Enfin une amie !
Le soir du réveillon, elle se pointe chez Alina avec un gâteau au cacao fraîchement confectionné.
— Puis-je passer la soirée avec vous ? demande Julie.
— Bienvenue ! Je suis heureuse que tu sois venue aussi. Entre ! me répondit Alina avec un grand sourire.
La soirée battait son plein, Julie avait hésité à y aller sans avoir été invitée. Pourtant, tout ce qu’elle aurait perdu : une merveilleuse amitié. Moïse était déjà là, sa tête sur les genoux d’une autre fille. Julie ne réussit pas à lui dire plus d’une phrase pendant toute la soirée. Presque tous étaient venus en couple.
Alina et Julie se sentaient seules, elles ont commencé à parler et à deux heures de matin, quand tout le monde était déjà parti, elles parlaient encore. Finalement, vers trois heures, Julie se décida à partir, mais Alina la reconduisit jusque chez elle, en profitant pour continuer à discuter.[1].
Le lendemain, elles sortirent ensemble de l’école et allèrent d’un pas lent vers leurs maisons. Sur la route, Alina, mi polonaise, lui raconta qu’elle voulait suivre les traces de Marie Curie, polonaise, elle aussi, et qu’elle allait donc étudier la fission nucléaire. Comme Julie, elle avait été conducteur de pionniers et exclue à cause de son père.
Alina lui parla de la vie de Marie Curie qu’elle voulait émuler.
— C’était une dure vie, de travail acharné, dit Julie.
— Oui, c’est une jolie vie, dédiée aux recherches, répondit Alina.
C’était la vie qu’elle s’était choisie, la vie qu’elle avait vécue.
Quelques mois plus tard, le père d’Alina, polonais, décéda et Julie veilla toute la nuit avec son amie, dorénavant sa meilleure amie, et la consola. Alina ne se sentit plus seule; elle aussi avait maintenant une amie à qui se confier, sur qui compter, à qui parler.
Ainsi commença une amitié qui durera tant qu’elles vivront.
[1] Plus que cinquante ans plus tard, elles n’arrêtent pas encore de parler et s’aimer, malgré la distance qui les sépare la plupart de temps.
Je ne l’ai jamais regretté (La cravate rouge)
Enfin, à 15 ans, on m'avait confié un groupe dans une école à Bucarest.
Á peine avais-je commencé à m’occuper d'eux - et fort bien - on m'a appelée au siège de l’Organisation de la Jeunesse Ouvrière, on m'a critiquée et on m'a retirée de ce groupe; en plus, on m'a demandé de rendre ma carte de membre. Carte que je portais à l'époque, sur mon cœur, dans un petit sac cousu par moi spécialement pour ça.
Rendre mon carnet caché sur mes seins, sous ma robe, mon carnet mérité et chéri me faisait, à l'époque affreusement mal et ne pas m’occuper de mes pionniers, aussi. Surtout, puisqu'ils n'avouaient pas le vrai motif de tout cela : mon père venait juste d'être emprisonné par le Service Secret "Securitate" de Roumanie. Ils l'ont emmené une nuit et depuis, nous ne savions plus rien sur lui, il était tenu "au secret", et il était "incommunicado".
Je me sentais exclue, malheureuse, une paria. Coupable, sans savoir de quoi.
Qu’avais-je fait?
Je savais pourtant que j'avais travaillé sans relâche et honnêtement comme on nous le demandait.
Sept mois après, mon père a été relâché.
"Erreur" lui a-t-on dit. Ils m'ont rappelée moi aussi ensuite au mouvement de jeunesse.
"Erreur" m'ont-ils dit à moi aussi.
« Bon, on te rend ton carnet, on te donnera d'autres pionniers, cette fois à l'école hongroise, puisque tu parles mieux hongrois que roumain. »
Je n'ai plus remis le carnet sur mon cœur et je n'étais plus dorénavant celle qui obéissait en tout, qui croyait aveuglément en tout ce qu’on lui racontait.
