fin janvier 1959 : qu'arrivera?
Vers la fin, j'ai lutté seulement pour me prouver à moi-même que je réussirais. Marx avait raison, "la vie est une lutte", du moins il y a beaucoup de lutte dans cette vie, mais la lutte ne procure pas le bonheur. À la fin, je n’ai pas eu de joie non plus, j'ai surtout senti une énorme fatigue. Bien sûr, la réussite a agrandi la confiance en moi.
Qu’arrivera-t-il ?
J’étudie et je me prépare. Ça serait un miracle s’ils me laissent passer l’examen, mais un miracle pour lequel j’ai travaillé longtemps énormément, pour lequel j’ai lutté de tout mon pouvoir.
20 janvier
Je voudrais énormément revoir Simon. Je l’appellerai demain, j'espère qu'en le voyant, cette envie me passera. Que l’homme est un être étrange ! Je n'ai pas envie de lui physiquement, ni qu'il me touche, juste... Peut-être, c’est son souvenir qui me hante. J'ai recommencé à réfléchir pendant les baisers de Sandou. Presque comme si je ne l'aimais plus. Estce que l'amour est si peu durable chez moi ?
Me reviendra-t-il ? Qui sait. Ma tante et mes cousines sont déjà dehors, tout s'est bien passé, sans problèmes. Que je sois là, moi aussi.
Je commence à n’être plus décidée à partir.
J'ai réussi à m’arranger de sorte, que ni le passé, ni le futur ne me préoccupent trop, seulement le futur immédiat. Depuis, je vis agréablement, tranquillement.
Me laissera-t-on passer l'examen d'état ? Tout paraît contre, mais moi, malgré tout, je n’arrive pas à abandonner l’espérance. C’est un sentiment humain éternel : ne pas perdre l’espérence - sans lui on ne pourrait probablement même pas vivre. J'espère aussi que ce journal va être mon dernier écrit ici.
J'ai oublié de te raconter, mon cher journal, une chose importante, une vraie satisfaction : on a approuvé ma thèse de diplôme d’ingénieur - telle que je l'avais donnée auparavant, exactement la même que cet été, celle dont ils n’ont pas voulu alors. Par cela, ils ont reconnu que cet été, s’ils l'ont refusée, c’était seulement à cause d'un caprice ou par "des raisons politiques", et surtout, que ma thèse était bonne dès le début. Bonne nuit !
J'espère
16 janvier 1959
C'est curieux : j’ai de nouveau envie de Simon. En réalité - seulement son souvenir. Ai-je été vraiment amoureuse de Sandou ? Et maintenant ? Le tout n'a aucun sens.
D'après lui, hier était l’anniversaire de trois ans de notre rencontre, je ne me suis pas fâchée qu'il soit venu ivre (on le sentait à son odeur et ses yeux rouges), mais il a été si horrible que j'avais envie de le mettre dehors. En réalité, ce qui m'a le plus fâchée était que j'ai senti qu'il regrettait que je ne sois pas restée sa vision, la hautaine et froide statue. Va-t-il marcher sur des chemins de rêve, toute sa vie ? Je voudrais correspondre avec lui et lui apprendre un tas de choses de loin. Je n'ose plus lui dire face à face.
Je ne peux pas lui dire : ce n'est pas de cette manière qu'il faut se comporter, ce n’est pas ainsi qu’il faut se rapprocher d’une pêche fraîche. Simon le savait, trop, il était plein de stratagèmes, Sandou ne sait pas bien se comporter avec des femmes. Dorénavant, il faudra se rencontrer moins souvent, une ou deux fois par semaine au plus. Ça sera mieux pour lui que pour moi, mais je m'habituerai, moi aussi.
Maintenant j’ai plus de temps, j’ai trop de temps libre. Depuis que je me repose beaucoup, j'ai meilleure mine, mon teint s'est amélioré, mais mes nerfs ont empiré. J'ai recommencé les rayons ultraviolets.
Plein de choses me sont arrivées ces derniers temps.
