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Je te quitte

Fin décembre 1997

Quand on s’est habitué à une place, on le chérit, on s’y sent bien, on est passé des bons moments là, c’est toujours douloureux de le quitter. Je ne suis que depuis soixante jours avec toi, mon cher cahier et déjà je t’ai rempli. Dans toi reste, lors que je te quitte, une partie de moi.

Ton couverture faite de liège, créé avec soin, était agréable à toucher, à tenir dans la main. Tes cinquante pages blancs cassés sont aujourd’hui remplis par une écriture serrée à l’encre noire ou bleue, suivant les jours. Mais il y a en toi aussi quelque chose d’immatérielle, une partie de ma vie, une partie de mes joies et mes souffrances, une partie de mes souvenirs.

Bien sûr, je les recopierai et en partie c’est déjà fait, je les mettrai dans mon Mac portable, je les relirai, j’emporterai ton souvenir avec moi.

Bien sûr, de temps en temps, je reviendrai vers toi, te feuilleter, te caresser, te regarder. Puis tu resteras enfuis, avec les autres.

Mais j’aime écrire dans toi, tu m’inspirais, j’ai passé de bons moments en ta compagnie, j’ai du mal à m’en séparer. Plus la fin s’approche, plus mon cœur se serre, plus j’envie d’aller lentement, faire durer une peu plus encore.

Encore quelques lignes et c’est fini pourtant, définitivement fini. Je te regarderai, je te caresserai, je recopierai ton contenu, au moins une partie. Non! Cela me fera trop de mal. Avant de m’en séparer, si définitivement, je commencerai à choisir le prochain cahier.

Vais-je prendre un cahier ordinaire ou ta sœur jumelle? J’en avais acheté deux, toi et une autre en même temps. Non, à une année d’intervalles. Longtemps, j’ai pensé que tu étais trop beau pour être rempli avec n’importe quoi, pêle-mêle. Je te conservais pour des pensées « importants », pour des « écrits spéciaux ». Puis, un jour, mon cahier « ordinaire » rempli au milieu d’un récit, j’ai décidé à le continuer sur tes premiers pages. J’ai sauté dedans même sans m’arrêter à réfléchir. Les premiers pas faites, les premiers pages remplis, continuer paru naturelle.

Je t’ai amené avec moi un peu partout, de Paris à Évry et Celles.

Tu as même fait avec moi un tour à l’étranger. Mais le plus souvent, j’ai écrit… dans mon lit, comme maintenant, en écoutant François, d’une demi oreille, jouer de l’orgue ou de piano électronique, les oiseaux chantant dehors.

Que c’est dur de quitter, renoncer. Le lieu cher, mais surtout, tout où l’on s’est mise quelque chose de soi, tout à quoi l’on s’était attaché. Je sais pourtant par expérience des autres départs douloureux ou faciles, je sais qu’après le coin, un nouveau lieu m’attend, guète déjà mon arrivée. Lequel ? Il y aurait plusieurs voies, il faudrait choisir, décider lequel prendre.

Je sais, de nouvelles joies m’attendant là-bas, mais malgré tout, c’est avec le cœur serré, des polices serrées que je te dis : « Adieu ! »

Le foudre tombera-t-il sur nous ?

Vraie histoire raconté comme un récit.

5 août, 1997 Celles

Nous sommes sortis dans la nuit tombée, main à main. La fraicheur de la soirée nous a accueillie. Toute la journée a été d’une chaleur torride. J’aurais dû me réjouir qu’enfin, on peut respirer. Alors, pourquoi je frissonnais ?

J’accélère le pas, troublée et ne voulant pas qu’il s’aperçoive, lui aussi. J’aurais une envie inexplicable de retourner à la maison, à l’abri. À l’abri de quoi ? Sans un mot, il me sourit et me serre la main. Bien sûr, il lit en moi. Il s’est aperçu de mon trouble injustifié.

- Viens ! Je voudrais cueillir des prunes.

À peine arrivés à l’allée centrale qui menait vers les champs et les vergers, un éclaire frappe en face de moi. Je reste sidérée. Le ciel est presque clair, quelques nuages gris ici ou là. D’où vient l’éclaire ?

- Revenons, rentrons ! J’ai vu des éclaires.

- Éclaires ?

Il regarde longuement par où je lui montre à l’horizon.

- Je ne vois rien, tu te l’es imaginée.

- Non, je les aie vus !

Il regarde de nouveau. Devant ses yeux et doigts de magiciens les éclaires mêmes se sont arrêtés stupéfaits, en attendant patiemment qu’il regard ailleurs. Voilà, c’est fait. Il tourne et va vers la grange à pailles.

- Viens ! Cela sent si bien.

J’obéis, comme toujours il me subjugue avec son charme et ses cadeaux. Ce soir, c’est l’odeur de paille fraîchement coupée qu’il m’offre en souvenir inoubliable.

- Oui, merci. Quel parfum !

- Restons-nous sous la grange ?

Je le regarde.

Il répond non avec ses yeux, il veut continuer la route. Le verger l’attire.

