De plus en plus envie de toi

Cher Sandou, 31 mai 1961, Israël

Le mois de mai est passé et nous ne sommes pas encore ensemble. Je ne l’aurais pas cru. J’espère beaucoup qu'il ne se passera pas encore un mois jusqu’à ce que nous soyons réunis.

Pour moi, cette dernière semaine s’est bien passée, parce que je n’ai plus du tout de nausées, je peux circuler en voiture, il peut faire chaud et je n’ai plus envie de vomir comme avant. Et tu sais comme on est, on se sent saine seulement quand on est guéri de quelque chose. Ainsi, momentanément je me réjouis énormément de ne plus me sentir mal. Et j’ai été soumise à un grand test, puisque depuis trois jours on a le Hansin et il fait 38 à 40° à l’ombre et même le soir il ne fait pas plus frais, en plus il y a très peu d’humidité, en réalité ce n’est que cela qui me dérange. Et c’est seulement le printemps encore pendant deux à trois jours, l’été il fait plus chaud, mais au-dessous de 40 à 35° et le vent est plus humide. Pas comme aujourd'hui où l’air semble stagner.

Hier soir j’ai vu la mer, aussi tranquille qu’un lac, si calme et si noire que cela faisait presque peur, d'autant plus, que le ciel était enfermé dans une sorte de brume et on ne pouvait pas voir les étoiles, seulement la pleine lune.

Nous avons entré dans un café avec l’air conditionné, j'ai eu froid mais je suis quand même restée et j’ai mangé une glace. Chez vous, il pleut toujours?

Tout aurait été bien, si avec le mieux corporel je n’avais pas commencé à avoir de plus en plus envie de toi, à cause de cela je me sens un peu nerveuse - je veux que tu sois à côté de moi rapidement. Lentement mon ventre grandit, ces derniers temps je sens comme la peau s’étend.

J’ai bronzé un peu, aujourd’hui j’ai été au bord de la mer pendant deux heures.

Qu’est ce que tu fais, chéri? Écris-moi sur toi, comment passent tes jours. Je t’aime beaucoup et je sens intensément qu’on appartient l’un à l’autre! J’ai bonne mine dorénavant et je regrette beaucoup que tu ne puisses pas me voir, tu serais heureux. J’ai pris un peu du poids qui me manquait et je me sens reposée. Je transpire, transpire mais je suis bien et j’attends avec impatience tes prochaines lettres. Je t’embrasse à t’étouffer, t’envoie des baisers chaleureux, ta femme et ton amie, Julie.

Mon amour, je t’embrasse sans arrêt, longuement, longuement, J.

Imagine-toi

Mon cher ours, 25 mai 1961

Presque 24 heures se sont passées depuis que je t’ai écrit ! Ceci n’est pas admissible. Donc j’ai pris rapidement le stylo et le papier et je suis de nouveau avec toi. Tu ne peux même pas te rendre compte (mais en réalité si) combien cela me fait plaisir quand je reçois des nouvelles de toi. Elles me font te sentir plus proche, et bien que tu sois encore loin la distance et le temps qui nous séparent avant de nous revoir diminuent. Comme si tu étais palpable. Tu comprends ?

Tu ne te plains pas, les problèmes domestiques ne te découragent pas? Que dirais-tu si tu faisais le ménage tous les deux jours, un peu de nettoyage, d’ordre, cela vaudrait vraiment la peine. Mon amour, je peux m’imaginer combien cela peut t’être désagréable de revenir dans la maison vide, personne à t’attendre, tu n’aimais pas cela avant non plus, mais mets ma photo bien en vue et imagine-toi qu'aussitôt après que tu rentres à la maison je te saute au cou et après... tu verras tout seul. Tu pourrais quelquefois inviter ta soeur au théâtre. Je voudrais avoir des nouvelles de mes amies Véra, Alina, Maria. Je t’aime beaucoup, mon garçon aimé, chaque jour je me sens plus près de toi.

Ici il fait beau, je me sens comme si j’étais en vacances à côté de la mer, je mange beaucoup, en plus des légumes d’été il y a aussi déjà des raisins de très bonne qualité et j’ai commencé à prendre un peu de poids. Je suis en train d’apprendre sérieusement l’anglais, puisque partout où je veux m’engager comme chimiste ils me demandent ou l’allemand ou l’anglais, et bien sûr c’est l’anglais sur lequel je travaille, puisque je dois seulement l’améliorer.