Pourquoi est-ce que je désire Simon de nouveau ? Il avait plus de tact, c’est sûr. Quelquefois, c'est quand même agréable d'entendre des mensonges.
Je me suis rendu compte que c’était une bêtise de me dire : je ne serai jamais à personne. Une femme appartient à son mari, à son amant, au moins pour un certain temps. Il paraît que la femme se donne, et l'homme la prend. Je verrai quand moi je deviendrai femme aussi. Nusi, le mari d’Ève, a dit il y a quelques jours : “Il faut que tu te donnes complètement, seulement alors tu vas, toi aussi, recevoir - beaucoup”. Il m'a dit en pensant que je ne serais plus ici quand cela arrivera, puisque d'après lui ça sera une bêtise de commencer quelque chose, maintenant. Il a dit aussi qu'un jour quelqu'un me ferait trembler seulement en me touchant avec sa main. Et je saurai, je comprendrai alors. Qui sait que faire ?
Pendant ce temps, les années s'écoulent : 20, 21, 22, 23, 24. Bientôt j’aurai 25 ans. Mais, même ainsi, j'ai encore au moins dix années pleines.
À la rêveuse de Mikhaïl Vörösmarty
À quoi rêvent tes beaux yeux ?
Que cherchent-ils dans les lointains incertains?
Est-ce que sur les sombres fleurs du passé,
Coulent les larmes de tes désillusions?
Est-ce le brouillard de pleine lune
Que des images effrayantes viennent vers toi,
Et tu ne peux plus croire à un meilleur avenir,
Parce qu'une fois tu l’as cherché et l’on t’a trompé ?
Regarde le monde, tant de millions,
Et entre eux, heureux vraiment si peu.
Fantasmer, abîme la vie.
Quand on regarde dans un ciel peint, faussé
Qu’est-ce qui fera le bonheur de l’homme?
Trésor? renom? plaisir? autant qu’il aurait
L’incapable se perdrait dedans,
Et ne saurait pas saisir le plaisir du cœur.
Celui qui a besoin des fleurs, n’offre pas un buisson de roses
Celui qui veut voir, ne regarde pas le soleil en face
Perd le plaisir, qui court s’amusant après des excès.
Seulement aux modestes, le désir n’apporte pas de douleur
Á celui qui a le cœur bon et l’âme noble,
Qui n’a pas épuisé sa soif de vivre,
Pas ensorcelé par l’orgueil, ou frénétique de désir,
Seulement celui-là trouve sur la terre un vrai chez soi.
Le monde entier n’est pas notre domaine ;
Tant que le cœur peut en soi contenir
À nous, autant peut-on le dire.
Le passé et le futur, est trop grand océan
Notre cœur ne peut pas entrer dans un si petit jardin
Ils emportent les vagues mortes, s’envolent les châteaux
De son bruit le cœur solitaire s’effraie.
S'il y a en quoi s'accrocher dans ton présent,
S'il y a de quoi sentir, penser, et qui aimer,
Reste dans le présent que t’offre la vie
Et ne cherche pas un futur plus beau, mais trompeur.
Ce que tu peux avoir, ne l’échange pas pour des rêves,
Parce qu’en ta main tu le serreras sans gains
Le plaisir imaginé va te coûter de la tristesse.
Si tu ouvres tes bras aux fantasmes miroités,
Il te reviendra comme un oiseau qui s’est envolé
Quand il revient, s’il trouve sa branche verte
Toutes les fleurs de forêt le trompent déjà.
Reste entre nous, avec tes jeunes yeux,
Apporte le sourire sur le visage de ton ami :
Si t’es devenu son soleil, ne prends pas son joli midi
Ne lui donne pas à la place, tristesse et larmes.