Justement, nous nous préparions à élire un nouveau groupe de pionniers. Parmi elles, il y avait une petite fille de 8 ans, aux cheveux blonds.
— Aide-moi ! m’implora-elle, secouée par les larmes qui coulaient de ses yeux bleu foncé. On ne veut pas de moi, pourtant je suis obéissante et aussi bonne élève, je n’ai que des bonnes notes.
— Pourquoi ne veut-on pas d'elle? ai-je demandé aux autres.
— Elle est absente trop souvent, m’ont répondu les autres.
— Quelquefois, je ne peux pas venir. Je suis enfant de cirque, on a besoin de moi pour le numéro ou pour des répétitions. Nous faisons de la voltige, cinq heures de répétition par jour. Venez voir maman, elle vous l'expliquera.
— Je suis allée au cirque, ils habitaient dans un wagon étroit.
— Sa mère me dit :
— Ils ont arrêté mon mari, on l’a emmené il y a trois mois.
— C'était pour cela qu'on ne la voulait pas comme pionnier.
— Mais elle a tellement de chagrin, faites quelque chose. Elle travaille tellement d’heures ici, pour son numéro de voltige, ce serait dangereux si elle ne répétait pas avec les autres. En plus, elle prépare soigneusement les leçons pour l'école, elle fait tout pour pouvoir suivre les autres. Elle fait tant d’efforts. Elle travaille tant. Ce n'est pas sa faute, si son père est en prison.
J'ai essayé de convaincre la circonscription du mouvement de donner une cravate rouge à cette petite fille, enfant de cirque, de la laisser entrer, elle aussi parmi les pionniers.
— Elle est une bonne élève, même son institutrice l'a affirmé, obéissante, gentille. Ses absences, le reste, ce n'est pas sa faute!
— Non. Puis plus tard, on m’a dit: "on verra".
Le jour de fête, le jour de la distribution de cravates rouges est arrivé.
Tout le monde chantait, sautillait. La petite fille de cirque pleurait.
— Et moi? Et moi ?
— Vous n'avez rien fait pour elle? ai-je demandé.
— Mais il n'y avait pas assez de cravates...
— Bon. Je lui donnerai la mienne.
C’est ce que j'ai fait ce jour-là.
Un mois après, je n'étais plus responsable des pionniers, on ne m’a plus confié une responsabilité. Mais je n'ai jamais regretté ma décision de donner ma cravate, un matin de printemps à cette gamine qui la méritait, qui la désirait tant.
Elle voulait être comme les autres. Appartenir. Ne pas se sentir encore plus exclue. Ce n'était pas de SA faute si son père était en prison. Ni celle de mon amie Édith dont on a emmené la mère; la rendant folle en deux mois; puis mise dehors sur une civière, horriblement amaigrie, sans dents.
Je ne sais pas ce qui est arrivé au père de la petite voltigeuse, mais la mère de mon amie Édith n'est jamais sortie de diverses maisons de santé mentale. Édith a réussi à s'en tirer grâce à mon amitié et au soutien de son père. Il était divorcé et déjà remarié avec une doctoresse chaleureuse.
Le père de Simon, mon premier flirt (beaucoup plus tard à 23 ans), était aussi en prison pour "sabotage". Á l'époque, si quelqu’un gênait, on le dénonçait et voilà, on en était débarrassé... pour longtemps ou pour toujours. Nous le savions, cela arrivait de plus en plus souvent. Ça se passait tout autour de nous.
19 Nov. 1950
En plus, il faut que je commence à étudier très sérieusement. Je ne dois lire aucun livre amusant tant que je ne sais pas bien toutes mes matières. Ne pas dormir trop par paresse. Servir mon père en tout (lui préparer à manger), ranger l’appartement et faire tout pour que maman se sente mieux. Être gentille avec tous, regarder leur bon côté, parce que tous sont mieux que moi. Regarder le bon côté de chacun. Le plus important: accomplir tout ce que j’ai écrit.
juin 1950, Bucarest
Un des copains de mon père qui ne nous a pas évitées ni abandonnées dans cette époque douleureuse où on se comportait avec nous comme si nous avions de la peste, pour me consoler il a apporté ce poème qui osait dire : “il y a encore beaucoup de méchants ici!” Je l'avais recopié dans mon cahier de poésie en y ajoutant:
Ça fait très mal !
