28 janvier 94

Et aujourd’hui nous serons de nouveau ensemble!

Julie, fais plus d'attention à ce qu'il dit ou même essaie de montrer. Et à ses priorités, ses besoins.

Une nouvelle crise

23 janvier1994

Nous avons passé une journée de crise épouvantable.

François a eu une poussée de fièvre, jusqu'à 40 degrés. Il a eu un choc (son voisin de chambre est décédé à l'aube) et vers la fin d'après–midi, il a commencé à délirer, parler d'une façon incohérente.

Depuis tout s'est amélioré avec les antibiotiques, les soins, le moral. De nouveau il travaille, il fait des plans, brasse des idées. Il bouillonne comme d'habitude.

Dans quelques jours, il va me revenir, pas comme avant mais mieux, de toute façon, différent. Après une telle épreuve ni lui, ni moi, ne pouvons en sortir inchangés.

Nous allons, entre autres, mieux nous écouter, nous parler davantage, et vivre un peu différemment. Nous sommes les mêmes, mais nous avons traversé ensemble une rivière très turbulente.

Nous sommes fatigués pour l'instant, mais le moment venu nous allons en tirer les leçons, sinon nous serions bêtes, et nous ne le sommes pas tellement.

19 janvier 94

François est sorti de réanimation. C'est incroyable, il y a seulement trois ans qu'on s'est mariés ! et on s'est tellement rapprochés depuis l'un de l'autre!

18 janvier

Plus tard j’aurai de nouveau un travail intéressant et François se rétablira. C'est bon d'espérer, de croire en l'avenir dans des temps comme celui-ci. Mes enfants sont merveilleusement à côté de nous dans les difficultés, c'est formidable !

Je pourrais être davantage avec François à la maison et mes journées seront plus libres, de toute façon quelque part en moi je le désirais. Et j'aurai plus de temps aussi pour apprendre, penser, écrire, discuter et rencontrer les gens. Nager, se promener, vivre - autant qu'on peut. Bien. Et les 9 prochains mois je pourrai faire au travail à peu près ce que je veux, sans m'en soucier trop.

Je pourrai travailler avec les étudiants, apprendre, rester à la maison s'il faut, quand je le veux, écrire des lettres. Comme ils ne veulent pas que j'écrive sur ce qui a été, s'est passé, retourner la boue, ils me laissent plutôt en paix. Ils ne veulent plus de moi, j'étais trop critique. C'est douloureux de montrer la vérité et la bêtise, on ne le supporte pas. Mais, Julie, tu verras, ainsi cela sera mieux dans l'avenir.

"Higy és bizva bizzàl !" = Crois et continue à espérer !

De nouveau Stéphanie a eu raison : je recevrai des indemnités de chômage et, si le reste est vrai, aussi...

17 janvier 94

Demain à cette heure j'en saurais plus au sujet de mon avenir ; c'est toujours mieux de savoir que de craindre ce qui arrivera. Si on sait où l’on est, à partir de là on peut repartir et s'occuper d'autre chose.

L'important est que François aille mieux bientôt et que je sois forte, l'aider, tenir en lui le courage. Tant que nous vivons, pensons, aimons il y a de l'espoir. Le reste vient, part, diminue et quelquefois tourne au mieux.

Bonne nuit Julie, bonne nuit François, bonne nuit à tous ceux qui sont autour de moi et m'aiment et sont avec nous.

16 janvier 1994

Attention ! Julie. Tu lui transmets ton angoisse, ce n'est pas bien. Tu le lui montres et pour te "ménager" il commence à se cacher de nouveau, en ne disant pas tout. Essaie de l'écouter un peu plus détachée.

Je suis devenue tellement fatiguée d'angoisse que je l'ai fatigué, je lui ai transmis mon inquiétude. Mais je fais aussi réagir les docteurs davantage, c'est bien...

Courage Julie, courage François, ça va aller ! Un peu plus de patience seulement.

11 Janv. à 7 h

J'ai dormi de 8 h du soir à 2 heures du matin, puis j'ai travaillé jusqu'à 5. J'ai encore dormi deux heures, mais je me suis réveillée avec des cauchemars.

Comment se fait-il qu'il y a trois mois, Stéphanie a rêvé de François tombant dans la rue ? Elle vient de me dire que cette année, elle sent que les choses iront bien. Elle m'a conseillé de lutter pour mes droits à Cnam et de laisser François décider lui-même ce qu'il fera dans le futur ; que ce soit sa propre décision de continuer ou d'arrêter travailler. Elle m'a dit que de toute façon, beaucoup de plans communs se dessinent ! J'ai vu par moi-même que s'en mêler n'est pas bon, les rêves contrariés laissent de l'amertume, il ne faut pas avoir ça entre nous. Nous travaillerons ensemble s'il y a consensus, sinon, on conduira nos vies, chacun à sa guise.

Je vais aussi de nouveau consulter les docteurs, me faire examiner pour comprendre d'où viennent certains de mes malaises inexpliqués, soigner mes os et ma peau. Préparer mon cours et continuer l'analyse. Il faut faire réparer le Mac portable, sinon en emprunter un autre. Travailler, mais pas m'épuiser.

Les yeux de François recommencent à sourire. Ils ont encore pas mal de choses à traiter chez lui, mais il est en bonnes mains, dans le meilleur service de l’hopital.