Serai-je heureuse ? Si je n'attends pas et ne souhaite pas trop de la vie, alors sûrement, j'espère que oui. En réalité, je n'ai pas trop d’ambition. J'aime travailler, j'aime vivre. Même si parfois je me laisse abattre, je relève de nouveau ma tête. Hélas, je n'ai plus la même flamme en moi qu’auparavant. Comme si je ne pouvais plus jouir de la vie avec la même intensité qu’avant. J'espère, c’est seulement passager et je pourrai de nouveau trembler de joie à cause d'un paysage, d'un livre, d'une pièce, d'un toucher, de la musique. En apercevant quelqu'un. Comme ça sera bien !
J'espère que Vasiliu n'a pas raison, il m’a dit “tu as tort d’attendre le prince charmant”. Je l'attends. Même si je sais qu’il sera, lui aussi, un homme en “chair et sang”. En réalité, même mon journal je l'écris pour lui, pour qu'il sache comment j’ai été, qu’il sache que je l'ai attendu - un roman d'amour écrit d'avance pour lui - le lira-t-il ou pourrais-je lui lire. Aurai-je à qui ?
J'espère que mes journaux ne se perdront pas.
Accepter ce qui existe
7 janvier 1959
Avec ces lignes, j'ouvre une nouvelle année. C'est bizarre, je n'arrive à écrire ni quand il y a trop des choses qui m'arrivent et me bouleversent fort, ni quand il y en a peu.
Je voulais déjà depuis longtemps le décrire et je viens de le constater : la personne qui annonce les mauvaises nouvelles en petits morceaux, lentement a raison. Annoncer qu’il est malade ; il est très malade ; il est mort, chaque fois à une journée de distance. Lentement on s'y habitue, on espère encore mais moins. Ce n'est pas bon d’assommer quelqu'un avec la vérité d'un coup.
Le premier choc est le plus dur. Et bien sûr après - quand c'est déjà passé - et que l’on commence à réfléchir à ce qui était arrivé.
Que de choses se mêlent dans mon cerveau ! Comme une mer turbulente.
Je dois recommencer à être heureuse de ce que j'ai et cesser de me lamenter sur ce je n'ai plus, comme m’a dit si bien Alina. Au lieu de pleurer sur mon travail de recherche suspendu ; mon carnet de membre de l'organisation de jeunesse repris ; au lieu de pleurer sur les problèmes avec mes études; vivre dans l’après-demain, me demander quand arrivera notre départ et est‑ce qu’il arrivera - parce que je ne pense plus à comment ce sera là bas - je dois plutôt penser au jour présent et m'en occuper.
Partir en excursion, me promener dans la belle ville, me réjouir de ne plus devoir aller remplir des fioles avec de l’essence à briquettes que deux fois par semaine, que ce travail n'est pas trop difficile et me réjouir que je suis assez adroite, me débrouille bien même dans ce travail manuel, qu'il me reste plus de temps pour m'occuper du ménage à la maison. Je devrais danser plus souvent et trouver avec qui y aller. Rencontrer le plus possible ceux d'ici ; jouir du soleil, du ciel, des chants d'oiseaux et de ma nouvelle robe. De la musique et des bons disques, de ma chambre agréable réaménagée. “Que la vie est belle”! c'est ainsi que je devrais, je dois! penser, et ne pas me tourmenter sans cesse.
Accepter ce qui existe et être heureux de ce qui est possible.
Et beaucoup est possible. Par exemple, je peux aller quand je veux à la bibliothèque centrale quand je veux au jardin botanique et à l'opéra plus souvent. J'étais tellement enchantée quand j'y allais !
Alina et Sandou me pèsent, mais je ne peux pas être méchante avec eux, et autant que possible, il faut que j'aie de la patience, de la compréhension. Moi envers eux, puisque c’est moi qui partirai et c’est eux qui restent et pas le contraire. Ils souffrent davantage que moi. Ils sont plus sensibles parce que c'est moi qui les quitte. Et attendre. Un amant, j'en trouverai aussi là-bas, et si je perds encore six ou douze mois au point où j’en suis…
Et croire à l'avenir, n’importe quoi arrive : je suis jeune, je sais et j'aime bien travailler. Je réussirai à faire face quand il le faudra.