Conversation avec le camarade Lénine,
par Maïakovski
Nous avons habillé les démunies,
il y a plus d’acier, et de charbon,
c’est bien, n’est pas?!
Mais à côté, hélas, je dois vous rapporter
Il y a beaucoup d’ordures encore
et des paroles bêtes
Jusqu'à ce qu'on les vaincra, on s’épuisera.
Sans vous, beaucoup se sont égarés déjà.
Dans ce monde, même ici,
restent énormément de salauds encore
Il n’y a nombre assez grand à les compter,
ni assez de noms pour les nommer,
Combien il y a de fripouilles, de filous,
de koulaks, des sectaristes, d’ivrognes,
de lécheurs et de flatteurs,
D’orgueil leur poitrine gonflée
stylos, insignes
sur leurs poitrines
Bien sûr, on va en venir à bout,
Mais c’est très dur la lutte contre eux.
Encore une fois, Julie ne put écrire.
Elle n’a rien écrit donc sur son père emmené au milieu de la nuit par la police secrète roumaine (elle avait 15 ans et demi.) Sa mère lui interdit de peur qu’on saisisse son journal comme on avait emporté tous les siens.
Pendant six mois ils ne savaient même pas où il était (ni lui, ni ceux qui avaient travaillé avec lui.) Elle n'a pas décrit la “disparition” de son père emmené par la Securitate (la police politique secrète), ni la mise au ban de toute la famille : ils sont devenus d’un jour à l’autre des pestiférés. On les a déménagés dans un logement minuscule sous les toits, on a interdit à Julie de continuer à travailler avec les pionniers, on lui prit aussi sa carte de membre de l’Union de la Jeunesse Ouvrière qu’elle avait jusqu’alors portée sur les seins.
26 mai 1950
Je ne savais rien de la guerre, je ne comprenais pas bien de quoi les adultes parlaient entre eux, jusqu’à ce que je le ressente sur ma propre peau.
La troisième période de ma vie commence en mars 1944 quand la guerre est arrivée jusqu’à moi, et s’étend jusqu’à l’armistice de mai 1945.
Le 16e anniversaire, 12 juillet 1950, je l’ai passé derrière le tribunal, où nous guettions pour apercevoir mon père descendant du camion pour être inculpé.
Un mois après il était libéré «erreur.»
Il a eu de chance. J'ai connu un autre, à qui on a dit "erreur" seulement après dix-sept ans!
Une semaine après qu’il est revenu, maman s’est brûlée fortement.
Nous n'avions de cuisine dans notre minuscule logement alors, tout était fait dans un réduit de la salle de bain, elle a monté sur une chaise pour prendre le café pendant que le feu brulait déjà et sa chemise de nuit en nylon a pris feu. Elle avait fermé la salle de bain au clé et papa e dû enfoncer la porte. Maman a dû être traité pendant une année entière. Mais surtout, leur mariage n'est jamais redevenu comme avant.
La première cuite
Á la sortie de l’école, il faisait déjà nuit, une nuit sombre, sans étoiles. Comment s’évader de tout ça? Comment noyer son chagrin?
Les autres camarades sont restés, la réunion de l’union continue. Et moi, se dit Julie, je suis exclue. Ils m’ont retiré ma carte, ma carte de membre que je portais depuis une année au coeur.