Bonne nuit, je t’embrasse, Julie

Cher Sandou, ta lettre m’a rendue heureuse et sur tout que tu as écrit de chaud et gentil de notre Julie aimée, gentille et intelligente, je suis d’accord avec toi. Nous t’attendons avec impatience, je suis très contente que ma Katinka t’ait connu et aimé! Julie étant chez moi, et pour moi le plus grand cadeau, je n’en ai pas besoin d’autre.

Je t’embrasse, Grand-mère Sidonie

J'ai eu des larmes aux yeux en te lisant

24 mai 1961

Si je ne l'étais pas encore, après avoir reçu tes lettres, je tomberais encore plus amoureuse de toi. Je ne savais pas que tu étais un tel poète, même Topirceanu n’aurait pas écrit un aussi beau poème, en exprimant ainsi ses sentiments et qui en plus, sonnent si bien. Surtout avec tant de chaleur, plein de sentiments et d’amour pour moi. J’ai eu des larmes aux yeux en te lisant, je n’arrive pas à croire que c’est moi qui suis autant aimée de mon mari.

Hier j’ai eu une journée fantastique! J’ai reçu ta lettre avec ton poème, mon père m’a renvoyé dans une enveloppe fermée tes lettres du 15 et du 17, et j’ai reçu très rapidement, le 23 tes lettres envoyées directement ici! Elle est arrivée en moins de six jours, je n’arrivais pas à y croire et elles ont tant de chaleur en elles! Moi qui croyais savoir écrire des lettres chaleureuses, je me sens d’un coup pauvre par rapport à elles, je ne crois pas savoir mettre tant de chaleur dans mes mots, bien que, je le voudrais énormément. Je t’aime beaucoup, mon cher, mon amoureux et maintenant chaque fois que je pense à toi je suis très heureuse. Je vais être patiente et croire en notre futur, proche ou éloigné. C’est bien d’avoir de la patience et de penser à toi comme à quelqu’un de très proche, qui va être bientôt près de moi, j’espère, au moment où l’enfant bougera dans le ventre de sa mère.

La pensée d’avoir un enfant me donne tant de joie, chaque fois que je me le rappelle, comme si j'étais une fillette qui va avoir sa première poupée à elle, mais encore plus, je suis pleine de bonheur! Et le fait que tu sois aussi heureux, que tu partages ma joie, double mon plaisir. Grâce à ça je ne suis plus nerveuse, impatiente - puisque cela pourrait nuire à l’enfant.

Et, à partir de maintenant, c’est notre futur bébé qui est le plus important pour nous, n’est ce pas?

Je t’embrasse, je t’embrasse. Pour toutes les fleurs que tu m’as achetées, pour tout que tu m’as écrit, et pour toi - parce que tu existes et parce que nous nous aimons tant et encore un baiser pour le futur père!

Mon chéri, tu as le temps de m’écrire seulement la nuit? Dors plus! Je veux te revoir reposé, fort et frais. Et bronzé. (il y a du soleil là-bas?) Ici, il y en a plein. Mais je sais que tu es fort, bien, les haut et bas sont naturels.

Je t’envoie beaucoup de chaleur de mon cœur, mon âme et amour, Julie

Je remercie ta mère qui prépare déjà des choses pour le futur enfant, ceci m’a beaucoup touchée. Ne crois pas que ta sœur qui t’aime te soigne pour moi et pas pour toi, son frère aimé qui partira bientôt. Sois gentil avec elle et aie de la patience, n’oublie pas qu’elle est beaucoup plus seule que toi.

Nous sommes séparés momentanément mais je suis avec toi-même quand tu ne le sens pas, et tu sais que n’importe comment nous serons ensemble. Mais elle se sent seule, même quand rarement, son mari est là et elle n’a aucun espoir de voir sa solitude disparaître. C’est une énorme différence et la pauvre est beaucoup plus malheureuse que toi, il faudra que tu sois plus chaleureux avec elle, et que ce soit toi qui la gâtes encore autant que tu peux et qu’elle n’ait pas peur de toi, n’ai-je pas raison, mon amour? Je suis aussi souvent irascible, même si j’essaie de me dominer; moi aussi j’ai envie de hurler quelquefois et je ne trouve pas ma place, surtout vers le soir. Vers le 21 juin ce sera le milieu de ma grossesse et le bébé bougera probablement. Ma mère a été trop malheureuse, je ne voudrais pas son nom pour notre fille. Et bien sûr nous allons avoir deux enfants,

Je t’embrasse longuement, longuement, mon amour, Julie

Cherche-moi en toi-même

Mon cher mari, 19 mai, 1961

J’ai rêvé de toi, mais des bêtises, que nous nous sommes querellés aussitôt que tu es arrivé, c’est toi probablement qui t’es fâché contre moi.