Planifier une excursion pour ce mois. Je pourrai y aller seulement si quelqu'un peut faire la cuisine à ma place, comme maman ne se remet pas sur ses pieds, hélas. Prendre plaisir à ce joli pays tant que je peux encore. Il y a peu de pays si beaux et si riches en tout ! Je vois déjà comment je le louerai, de loin.
Et que je ne perde pas de vue, que je sache tout le temps et ne l'oublie pas, qu'il a aussi de bons côtés et que pour le moment, je vis encore bien. Ne pas tomber moi aussi dans la panique de papa ni dans les cauchemars de maman. J’ai toujours pensé plus sainement !
Me souvenir de tout ce qui m'attend cette année : l'amour. Qui sait ? C'est même possible que je me marie ! Sandou est encore jeune, il n'a que 25 ans et en réalité il est encore plus jeune. Il trouvera encore une fille qui lui convienne et il tombera de nouveau amoureux.
C’est vrai, le repos est bien, mais surtout après le travail.
Je publie aujourd'hui trois notes, pour m'en sortir plus vite de souvenir de cette période cauchemaresque. Les autres deux, ci-dessous, sont courtes.
25 décembre 1958
J'espère ? Il n'y a plus d'autre voie. Autrement...
Je voudrais terminer ce journal à Vienne.
Ce dont il n'y a rien dans ce journal est la claque que j'ai reçu pendant ce temps (j'avais presque 25 ans!) de mon père, provoqué par la délation d'une cousine et de méchanceté de mon oncle aussi.
Après avoir été au cinéma avec mes cousines, jeunes, et Sandou, je suis resté cinq minutes au coin de la rue pour échanger avec lui quelques baisers en les envoyant à la maison avant moi.
Lettre de ma mère
Ma chère Annie,
pendant huit semaines je n’étais pas à la maison « besoin d’un changement de contexte » et quand ceci ne m’a pas aidée,, à l’hôpital sous cure de sommeil.
Pas de nouvelles de vous. As-tu assez de leçons pour vivre ?
J’ai peur qu’elle reste ici et Pista a déclaré qu’il partira absolument, lui. Quelques choses moches qu’on aurait pu éviter, quatre à cinq chocs et après dix mois j’ai craqué, mes nerfs n’ont pas tenu le coup. Mais je suis forte de nouveau. Et toi?
J’ai déjà décidé : je reste avec Julie c’est elle qui aura plus besoin de moi. Ce sera dur matériellement. On a augmenté ma retraite de 25 . J’aurais voulu voir encore mes parents - mais je ne veux pas me séparer de Julie. Peut-être qu’on ne partira pas, peut-être viendra-t-elle aussi (même si lorsque nous avons demandé l’émigration tous ensemble elle m’a demandé qu’on met quelques meubles antiques dans sa chambre.) K.
Sans sol sous mes pieds
18 novembre 1958
En réalité, mon drame est le suivant : Je ne suis plus idéaliste, mais je ne suis pas encore matérialiste. Je ne crois plus dans les mots d’ordre comme “l’abnégation de soi“, “socialisme”, mais non plus à “l’argent“, “réfléchir en réaliste” etc. Je suis restée sans sol solide. De tous les points de vue. Alors, décider quand quelque chose change devient dramatique. Je ne savais pas, je n'aurais pas cru que l'amour, la passion s'accompagnent de tant de souffrances. Il faut croire quand même en quelque chose. Il faut à l'homme un signal montrant le chemin.
Alina dit qu’elle me haïra si je pars, elle devrait plutôt avoir de la compassion. Je lui ai trop raconté, papa voulait que je lui dise, il le regrette déjà. Je lui ai dit que nous avons demandé de partir. Que ce serait bon si on nous laissait sortir rapidement ! Dorénavant, c'est vraiment la seule voie possible. Si je devenais à Sandou, il en aurait assez de moi et il ne m'aimerait plus, et moi, je ne pourrais plus le quitter et je souffrirais et ensuite je n’en voudrais plus d’autre ? Comme m’a dit Vasiliu. Marie m’a dit le contraire. Pourtant, elle en a assez bavé.