Tiens, me dit-il une fois arrivé entre le verger et les champs. J’ai trouvé un merveilleux prune, sucré comme le miel.

Il mord la moitié et m’offre l’autre. Ma salive coule sous la saveur aromatisée de ce fruit mûr et parfumé, mon cœur se réchauffe. Qu’il aime partager tout avec moi! Quelle chance! Quel cadeau merveilleux la vie m’a donnée!

Mais est-ce sage de rester sous l’arbre? Inquiète, je regarde le ciel ; médusée. La colère tombe et frappe. Un, deux, trois… dix, vingt éclaires l’un après l’autre. Et ça continue. Chacun est différent et semble s’approcher de nous de plus en plus.

Qu’avons-nous fait ?

Une prune partagée? Une pomme dérobée? Avons-nous trop essayé lors notre vie apprendre encore et encore? Approfondir et élargir nos connaissances? Est-ce mal, vraiment?

Cette fois, il regard, lui aussi, fasciné.

- Oui, maintenant je les vois, moi aussi. Mais ils sont encore loin de nous…

Cet « encore » me dérange. Ils vont arriver bientôt tout près, nous entourer, le foudre frapper, nous frapper.

- Viens, rentrons rapidement alors.

- Tu veux te mettre à l’abri ?

- Oui. J’ai peur, je le reconnais, cette fois ouvertement.

Il me serre contre lui. Il embrasse mes lèvres. Je tremble. De quoi? Comme d’habitude, je frémis sous ses doigts. Je l’attire de mes bras en essayant d’oublier les éclaires se rapprochant rapidement de nous. Arrive ce qui doit arriver.

Et voilà, maintenant c’est lui qui regard le ciel, subjugué.

- Je n’ai jamais vu tel déchaînement.

J’ai l’impression qu’il n’arrive plus à bouger. Est-il devenu statue? Je ne veux pas le perdre!

- S’il te plait, viens !

Il semble se réveiller d’un rêve, prend ma main sans sourire cette fois-ci. Nous hâtons le pas. Les nuages sombres arrivent au-dessus de nous. Comment? Rien ne paraissait bouger, l’air, tout était, est encore, en suspense. Notre vie, aussi?

À peine nous réussissons d’arriver à l’abri de la maison du bout du chemin, le ciel tombe sur nous, l’orage se déchaîne, le tonnerre gronde. Cette fois-ci, il nous a rattrapé.

Mais nous sommes déjà presque là, nous sommes bientôt rentrés à peine mouillés. Sain et sauf!

Il se met à lire. La lampe vacille.

J’essaie à téléphoner, il me semble qu’un éclair le grésille, la foudre risque de tomber.

- Arrêt ! Plus tard.

- Plus tard ?

- Attends que cela passe.

Se passera-t-il pour nous? Je me le demande, mais c’est seulement mon visage qui en parle.

Je n’arrive jamais à lui cacher quoi que soit. Il lit en moi. Je l’aime pour cela. Pouvoir dire avec ou sans mots ce qui se passe, communiquer en trente-six façons… Est-ce puni par le destin ? Dieu, providence, chance, gens? A-t-on le droit de s’ouvrir, de s’aimer tant? De se réjouir tant l’un de l’autre?

Et quand enfin nous nous croyons à l’abri, échappés, l’eau entre en trombe sous la porte d’entrée, dans la maison et entraîne tout qui est par terre. Avec l’eau, toutes les saletés du jardin, de la cour entrent et nous entourent de leur pourriture. Devons-nous construire une barque? Étions-nous assez prévenants?

Est-ce le vent emportera le toit? La maison tremble.

- Qu’arrive-t-il ? demande mon amour.

- Rien de grave, j’essaie le rassurer cette fois-ci. Un peu d’eau. Des éclaires. Du tonnerre. Avons-nous un paratonnerre ?

- Crois-tu vraiment que nous aurons besoin ?

- Nous sommes au plus haut du village.

- Bien éloigné de la rivière s’il déborde, me répond-il.

- À la merci d’un foudre qui frappe.

Nous avons réussi à sauver les papiers les plus importants et nous en sommes sortis avec la vie… et plus unis que jamais.

Tout cela, c’est passé un soir chaud d’été.

***

Il m’expliqua la différence de vitesse entre la propagation de son et de la lumière. Il le savait depuis longtemps, mais il se mit à partir de ce moment là à l’étudier davantage, se disant que peut–être il y a de nouveau depuis le temps.

Je ne comprenais pas grand chose, mais des fois, j’ai des intuitions. Il commence à croire qu’il vaut mieux de m’écouter… quelquefois.

Il s’ennuyait depuis quelques mois. Je suis toute contente qu’il se passionne de nouveau pour quelque chose. Pourvue que cela dure.

Pourquoi pas ? Son amour pour moi est durable. Depuis dix ans, il ne fait que croître. La mienne de même. Oui, je l’aime. Mieux que la maison, mieux que le ciel, mieux que les prunes, mieux que les éclaires. Est-ce un pêché ? Existe-t-il ce truc là où est-ce inventé ?