Mon amour, ne me cherche pas dans le parc, ni au lac où nous étions allés, cherche-moi en toi-même.

Apprends sur des machines, puisque cela est plus facile en roumain pour toi. Va au théâtre.

Je vais au cinéma mais cela coûte cher ici, ils ont des sous-titres en français ou en anglais. Le yiddish est parlé ici par beaucoup de gens âgés d'Europe, les jeunes parlent surtout l’hébreu, mais la plupart parlent aussi anglais, en plus de leurs langues maternelles si diverses. Dans le bâtiment où j’habite, on parle beaucoup hongrois et roumain. De toute façon, tant que nous ne saurons pas où nous allons nous installer, ce ne sera pas la peine de commencer à apprendre une langue. J’ai commencé à avoir de l’appétit, mais je n’ai pas le droit de prendre plus d'un kilo par mois. Embrasse un à un les membres de ta famille qui s’occupent si bien de toi là bas.
Julie


Ceci est la deuxième lettre que je t’écris aujourd’hui, puisque ici le papier lettres Par Avion est si petit que je n’arrive pas à y mettre tout que je veux te dire. Même des semaines ne suffiraient pas pour tout!

J’ai été contente des photos que tu m’as envoyées, elles sont très réussies. Également, que tu t’es fait faire un costume et des chemises à manches courtes et des sandales. Ce n’est pas grave pour l’apprentissage de la langue, de toute façon nous ne savons pas encore lesquelles seront les plus utiles, mais si tu relisais les notions sur la meunerie moderne, machines nouvelles, cela pourrait être utile. Ici c’est un bon métier mais leurs machines sont plus modernes. Je sais de toute façon, qu’en peu de temps, n’importe où, tu apprendrais vite, tu te trouverais bien - avec la longue pratique que tu as.

Mon amour, je n’ai pas pensé même un moment à te demander de ne pas penser à moi, j’ai seulement écrit que tu devais éprouver de la joie pour tout, à partir de la plus petite chose, un soleil qui descend ou monte, une belle pomme, etc.

Ici les couleurs sont spécialement belles et les variations des fleurs étonnantes et me font beaucoup de plaisir, il y en a dans les jardins plus anciens de l’autre côté de la rue, je m’en réjouis souvent en les regardant. Et la nuit en regardant les étoiles et en pensant que tu vois les mêmes.

N’aie pas peur pour moi, grand-mère prend très bien soin de moi, cela lui fait même plaisir d’avoir quelqu’un à s’occuper. Elle est extrêmement bonne avec moi. Elle me fait exécuter les mouvements de gymnastique, elle va même me faire une nouvelle jupe, elle me dit de ne pas m'inquiéter quand pendant cinq jours je n’ai pas de lettres.

Je t’ai déjà dit, je crois, que pour le moment je reste ici, à Givataim, à côté de Tel-Aviv où habite grand-mère. Je n’ai pas besoin de chemisette, mais le service de table dont j’ai cassé une assiette, serait bien venu. Aujourd’hui, comme future mère sérieuse, je ne ferai plus de choses comme ça.

Je t’embrasse longuement, mon garçon chéri, Julie

Je réponds à tes lettres

Mon cher mari,

Je réponds à tes lettres de fin avril et début mai avec un peu de retard. Mais avant je te donne de mes nouvelles.

Je ne sais pas si je t’ai déjà écrit que j’avais commencé à rafraîchir mes connaissances d’anglais avec Suzanne, une enseignante très sympathique habitant dans le même bâtiment que grand-mère. J’apprends beaucoup et ainsi j’ai au moins une occupation sérieuse.

Hier j’ai été chez le docteur, celui que j’avais à Bucarest et que je regrettais depuis qu’il n’était plus là-bas, il m’a dit que l’enfant se développe bien, a grandi et m’a conseillé de faire de la gymnastique, pour renforcer les muscles de mon ventre, il m’a recommandé d’aller chaque mois au contrôle.