Il paraît qu’il n’y a pas de bonheur sans souffrance. Si je me regardais du dehors, me déconsidérerais-je, moi aussi ? Mais qu'Alina ne l'oublie pas “ne dis pas trop vite !” Elle peut une fois tomber dans une situation similaire. J'y fonce. Est-ce bien, est-ce mal ? D'un coup, je crois qu’il faut le faire. Je devrais écouter leurs conseils. Lesquels ?
La musique me réconforte. Il existe des gens bien qui me comprennent, sachant compatir et me dire quelques mots de réconfort. Ça fait du bien. Je l'attendais depuis pas mal de temps de mes proches et finalement je l'ai reçu d'un inconnu.
24 novembre
J'aime beaucoup la sincérité, mais quelquefois elle peut se retourner contre moi et me heurter. Sinon, je suis très adroite. Que dira ma tante ? Je lui ai écrit une lettre.
Antisémitisme dans le parti communiste
16 novembre
Quand Lonci a essayé de me persuader de demander l’émigration, il n'a pas réussi à me convaincre (même si c'était déjà demandé sans qu’il le sache), mais aujourd’hui, Luca a réussi. Il est le copain d’échec de mon père, le seul entre ceux que je connais qui croit encore au communisme. Il ne demande pas à émigrer et il m’a convaincue sans le vouloir, savoir ou se rendre compte. Il paraît qu’il y a vraiment de l’antisémitisme dans le parti communiste roumain, de nouveau l’antisémitisme. Et les directions viennent d'en haut. Luca m’a dit avec amertume : “Contre ceux qui ont tellement attendu ce régime, pour qu'il n'y ait plus de discrimination des ethnies, races et religions !”. Si Staline vivait, le permettrait–il ? Il a été l'idéologue des problèmes nationalistes. Qui sait...
Sandou est chrétien. Et bien qu’il corresponde à mon idéal à 18 ans, la vérité est que depuis je suis pas mal mûrie. Je ne me marierai pas avec lui, c’est sûr, mais... Non. Je retournerai à l’idylle “à la lueur de la lune” - comme il l’appelle. Il a une nature saine, il va prendre les affres de la rupture beaucoup plus aisément que je ne le croyais. Pour le moment, je dois reculer doucement. Il le faut. Dommage que je ne puisse pas partir tout de suite, ce serait si bien !
Sandou est en réalité un enfant dans l'amour, comme l’Idiot de Dostoïevski. Je l'aime, je l'apprécie à cause de ça, mais je ne m'arrête pas à côté de lui. Ni ceci, ni cela n’est bien. Alors qu’est-ce qui l’est ? Il n'y a pas de milieu ? J’aurais voulu connaître l'opinion de George, mais rien ne dit qu’il s’y connaît.
Rompre les chaînes?
14 novembre 1958
Le chiffre 4 m’est toujours répugnant. La vie est dure. Que de problèmes met-elle devant l'homme ! Quand on n'a pas de problèmes ça nous ennuie, quand on en a ça nous écrase.
Finalement Sandou n'est pas si intelligent que ça, il ne tire pas de conclusions, il est naïf et ne connaît pas bien les filles. Et ce rêve ! Dans mon rêve, je lui ai dit non, j'étais très mécontente et troublée. Mon cœur battait très fort. Je me suis réveillée avec le même état d'âme. Je l'aime vraiment. Pourtant tout ne me plaît pas en lui. Je le comprends, mais il me comprend nettement moins, il essaie nettement moins de me comprendre. Quelle pensée curieuse : existe-t-il l'amour “sentiment” sans désir ? D’après moi, ce n’est pas possible. Il m’est difficile de choisir.
J’attends. J’espère encore me réveiller un jour et d'un coup Sandou me sera étranger, etc. mais ça ne me réussit pas. Pour quelques minutes et même alors pas tout à fait.