Julie se rappela la réunion au Centre d’Arrondissement de UTM, la réunion des Conducteurs de Pionniers dont elle faisait encore partie il y a trois jours. Elle était allée à cette réunion, sans se douter un instant qu’on l’obligerait à faire l’autocritique, à déclarer et reconnaître, malgré elle, qu’elle avait mal travaillé avec les enfants, et même suggérer qu’elle l’avait fait intentionnellement, avec malveillance. Que tous les autres voteraient contre elle et qu’avant de sortir, ils lui prendraient sa carte de membre qu’elle avait toujours tenue sur les seins dans un petit sac spécialement confectionné par elle-même. C’était tellement injuste !
Julie commença à pleurer, mais les larmes coulaient davantage à l’intérieur. Noyer son chagrin !
On disait que boire peut aider, elle avait lu cela dans les livres.
Elle passa devant un bar du coin, près de sa maison, c’est la première fois qu’elle le voyait vraiment.
Soudain, Julie se décida, elle entra et demanda une bière.
— Quelle bière ? dit le serveur.
— N’importe, l’habituelle.
— Une chope ?
— Bien.
Julie ne comprenait pas ce que cela voulait dire, mais qu’importe. Elle n’avait jamais bu de bière auparavant et seulement deux fois dans sa vie des petits verres de vin, acide, non, elle n’aimait sûrement pas ça.
Elle n’avait pas encore seize ans, mais personne ne demanda son âge. Blottie dans un coin du bar, la frêle et mince fille brune, regarda avec étonnement l’énorme chope de bière qu’on lui avait servie. D’accord, alors enivrons-nous.
Au fur et à mesure des gorgées de ce liquide un peu amer mais buvable, cela descendait de plus en plus difficilement. Le sommeil l’écrasait et le brouillard dû à la chaleur et à la fumée de bar lui semblait de plus en plus dense, impénétrable, le chagrin lui pesait davantage.
Rien n’était oublié. Au contraire, tout paraissait plus sombre.
Julie ne termina pas sa chope; un gros camionneur, avec un visage tout rouge l’interpella et elle s’enfuit, regardant derrière, si quelqu’un la suivait. Elle pressa le pas. Non. Personne derrière elle. Heureusement, elle n’en avait pas pour longtemps à arriver. Monter des marches, geste d'habitude facile, paraissait une corvée interminable. Elle arriva au sixième toute essoufflée.
Elle avait la nausée et le cœur aussi lourd qu’avant.
À quoi sert-il à boire ? Elle ne se sentait soulagée en rien, juste très très fatiguée. Ce chagrin devenait encore plus menaçant, plus pesant, sa tête tournait. C’était la dernière fois, l’unique fois, qu’elle avait essayé de noyer son chagrin en buvant.
Heureux encore que sa mère ne soit pas déjà revenue du travail. Ce matin, sa mère lui avait annoncé qu’elle irait s’inscrire à l’école, essayer de passer son bac, terminer ses études interrompues (par la décision de son père) à seize ans. Peut-être à cause de cela, elle n’avait pas songé à demander à sa fille d’arrêter ses études et de travailler pour qu’elles gagnent un peu plus.
Jamais plus, Julie ne passa devant le Ministère de l’Intérieur et de peur du spectre des ballons rougis de sang, flottant devant ses yeux épouvantés, elle ne passait pas cet hiver-là à travers la Place de la République, non plus.
Huit mois plus tard, son père est revenu, maigri, affaibli. Il raconta qu’effectivement, les deux premiers mois, ils étaient tous là, sous le bâtiment du Ministère de l’Intérieur. Plus tard, beaucoup plus tard seulement, il raconta les interrogatoires sans fin, les pleurs des enfants entendus pendant les nuits, le prisonnier de sa cellule, brûlé au bras et à l’épaule, encore et de nouveau sur le même endroit, pour lui faire avouer où il avait caché les bijoux de sa boutique.
— Et toi ?
— On ne m’a jamais touché.
— Comment ?
— J’ai réussi à redire chaque fois ma vie de la même façon. J’ai appris à répéter sans changer un mot, de la même façon. Sans me contredire, sans mentir.