Je me suis acheté une jupe très bon marché mais belle et un grand chapeau de paille qui me va bien, il va te plaire, tu verras. A part une paire de sandales, ce sont mes premiers achats ici et ils m’ont donc fait beaucoup de plaisir.

Je ne dois pas te le dire mais quel plaisir j’ai eu avec ta lettre du 29 avril et toutes les nouvelles que tu m’avais écrites. J’attends avec impatience que tu sois de nouveau appelé au sujet de ton départ, et je te demande de me prévenir aussitôt. Ton télégramme plein d'amour pour moi m’a enchantée, mais j’espérais qu’il contiendrait de meilleures nouvelles : la date de ton arrivée. Tu vois, papa m’envoie dorénavant tes lettres rapidement, il est à Bruxelles. Aie encore un peu de patience et tout va bien tourner.

Je reste beaucoup au soleil. Je porte dorénavant un soutien-gorge puisque cela m’a été recommandé et l’appétit m’est revenu. J’espère toujours que mes lettres ne vont plus te trouver là-bas, mais maintenant il faut encore avoir un peu de patience toi et moi aussi. Je suis heureuse de pouvoir jouir de la jolie couleur jaune des fleurs d’ici, du ciel avec des nuages roses au coucher du soleil…

Je t’embrasse, ta femme Julie

Mon cher, 8 mai 1961

Aujourd’hui j’étais assez déprimée, mais moins que dimanche. Je suis restée au lit jusqu’à midi et je n’avais envie de rien. Il faudra enfin que j’aie une bonne nouvelle de toi, quelquefois ma patience s’arrête - en réalité cela ne fait que deux mois que nous sommes séparés, mais... ta photo me sourit, me donne courage. Je t’ai beaucoup écrit ces derniers jours.

Je me suis levée, j’ai mangé, j’ai lavé la vaisselle et je me sens un peu mieux, il faut se débarrasser rapidement des mauvais sentiments.

Grand-mère commence à meubler de plus en plus son appartement, une table, 4 chaises sont arrivées et un petit bureau confortable sur lequel j’écris ceci. Chaque meuble apporte une amélioration de l’appartement, un plaisir, - et quelle joie ce sera lorsque nous achèterons le lit pour notre bébé.

Je t’aime, mon amour, et de temps en temps tu me manques tant, que je ne sais plus quoi faire. Pourtant, d’habitude je suis forte, courageuse et intelligente, sûre que l’attente ne va plus être longue.

Je t’embrasse, mon mari adoré, chéri, au revoir, Julie

Je voudrais te câliner

Mon amour, 6 mai

Hier soir je t’ai écrit dans ma tête une lettre après m'être couchée et ce matin j’essaie de te l’écrire, cette fois sur papier. En réalité il s’agit seulement de la pauvreté de la langue humaine.

Je voudrais te câliner de tant de façons, mon cher, mon mari aimé et les mots sont faibles pour exprimer mes sentiments. Mon homme, je sais que les mots ne sont que des mots, mais je sais par expérience combien ils peuvent réchauffer le cœur. Mon garçon et mon homme et propriétaire, et je peux aussi dire mon ours chéri, ensuite aussi mon amour. Avec cela, mon pauvre vocabulaire s’est épuisé et de mes sentiments, de mes envies de toi je n’ai exprimé qu’un tout petit fragment.

Quand je veux me sentir mieux et être heureuse je m’imagine que je t’embrasse, que nous nous embrassons avec mon bras sous ton manteau je te tiens le dos. Et nous nous embrassons longuement, longuement et encore, sans en avoir assez. Ou bien je m’approche de toi, te demandant de la place, pour que tu me chauffes sous ta couverture, mon cher amant. Mais je me rends compte que je ne réussis pas à m’exprimer aussi bien que je l’ai fait rêvassant hier soir dans mon lit, mes propos ne sont pas aussi ardents.

Tu te souviens, dans le “Cyrano” quand Roxane dit au jeune homme qui lui disait ‘je t’aime, je t’aime beaucoup, je t’adore” (moi aussi!), “et maintenant, les détails”. Elle avait raison, les mots, même quand ils restent seulement des mots, font beaucoup de plaisir, n’est ce pas, Monsieur?