Mon Dieu, je ne sais plus comment me comporter, que faire ?
Nous devrions sortir plus souvent. Et ne plus lui dire que je l’aime. Répondre avec une blague plutôt quand il me le dit, lui. Pourtant d'après Ovide exprimer son amour n'est pas mauvais. Je dois me tempérer. Oui, c'est cela qui sera le mieux. Trouver des billets de cinéma pour demain, mais comment ? Je devrais inviter du monde chez moi.
Qui ? Marie et George, Édith et Victor, Alina et Vasiliu, puis parmi les filles, Cela, Tina, Estelle. Dans environ deux semaines. Je devrais réunir enfin Édith avec Marie et peut-être avec Alina. Il faut absolument inviter Alina, je ne peux pas mêler Sandou seulement à des juifs, il faut inviter aussi des copains chrétiens. Et encore qui ? Peut-être aussi Eugène et Anca. Entre les garçons du groupe, seulement Lonci. L’idée n’est pas mauvaise. Il faut y réfléchir plus tard.
Si on me laissait travailler seulement encore une semaine à l'Institut, je pourrais terminer l’expérience nécessaire à mon projet. Je pourrais ensuite faire le rapport définitif chez moi. Je dois porter la semaine prochaine les dessins au professeur Solomon, mon directeur de thése. Me trouver un tas d’occupations. Me faire faire une permanente, mais pas aujourd’hui, c’est trop fatigant, peut-être lundi.
Aussi tard que possible. Quand je serai plus sûre de moi même. Je voudrais me déchaîner danser, m’échapper, rompre les chaînes dans lesquelles en réalité, personne ne me tient, seulement moi-même. Pas lui. J’ai placé mon cou dedans, bêtement.
Á qui demander conseil ?
Je devrais « devenir malade », partir pour une semaine à Kolozsvàr, rendre visite à ma tante, ça me fera sûrement du bien. Ce m’est nécessaire. Là-bas, je saurais mieux réfléchir. Et si son copain de Vàsàrhely était là… qui sait…
Ps. J’ai rencontré ce copain, il habitait avec sa compagne…
En attendant de demander "pardon"
12 novembre
Est-ce que grand-mère viendra nous voir ? (ps ils ne l'ont pas laissé entrer) Je pourrai demander à ce moment-là quelques jours de vacances. Me les donnera-t-on ? Je ne rencontre pas Sandou jusqu’à dimanche. C'est vrai que "ne le dis pas trop vite", comme on le dit ici. Est-ce qu'ils vont nous laisser partir ?
En relisant mon journal je me suis rappelée :
La plupart des gens me savent calme, détachée. S'ils savaient combien de lutte interne cela m’a coûté pour arriver à ça.
Ne serait-il pas mieux d’exprimer mes troubles et de ne pas me tourmenter sans cesse. Ma lutte permanente : domine-toi, reste calme, j'ai écrit ces mots il y a une année, puis encore et de nouveau. Mais peut-être la vie extérieure est ainsi. Je préférerais habiter dans une petite ville où il y a beaucoup plus de tranquillité. Comme je la désire !
En réalité, quel est mon but immédiat ? Me marier ? On ne peut pas résoudre cela comme les études. Partir, ce n'est pas mon rêve. Étant donnée la situation telle quelle est actuellement, il faut partir, partir - mais où ? En Transylvanie ? Je ne désire pas du tout aller en Palestine. Ces temps-ci, je m'étonne même quelquefois : pourquoi je me suis inscrite pour émigrer ? Je suis habituée à obéir à papa dans les choses sérieuses. En réalité, c’était probablement la cause principale.
Étrange, j'étais en crise aussi il y a une année. Mais je m'en suis sortie ! Je disais alors : "je ne suis pas faite de cette matière". Alors Julie ? Vas-y ! Va.
Heureusement, depuis lors j'ai rencontré George, le vrai. Pas le “fantasme”. Il ne m’intéresse plus autrement que comme le mari d’une copine.