Moi aussi, j'ai de quoi me plaindre de la Mutuelle. L'Ophtalmologue n'a rien dit ou observé sur ma paupière en septembre, le Dermatologue a dit que c'était très petit, pas grave et "ce n'est pas à moi de m'en occuper". Si je n'étais pas allée ailleurs, dans le privé, le "basal cell canceroma" de ma paupière aurait pu s’étendre. Il a fallu s'y prendre à deux fois en le brûlant à chaud, sous anesthésie. Il ne faudra pas les négliger non plus les irrégularités de mon cœur, voir d'où proviennent ces douleurs. L'âge n'explique pas tout, je n'ai que 60 ans. Stéphanie en a 80 et elle est encore agile. Mais ses yeux sont menacés de s'éteindre, sa fille et ses comportements pèsent trop sur elle, quelle solution trouver ?

Ionel vient ce soir dîner avec moi.


10 janvier, à 7 h du matin

Il paraît qu'on a réussi à passer les 48 heures les plus dangereuses, mais c'est seulement après l'examen que les docteurs pourront se prononcer.

Hier soir, François a été en grande forme et la tête pleine de projets, d'envie de réaliser tout ce qu'il n'a pas fait, sa thèse, écrire des livres, créer de nouveaux enseignements.

Je dois mieux l'écouter, le conseiller avec plus de tact et ne pas contrarier ses élans et ses désirs. Être tranquille, vivre sans foncer, ne pas travailler sur ce qui est important ou lui parait essentiel - ce n'est pas vraiment vivre pour lui. Il faudrait faire attention, apprendre de bien doser l'action dans notre vie, ce que nous désirons faire sans oublier le souci de notre santé.

Surtout, je dois apprendre à mieux l'écouter, réfléchir davantage - comme lui, le fait - avant de répondre ou de donner des opinions, de ne pas l'interrompre et de prendre très sérieusement tout ce qu'il dit.

J'ai parlé hier avec Agnès. Elle dit que depuis le 26 décembre le temps lui parait comme s'il n'y avait qu'une seule journée, vite passé. Pour moi, depuis samedi il me paraît qu'un siècle est passé. Rien n'est plus pareil. Le poids des choses a changé. Et pas seulement François, mais moi aussi, j'ai besoin, j'aurais besoin, de récupérer, même si différemment.

François est vraiment important pour moi, peut-être même plus que moi pour lui, puisque pour moi mon travail n'est pas à ce point essentiel.

9 janvier, le matin à 7 heures

Et cela dure : il a passé une ‘bonne’ nuit. Il parle.

Il est là. Je l'aime. Que cela continue !

Le reste, le travail, je peux toujours en trouver, l'argent, je ne vais pas mourir de faim. Maintenant je peux m'endormir plus tranquillement, mieux que cette nuit. Jó reggelt François ! Jó reggelt édesem ! (bon matin mon amour)! Le hongrois est resté quand même la langue à travers laquelle je ressens profondément les choses. Ces mots me parlent, me disent plus.

Je sais que je parle à toi, mon journal depuis un temps en français. Et en quelle langue je pense ? Aussi en français, la plupart du temps. Sur les choses qui se passent maintenant.

J'ai mesuré hier combien on est seul.

Valérie et Lionel sont là, présents, nous aiment et l’on peut compter sur eux. Stéphanie aussi, mais elle est loin. Sinon... Il faudra quand même sortir plus souvent de notre trou.

Où sont mes anciens journaux ? Les ai-je emportés à Celles?

Il nous faut du courage et de la chance, mais...

8 à 9 janvier 1994

Il nous faut du courage et de la chance... mais pas pour ce que je disais la dernière fois. Pour François et sa santé, sa guérison, sa survie de l'embolie pulmonaire.

Comme il me l’a dit, il a eu déjà de la chance : il est tombé à côté d'un agent de police, les gens l'ont remarqué rapidement, les pompiers et les docteurs sont venus vite, ils ont su quoi faire pour le réanimer, lui donnant rapidement l’oxygène qui lui manquait, on l'a amené à Bichât où le médecin d'urgence l'a bien diagnostiqué, traité, décidé et l'a fait admettre à Laennec.

Le Samu a été par contre au-dessous de tout : trois heures d’attente pour qu'ils arrivent. Mais enfin, on l'a emmené et à l’hôpital Lænec ils l'ont traité tout de suite avec tout l’art moderne et tout la gentillesse et soin attentif.

Le calme de François, tellement angoissé de tout, quand il a compris la gravité et le danger, me stupéfait : il se comporte en vrai héros. Il est même heureux de pouvoir prendre sa retraite ‘en beauté’ - il aura maintenant un motif. Et, tant mieux si ça embête ceux qui n'ont pas apprécié ses innovations et ses idées avancées, qu’il ne pourrait enseigner ce semestre.

Il décide déjà de ce qu'il va faire : apprendre, comprendre les nouvelles choses, construire par exemple un ‘partage de librairie’ et pour les 10 ans de Mac, écrire un bouquin sur le prochain Macintosh de l'intérieur.

J'espère seulement qu'on va bien le soigner pendant la nuit dans le service de réanimation, aussi bien que cette après-midi, c’était une très bonne équipe.

Que la nuit passe. Que 48 heures passent.

Qu'on prenne maintenant vraiment à cœur notre santé et ce qu'on a vraiment envie de faire. Entre autres, être plus et encore mieux ensemble. Peut-être que les gens qui veulent me mettre dehors de Cnam me font-ils un cadeau, me permettant ainsi d'être davantage avec François.

Je veux être encore longtemps avec lui, c'est un homme merveilleux. Je l'ai beaucoup apprécié, mais pas assez. Je l'admire, je l'estime beaucoup, aujourd'hui, encore plus.

Une nuit difficile pour nous deux : lui là et moi qui à la maison ne réussis pas à m'endormir malgré tout les calmants que j'ai pris. J'ai peut-être dormi 1 à 2 heures. Il faudrait dormir encore pour être forte demain, avec lui, devant lui. Je suis quand même une grande optimiste. Et la chance doit durer.