Mon chéri, j’ai relu cette lettre et j’ai presque décidé de ne pas l’envoyer, mais je crois qu’elle va quand même faire plaisir à mon amoureux, n’est ce pas? Donc je ne vais pas la déchirer.
J’espère, que bientôt, nous pourrons dire de vive voix nos pensées et de jolis mots, mais je crois qu’il suffirait que nous nous regardions l’un l’autre dans les yeux et ça dira tout ce que notre bouche ne pourra dire.

Je t’embrasse sur tes yeux, mon garçon chéri et bonne nuit! Ta Julie

Je voudrais savoir

Répondez-moi, s'il vous plait, en commentaire, ici.
  • Les lettres ne sont-elles pas trop longues?
  • Est-ce possible de les lire d'un coup?
  • La fréquence n'est pas trop grand, jour à jour?
  • Je sais, d'après la statistique qu'environ 40 vous venez et ouvrez ceci jour à jour, mais restez aussi, lisez ce qu'il dit, comment est-ce vous parait?
Cette fois, j'ai vraiment besoin d'un peu de "retour".

Etincelles dans mes yeux

5 mai 1961

Hier et aujourd’hui j’ai eu deux bonnes journées et ma tante Hanna m’a dit qu'elle avait enfin retrouvé dans mes yeux les étincelles de mon enfance: j’ai enfin reçu une lettre de toi envoyée directement ici et cinq réexpédiées par papa de Bruxelles. Je ne comprends pas pourquoi, de Bruxelles pendant 15 jours on ne m’a pas expédié immédiatement tes lettres. L’important est que je les ai enfin reçues, de toi, de ta sœur et aussi des photos et des poèmes.

Je rayonne de bonheur. Depuis que je suis avec grand-mère je me repose bien et je commence à mieux manger et à gagner enfin du poids et tous disent que j’ai meilleure mine, tes lettres me rendent encore plus heureuse.

Je répondrai avec beaucoup de détail à tes lettres, mais pour le moment je veux seulement te dire combien je t’aime, je ferme mes yeux et je m’imagine que nous nous embrassons. Ce n’est pas vrai, que tu ne peux pas m’embrasser, ferme tes yeux et je suis déjà là, tu m’embrasses et je sentirai. Moi, c’est ce que je fais, quand j’ai déjà trop envie de mon mari.

J’ai commencé aussi à m’imaginer comment cela se passera quand nous nous reverrons et j’ai commencé, en pensée, à me quereller avec ma famille car ils voudront aller t’accueillir à l’aéroport, eux aussi, mais je veux qu’ils me laissent t’avoir pour moi seule! Nous allons avoir une chambre séparée chez grand-mère et s’il ne dépendait que de moi, personne ne te verrait, pendant deux jours au moins, nous ne serions que nous deux. Nous verrons. Attendons d’en arriver là. Mais j’espère que ma lettre t’arrivera vite, J’embrasse toute la famille.

Ne t’en fais pas pour moi, mes lèvres sont gercées à cause du vent et pas à cause de la fièvre, je n’ai pas eu de fièvre depuis que je suis partie.

Mon amour!
J’essaie de répondre à tes lettres. Je les ai reçues hier, je t’ai aussitôt écrit, mais je voudrais maintenant te répondre en détail.

C’est dommage que nous n’ayons pas eu le temps d’aller ensemble sur nos endroits “historiques”. Je te vois avec ta cigarette, fumant sur le bord du lac Baneasa et nous deux, quelques semaines avant de... quand tu me disais “je ne te promets plus”. Je savais déjà alors que je serais à toi et jamais je ne l’ai regretté, au contraire. Pour ne plus parler de nos temps préhistoriques, quand devant la maisonnette blanche, nous avons pris un bain de minuit en maillot et puis tu me tenais sagement le dos avec ton bras.

Les dernières photos faites avant mon départ sont vraiment bien sorties et Alina a très bonne mine dessus, avec quel appareil les as-tu agrandies? Envoie-moi, s’il te plaît, les photos nues faites au début de notre mariage, personne d’autre que moi ne les verra, je ne veux pas, en aucun cas, qu’elles se perdent ou soient détruites. Merci aussi pour les poèmes envoyés, ils m’ont fait grand plaisir.

A propos du petit banc où nous nous sommes querellés, c’est moche qu’ils aient changé sa place, mais au moins personne d’autre ne pourra aller à la même place. Et le banc du parc où tu m’as dit un soir de Novembre “cette bouche n’appartient maintenant qu'à moi”. Et maintenant t’appartient toute la femme avec l’enfant qu’elle a dans son ventre et tout l’amour qu’elle a dans son cœur.