Beaucoup plus tard, il ajouta aussi : “ Et sans tout dire non plus, dire seulement ce que j’avais décidé, je ne leur avais pas dit certaines choses, pourtant j’avais si peur qu’ils les découvrent... ” Il n’en parlait pas souvent, pourtant il n’a jamais oublié.
Noël sombre
Ce matin-là, fin décembre, elle sortit de l’immeuble de six étages qu’elle habitait avec sa mère. Dix jours auparavant, on les a déménagés du grand appartement du premier étage, les entassant dans un minuscule studio, sans cuisine, sous toit, au sixième.
Habiter en haut, dans la même petite pièce que sa mère, ne la dérangeait pas. Leur unique fenêtre donnait sur l’énorme terrasse commune, couverte ce mois de décembre de neige et suggérant un espace, utilisable au printemps, personne ne montait jusque là, au sixième sans ascenseur.
Cette terrasse sera son jardin personnel, se dit Julie, son espace de vie, large, contrastant avec l’étroitesse de la pièce unique où deux lits étroits et une table étaient à peine entrés. Quelle importance?
Le printemps ? Qui sait où ils seraient à ce moment-là, qui sait ce qui arrivera jusque là, se dit Julie. Rien n'était sûr dorénavant, rien n’était prévisible. Peut-être, ils vont considérer que même ce studio de grenier, mais près du centre, est trop bon pour nous, peut-être, ils nous prendront de nouveau à l’improviste et nous emmèneront, Dieu sait où.
Comme avec papa, emmené au milieu de la nuit, par des gens en civil mais avec des revolvers, gens au visage sombre, agressif. Probablement, par la police politique secrète.
« Où l’emportez-vous ?
- Ne demandez pas ! » avaient-ils répondu menaçant les hommes en civil avec revolvers.
Ce matin-ci de fin décembre, les vacances scolaires n’ont pas encore commencé, on faisait attention de les mettre après Noël et pas pendant des périodes religieuses, interdites, « dépassées. »
Julie décida d’aller au lycée en traversant la place de la République, l’ancienne place Royale. L’énorme sapin de Noël, rebaptisé maintenant “ sapin d’hiver ” devrait être déjà là. Elle se souvint du magnifique sapin décoré de l’année dernière. Depuis deux ans, ses parents ne voulaient plus de sapin de Noël à la maison et elle avait été toute contente de cet énorme sapin, destiné à tous les habitants de la capitale roumaine.
Le chemin vers le lycée ne se rallongeait que de cinq minutes quand elle passait par là et, comme d’habitude, elle partit suffisamment d’avance. La place de République n’était qu’à quelques minutes de leur appartement. Sa mère s'est d’ailleurs demandé si ce n’était pas la raison principale de la disparition de son mari, emporté dix jours avant au milieu de la nuit. Quelqu’un avait voulu récupérer leur logement central, pas seulement occuper la place de directeur.
Julie déboucha sur la place, près de l’hôtel élégant Athénée Palace et de la petite église. Le sapin était là, plus énorme et plus régulier encore que l’année dernière; plus grand même que l’église dont il boucha presque l’entrée.
De toute façon, la petite église étant à côté de l’immeuble du ministère de l’Intérieur (dans le cadre duquel travaillait la Securitate, l’infâme police politique secrète), qui aurait osé entrer dans l’église à leur vue?
Elle regarda le sapin et eut un choc.
Sur le sapin, comme des énormes têtes sanglantes, d’énormes boules rouges, aussi grandes que des têtes. Elle avait l’impression d’y apercevoir la tête de son père.
Ce n’est pas vrai ! se dit-elle pour se rassurer. Papa doit être encore en vie, ainsi que les six autres qu’on a emportés dans le même nuit. Elle se força à regarder, à voir des boules ordinaires, elle ne réussit pas. Elle détourna ses yeux, épouvantée de ce qu’elle croyait voir, malgré tout son bon sens, qu’elle voyait même avec des yeux fermés, détournés maintenant.
