'écris ce qu'il dit, me permettant par la suite de peindre une meilleur tableau de nos relations.

Cahier juste pour moi

20 mai 1996 (extraits)

Ceci est un carnet vraiment agréable avec des lignes presque invisibles, je peux les utiliser ou les ignorer. Bravo!

Depuis hier, j’ai décidé qu’aucun entré de mon journal n’ira plus dorénavant tel quel dans un livre: je pourrais l’utiliser comme matériel brut si j’en ai besoin, mais retravaillé, changé, modifié. C’est la seule voie de rester avec moi–même, avec lui et l’utiliser comme auparavant. J’ai essayé d’écrire en hongrois, cela ne m’a pas aidé et de toute de façon, je pense les derniers temps rarement hongrois, plutôt français. Quelquefois anglais et presque jamais plus roumain.

Ceci est la dernière semaine passé en Amérique, probablement à cause de ceci j’ai commencé d’écrire en anglais dans ce cahier que je viens de m’acheter, mon quinzième journal. La chose la plus important (autre que Thomas m’aime aussi) et que j’ai trouvé une voix nouvelle pour les textes à venir. En partie, je le dois à Michel, il m’a conseillé d’écrire avec mes sentiments et ne pas essayer de faire les ajouts « objectifs » comme j’avais commencé. Sur les sujets qui manquent, mais j’ai commencé d’écrire des récits séparés.

Mon anglais est aussi mauvais ou pire que le français, et alors? J’écris pour moi-même!

Ce matin je me suis réveillé avec l’idée d’écrire une pièce sur les rêves de mères, réalisés par leurs filles. Je me suis rappelé de maman, qui aurait tant voulu aller à Paris et au musée Rodin: je vis à Paris et je l’ai visité souvent. Et moi, j’aurais voulu vivre aux États-Unis, il y a quinze ans, ma fille va recevoir vendredi la citoyenneté américaine et ses enfants sont américains. Mais elle a plus de mal que moi de vivre sans des racines profondes.

François me dit que mes racines sont plus culturelles et je les transporte partout avec moi. Et ma fille? Elle a vécu en France de deux à quinze ans, avec un père roumain (moitié grecque), et une mère hongroise (d’origine juive), est-ce que la culture et école française sont-ils moins internationales?