Seule maman connaissait le code pour encaisser les chèques, essaie ”Katinka” ou dis-leur la vérité, qu’elle est morte. Mais tu as raison, le plus important est que nous nous aimions autant et que nous nous entendions si bien, le reste viendra sûrement. La providence aide l’amour. J’espère que nous ouvrirons déjà ensemble les livres que tu as envoyés.

Je t’embrasse mon mari chéri aussi fort que je peux,
ta Julie.

Cher Sandou, 2 mai 1961

Cher Sandou 2 mai 1961 (I)

Je t’écris à toi, mais cette lettre est aussi adressée à ton frère qui m’a demandé de lui décrire les endroits où je passe et à tous les autres à qui tu veux la montrer, qui peuvent être intéressés par ce que j’écris.

En venant ici, je suis passée de Zurich fleurie de fin de printemps, par Bruxelles froide et pluvieuse, dans l’été de Tel-Aviv. Les gens disent qu’ici “il fait encore froid et que l’eau est encore trop froide pour se baigner”, mais tenant compte du temps en Roumanie, on est déjà ici disons, fin Juin.

Pendant la journée il fait très chaud au soleil et l’eau de mer est agréablement chaude, fraîche - mais pas froide et on peut mettre un tailleur d’été “de printemps” disent-ils, mais le mieux c’est de s’habiller carrément en robe d’été. Heureusement j’en ai emporté avec moi. Mais dans l’appartement il fait frais car le sol est partout en carrelage comme dans la cuisine chez nous, et à l’ombre aussi, surtout le soir on ne peut pas encore sortir sans un pull. Au début, j’avais aussi besoin de quelque chose sur le dos dans la maison et mes pulls restés à Bruxelles m’ont beaucoup manqué.

Dès la deuxième journée, je suis allée voir la mer, elle n’est pas loin, en réalité je pourrais dire qu’elle est “dans la ville”. La mer est d’un bleu clair très beau, comme le ciel ici. Tu sais qu’il ne pleut pas du tout ici, du début du printemps jusqu’à la fin de l'automne et, s'il y a quelques petits nuages dans le ciel, c’est seulement pour mieux souligner son bleu clair. Le ciel devient gris seulement dans les jours de “Hansin” vent arrivant du Sahara, chaud, sec et désagréable (soufflant pendant les jours de printemps ou d’automne), et les gens, surtout ceux qui habitent ici depuis plus longtemps, se plaignent des douleurs que le Hansin leur provoque - à chacun selon son point faible ou bien il leur donne mal à la tête. Aujourd’hui par exemple le Hansin est arrivé et d’un coup il est devenu très chaud, l’air est stagnant et lourd, donc j’ai préféré rester à la maison, avec des fenêtres fermées pour un peu plus de fraîcheur. Dans les maisons et les appartements où l’air conditionné existe, c’est encore plus agréable.

Grand-mère s’est décidée juste aujourd’hui à acheter un appareil, elle aussi. Cela coûte assez cher, mais en vaut la peine, surtout, nous ne sommes pas encore au printemps et le véritable été dure ici longtemps, de juin jusqu’à fin Octobre. Novembre est déjà un peu plus frais, disent les gens. Je continuerai sur un autre papier, car je n’ai plus de place sur celui-ci. Je vois que j’ai beaucoup à écrire mais j’ai l’impression d’avoir à peine commencé.

Baisers, Julie.

(II) Cher Sandou,

Hélas, depuis que je suis ici je n’ai réussi à me baigner dans la mer qu’une seule fois. Parce que, bien que la mer soit près, celle de Tel-Aviv est sale à cause de mauvaises canalisations. On peut y bronzer mais très peu s’y baignent. Mais j'ai été deux fois dans une piscine d'eau de mer, à côté de la mer; où l’eau est très propre et on voit la mer de là-bas.

J’ai été une fois à Herzlia, 30 minutes de Tel-Aviv en voiture où il y a trois endroits différents pour se baigner, l’eau est propre, le sable fin et on peut aller loin dans l’eau jusqu’à ce qu’elle devienne profonde. Elle ressemble à la plage Mamaia roumaine, seulement je crois qu’elle est encore plus étendue, et si longue que je n’ai pas vu où elle commence et où elle finit. D’abord l’eau est blanche, ensuite bleue, plus loin verte, je crois à cause des fonds marins (je n’ai trouvé, tant que j’ai eu pied que du sable fin). A chaque fois la mer était tranquille, soit j’ai eu de la chance ou bien c’est toujours tranquille comme ça, je ne sais pas. C’était un plaisir de s’y baigner.