Elle frissonnait et glissa, tomba presque sur une plaque de glace. Et si elle passait devant les fenêtres de l’immeuble de la Securitate? La petite ruelle était bien gardée mais n’était pas interdite. Ils vont sûrement me repérer quand j’y passe, se dit?elle mais malgré tout, elle s’y décida.
Les fenêtres d’en bas étaient couvertes de grilles. Elle avait entendu, il y a longtemps, quand cela ne l’intéressait pas du tout encore, qu’il y avait encore cinq étages sous la terre, on chuchotait qu’ils s’y passait d’horribles choses.
Passant devant l’arbre de Noël, pardon, arbre d’Hiver, l’énorme sapin vert, les boules qui la fascinaient, dont elle n’arriva pas à détacher ses yeux, malgré elle; ces boules lui parurent encore plus sinistres, comme teintées et dégoulinantes de sang.
"Où est papa ? Que lui a-t-on fait ? "
Sans rien savoir sur son sort, son cœur se serrait encore davantage, en passant avec des pas volontairement sûrs, devant le sombre bâtiment du Ministère de l’Intérieur. Une intuition, un pressentiment lui disait que son père était tout près d’elle en ce moment.
Dans une cellule froide.
Confirmé des longs mois plus tard. Son père s’y trouva effectivement, emporté vers une pièce chauffée seulement pour les interrogatoires. Jour après jour et nuit après nuit, sans le laisser dormir, on lui demander de raconter de nouveau, d’écrire de nouveau les mêmes choses, cherchant le moindre mot différemment mis, pour le confronter, profitant de son épuisement, guettant un moment d’inattention, le culpabilisant de tout le travail fait et de tout le travail qu’il n’a eu le temps de faire malgré avoir besogné de leur mieux, avec son équipe, du matin à minuit pendant des mois.
Le père pressentait lui aussi, que sa fille n’était pas loin, espérant quand même que ce n’était pas dans une cellule voisine, que ce n’était pas l’enfant sanglotant jour et nuit dans la cellule voisine, espérant que ce n’était l’enfant de personne mais un magnétophone enregistré avec des pleurs pour mieux les effrayer, mieux détruire toute leur résistance.
Julie passa rapidement dans la rue gardée, serrant son manteau.
— Où allez-vous ? lui demanda une jeune garde en uniforme.
— À l’école, au lycée, répondit-elle en montrant sa serviette.
— Ne passez plus par ici !
— Bien, je croyais...
— Mieux vaut éviter cette rue, autant le jour que la nuit.
— Bien camarade, répondit-elle, se dépêchant comme quelqu’un pris en faute, coupable.
La nuit ?
Elle regarda dans la direction désignée par la tête du soldat. Vis-à-vis de la Securitate, du Ministère de l’Intérieur, un Club de nuit avec d’énormes photos de danseuses pratiquement nues. Elle n’avait jamais rien vu de pareil, elle ne croyait pas que ça existe, dans ce pays socialiste, ce n’est pas en accord avec la morale prolétaire.
Julie pressa le pas, s’imaginant déjà attrapée, contrainte à se déshabiller ainsi devant des soldats. Comme celui-là, ricanant, en observant son visage affolé, ébahi.
Elle avait soudain froid aux mains. Elle frotta l’une contre l’autre. D’habitude, elles supportaient pourtant le froid. Depuis plus d’une année, elle avait habitué ces mains à supporter l’hiver sans gants, à l’instar de l’héroïne de l’Union Soviétique travaillant sur des poteaux électriques, un film vu et qui l’avait profondément impressionnée. S'habituer, devenir plus dur, plus résistant. Prête à aider la patrie à tout instant, avait-elle décidé alors. Elle était étonnée de voir ses mains rouges, pourtant il ne faisait pas plus froid que d’habitude.
Elle ne se rendait pas compte que c’est le froid intérieur qui la faisait frissonner d’un coup. Et tout ce à quoi elle essayait de ne pas réfléchir, ne pas s’attendrir. Elle pressa le pas.