Je voudrais rencontrer Sandou chaque jour. Quand il dit : « ma semaine est arrivée », ça me fait mal (il ne veut pas alors qu'on se voie pour certaines raisons.) Je serais étonnée ensuite si je le voyais avant dimanche, je m'habitue à l’idée, je ne veux même pas le voir avant. C’est un de mes bons traits de caractère, n'est ce pas. Je viens de découvrir que j'ai écrit au sujet de Sandou aussi en octobre 1957 et en mars 1958, c’est surprenant.
Je sais que je peux bien travailler, faire des recherches, j'ai réalisé davantage et mieux que les deux autres chimistes de notre groupe qui ont pourtant terminé leurs études depuis quelques années. Mais le bon travail ne compte pas ici ! Ils ne veulent pas me laisser terminer mes travaux de recherche. Je devrai lutter et malgré tout les finir (dans ces conditions.) Il faut (faudrait) avoir la force de les finir. La relecture de mon journal me fortifie et me rend confiance. Le plus important est d’être toujours content de soi.
Je crois que pour le projet de fin d’étude, c'est les chefs qui m'ont empêchée de le terminer. Si j’en étais sûre... Alors ? Je suis très fâchée contre le directeur de l’Institut[1]. Mais je réussirai à remonter de nouveau ! Et ma conscience est tranquille.
Le lac Snagov était merveilleux ! Il faudra cet été - si je suis encore ici - y retourner, nager dans le lac, faire le tour à pied. Cette après-midi j'écouterai de la musique. Il s’est avéré que Sandou m'a mieux comprise que je ne le croyais. Il est plus perspicace que je ne le pensais. Est-ce vrai ?
Ce journal, je l'ai écrit pour moi et pas pour le monde en général, comme avant quelquefois. C'est bien. Point. Puis, peut être un modique signe d’interrogation ?
Je suis trop enfantine encore en certains points, mon chef avait raison. Changerai-je un jour ? Il y a des gens qui restent, même ayant les cheveux gris, toujours enfants d’une certaine façon. Pour qui la vérité reste aussi importante que pour moi. Ou pour Sandou. Nous avons le même regard sur un tas de choses, même en politique.
C'est possible que je sois devenue amoureuse de lui parce qu'il m'aimait tellement. Comme disait Paul Géraldy (si tu m’aimais, comme je t’aimerais).
Le problème avec Sandou est que si je dis "non" une fois, il n'insiste plus. Pourtant les filles s’attendent à ça des garçons. C'est aussi vrai, qu'ainsi il ressemble davantage à mon ancien idéal des garçons : "sincérité absolue, partage complet". Peut-être c'est quand même possible ? Ma tête répond non, mon cœur dit oui.
J’ai réussi à m’apaiser.
Dans cette pièce où j’écris, il y a plein de gens, mais c’est comme si j’étais seule justement à cause de ça. Je me suis cachée derrière une affiche et ils sont occupés. En écrivant je me suis un peu soulagée. Réfléchir en écrivant était un bon médicament. Pourtant un mal de tête le remplace. C’est quand même mieux qu’avant. Est-ce à cause des yeux ?
Bon, j’y vais (parler avec cette femme!) arranger mes affaires.
J'ai parlé, demandé humblement "pardon de l'avoir ofencée" et elle m'a répondu qu'elle ne se souvient de rien. A cela, bien sûr, a suivi que mes papier "cadres" ont été "perdus" et même pour ma retraite, on n'a pas trouvé trace... de mon travail dans l'institut de recherche pendant presque cinq ans! J'ai été "gentillement" mise dehors de travail, puis plus tard... mais je raconterai cela à la suite. J'ai reçu le papier prouvant que j'y avais travaillé sur ma thèse, mais par derrière, sans que je sache encore, ils ont averti l'université que je suis "ennemi d'état"... et d'autres chagrins ont suivi dont j'étais pas encore avertie.
[1] Ancien « ami » de Cluj de la famille.