Bien sûr, vers la rive elle est plus chaude et plus on s'avance, plus elle devient froide, mais encore agréable, et les vagues ne sont pas trop grandes. Les gens viennent ici surtout pendant leur jour libre, qui est ici le Samedi, par contre le Dimanche est ici un jour de travail habituel. Ils arrivent avec des motos, des bicyclettes, des voitures et quelquefois en cars. Ils vont au bord de la mer, mais pour le moment très peu d’entre eux se baignent, parce qu'ici ils considèrent que ce n’est que le “printemps”, ils jouent avec des palettes de bois et une balle de caoutchouc à une sorte de ping-pong sans table. Ping pong ping pong ping, jusqu’à ce que la balle tombe.

Il n’y a pas d'autobus à partir du vendredi soir jusqu’au samedi soir, mais sur leur route habituelle, circule ce qui s’appelle ici “sherout” - un taxi avec 7 places en plus du chauffeur qui ne coûte pas plus cher que l’autobus et c’est beaucoup plus commode, le sherout ne te transporte que sur des trajets fixes, tous ensemble. Il coûte, par exemple 25 piastres, l’autobus 18 p. Bien sûr, le sherout circule aussi les autres jours, mais je ne crois pas si souvent. Il existe aussi des taxis habituels, mais ils coûtent trois fois plus cher qu’un sherout, indifféremment si tu es seule ou à plusieurs. Continuation suit, Je t’embrasse,
Julie

(III) Cher Sandou,

Je vois que j’en suis déjà à la troisième lettre et je n’ai encore rien écrit de sérieux. Mais j’ai décrit mes impressions dans l’ordre où elles me sont venues. Tel-Aviv et toutes les villes alentour datent de 15-20 ans, d’ailleurs difficile à savoir où elles commencent, puisque les maisons sont neuves, dans la majorité. Les maisons se suivent les unes après les autres, sans interruption, et un numéro de cette ville, puis une maison de l’autre ville d’un coup. Toutes les maisons sont modernes, avec terrasse, sans étage pour les plus anciennes, avec plusieurs étages pour les plus récentes.

Dans le centre, les arbres sont déjà grands - je crois qu’ils sont obligatoires, quand on construit il faut mettre un peu de “verdure” autour (ou des fleurs au-dessous de chaque maison). Là où les constructions sont plus récentes, les arbres sont encore tout petits et l’herbe commence à peine à pousser. Je crois, que, pour économiser de la terre la plupart des maisons n'ont pas de rez-de-chaussée et, à la place, il y a un jardin au-dessous, les maisons sont construites sur des colonnes. Ces maisons se multiplient et croissent comme des champignons, et l’herbe prend de plus en plus le pas sur le sable.

Par exemple chez grand-mère où j’habite maintenant, au bout de la petite ville Givataim, on construit des bâtiments pour les nouveaux venus appelés “olé”. Certains sont prêts, les autres encore en construction. Grand-mère a reçu un logement, il est vrai hélas, seulement après dix mois et beaucoup de promesses reportées, et c’est ainsi que mon pauvre grand-père est mort avant que leur appartement soit fini. La première fois que je suis arrivée ici, il y avait du sable à la place du trottoir. Après trois jours, je suis de nouveau venue et le trottoir était déjà fini.

Chaque jour il y a plus d'herbe et on aura aussi des fleurs, qui sont plantées et arrosées avec beaucoup d’eau chaque jour par des canalisations souterraines.

Les maisons environnantes ont déjà des fleurs et celles en face, qui ont déjà dix ans, ont une végétation encore plus riche. Encore plus surprenant dans cette terre tellement sableuse à partir de juin croissent d’énormes abricots, des raisins, des fraises, des concombres, des tomates, des choux... Celle qui s’habitue le plus difficilement est la pomme, elles existent mais elles sont petites et vertes, sucrées, trop d’ailleurs.

J’ai vu beaucoup de belles choses, mais cela ne veut pas dire que les gens vivent ici facilement. Pas du tout. Il y a de nombreuses difficultés, beaucoup de travail et celui qui n’a pas un bon métier ou pas beaucoup d’argent vit très difficilement.

Au revoir mon cher époux, Julie