ça fait très mal!
Encore une fois, Julie ne put écrire.
Elle n’a rien écrit donc sur son père emmené au milieu de la nuit par la police secrète roumaine (elle avait 15 ans et demi.) Sa mère lui interdit de peur qu’on saisisse son journal comme on avait emporté tous les siens. Pendant six mois ils ne savaient même pas où il était (ni lui, ni ceux qui avaient travaillé avec lui.)
Elle n'a pas décrit la “disparition” de son père emmené par la Securitate (la police politique secrète), ni la mise au ban de toute la famille : ils sont devenus d’un jour à l’autre des pestiférés. On les a déménagés dans un logement minuscule sous les toits, on a interdit à Julie de continuer à travailler avec les pionniers, on lui prit aussi sa carte de membre de l’Union de la Jeunesse Ouvrière qu’elle avait jusqu’alors portée sur les seins.
Un des copains de son père qui ne les a pas évitées ni abandonnées, pour la consoler lui a apporté ce poème qui osait dire: “il y a encore beaucoup de méchants ici!” Elle l'avait recopié dans son cahier de poésie en y ajoutant:
Ça fait très mal !
Conversation avec le camarade Lénine,
par Maïakovski (fragments)
Nous avons habillé les démunies,
il y a plus d’acier, et de charbon,
c’est bien, n’est pas?!
Mais à côté, hélas, je dois vous rapporter
Il y a beaucoup d’ordures encore
et des paroles bêtes
Jusqu'à ce qu'on les vaincra, on s’épuisera.
Sans vous, beaucoup se sont égarés déjà.
Dans ce monde, même ici,
restent énormément de salauds encore
Il n’y a nombre assez grand à les compter,
ni assez de noms pour les nommer,
Combien il y a de fripouilles, de filous,
de koulaks, des sectaristes, d’ivrognes,
de lécheurs et de flatteurs,
D’orgueil leur poitrine gonflée
stylos, insignes
sur leurs poitrines
Bien sûr, on va en venir à bout,
Mais c’est très dur la lutte contre eux.
Les menottes et la douche (Souvenirs)
Après le travail, il fallait se laver, il y avait énormément de poussière partout. Dans la fonderie, on faisait des moules avec du sable. Il n’y avait qu'une douche commune pour les femmes.? Elle ne voulait pas se déshabiller devant les autres! Les autres riaient, rigolaient de son excès de pudeur. Mais elle ne s’était montrée nue encore devant personne. Elle avait honte et mal. Ses règles sont arrivées avec plus de crampes que jamais, en avance.
En elle, d’un coup, tout se mélangeait. Les douches d’Auschwitz, elle, au milieu de la nuit en chemise de nuit l’arme pointée vers son nez lors de l’arrestation de son père, disparu, elle exclue de l'union. Tout ça revenait.
Julie espérait encore : « ça et ça, n'est pas bien, mais... ici, en Roumanie, tout n'est pas bien fait, mais là-bas, en Union Soviétique... »
Que personne ne prend pas
Je viens de découvrir Les poètes du 19e siècle de Petöfi :
.
Que personne ne prenne facilement
la guitare dans tes mains !
Un travail énorme attend celui
qui la prendra. Ne le fais pas en vain !
.
Si tu ne sais faire autre chose
que chanter tes peines
et tes joies mets ta guitare de côté
le monde n’a pas besoin de toi.
.
Il y a des prophètes trompeurs affirmant:
on est déjà à la terre promise
on peut s’arrêter, on y est arrivé
.
Mensonge, immonde mensonge,
que de millions le prouvent
qui au soleil, affamés, assoiffés
et affligés vivotent.
.
Quand dans le panier d'abondance
tous pourront prendre de la même façon
quand le soleil brillera pour tous,
alors disons: arrêtons-nous! ici est le Canaan
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Et jusqu'alors? il n'y a pas de tranquillité
il faut sans cesse lutter, créer, chanter.