Pour chacun, c’est différent. Je crois surtout à la bonté ou méchanceté.

Je ne connais pas grand-chose à l’électricité et il ne me dira pas cette fois–ci : «Tu devras savoir !» Ou me le dira-t-il, comme d’habitude ?

Je ne sais pas grand-chose, mais je sais que je l’aime. Je l’ai su aussitôt que je l’ai aperçue la première fois.

Je me suis éloigné de l’histoire, mais les éclaires m’ont fait peur et l’eau nous a bien inondé, nous a fait suer. Nous a fait craindre le pire, nous a fatigué. On a réussi toutefois ne pas perdre aucun papier important qui gisait par terre. Ce soir-là. Le foudre n’a pas tombé sur notre tête, n’a pas brûlé notre maison. L’eau entrée en force et sans crier gare aurait pu pourtant les attirer, les emporter à jamais.


Consigne : avec la même histoire, aller plus loin et faire croire à l’incroyable

Ils sortirent de la maison voisine juste avant que le soleil s’assombrisse, main en main. Se promener ainsi à Butte Montmartre était habituel, mais ici, ce petit patelin de la cour du bout du chemin, ils paraissaient indécents, surtout à leur âge !

Ils ne s’occupaient bien ni de leur maison, ni du petit bout de terrain devant leur fenêtre : un énorme rosier laissé pousser à sa guise, quelques fleurs se perdant au milieu du verdure sauvage, les herbes sauvages menaçant le jardin des autres. Pourquoi donc ne peuvent-ils pas se promener comme nous, comme tout le monde, sagement l’un à côté de l’autre ? Un jour, ils seraient punis par le ciel ! Et ce soir-là n’était pas loin de s’accomplir.

À peine ont-ils sorti, disais-je, main en main dans la fraîcheur de soir, de cette journée de chaleur torride, elle lui sourit. Quel sourire indécent vers son mari, en public ! Plein d’admiration, plein de sensualité. Heureusement encore, la voisine n’a pu l’observer, encore moins voir la réponse encore plus indécente du mari qui lui tournait le dos attentif seulement à sa propre femme. Il lui serra la main d’une façon suggestive ! Pourrions-nous encore être étonné si le ciel a écouté la voisine écœurée à surveiller de sa fenêtre ses voisins sortant d’habitude à peine dehors, négligeant leur travail quotidien de jardin et de bavardage voisin.

Sitôt que la voisine le pensa, un foudre tomba devant les yeux de la femme tenant la main de son mari. Ce premier foudre la fit trembler et lui donna envie de s’enfuir, rentrer chez eux. Mais lui continuait sa route imperturbable, l’attirant avec lui plus loin.

- Regarde, un foudre ! Encore un !

- Je ne vois rien. Absolument rien !

- Rentrons.

- Je voudrais trouver des prunes, ceux qui sont à côté des champs de petit pois sont les meilleurs. Après une pareille chaleur, elles doivent être bonnes.

- Mais ces éclairs, annonciateurs de…

- Quels éclairs, quelles foudres ? Regard le ciel au-dessus de nous. Tout est calme, rien ne bouge.

- Justement, c’est l’atmosphère lugubre, annonciateur du danger. Rentrons. (Elle l’aimait trop pour le laisser là, seul, cette idée ne lui vint même pas.)

Un peu plus loin, le ciel s’obscurcit par une grange d’où sortit un parfum esquisse et fraîche la rassurant.

- Quelle bonne odeur de foin !

- De paille.

- De paille, acquiesça-t-elle, sans ajouter à haute voix : Quelle différence ?

Ils arrivèrent sous les pruniers.

Une route étroite sépara le verger et les champs à perte de vue. Tout préoccupé, il cueillit des fruits d’un verger voisin, ceux qui penchaient dehors ou tombés par terre et s’extasia sur leur goût. Il offrit un à son épouse, amie et amante et tourna vers elle. Celle-ci était pétrifiée : les éclaires de toutes dimensions et formes frappèrent devant elle formant un rideau.

- Vite ! Retournons ! C’est dangereux de continuer ainsi.

- Oui, j’entends dorénavant le tonnerre. Mais il est encore loin.

Il tendit la main, serra sa femme des épaules. Fascinés, ils regardèrent le déversement et colère du ciel s’approchant si rapidement d’eux qu’ils n’eurent pas le temps de bouger.

Et maintenant, ils se serrent, s’embrassent !

Le ciel, plus clément que leur voisine, aimait les amoureux, respectait l’amour sincère aperçu sous lui. Il fit un bond pour que les éclairs les épargnent. Les amoureux étonnés de vivre encore, regardèrent les éclairs et les larmes de plus en plus gros du ciel s’éloigner aussi soudain qu’elles s’étaient approchées auparavant. Alors seulement, main à main, ils entrèrent et trouvèrent les larmes même dans leur maison.


En relisant plus tard, je me suis dit que ce récit, même si vraiment passé a peu près ainsi, était prémonitoire de la fin.


Des fois c'est dur d'y croire

Quelle chance que François n’est pas jaloux de mon passé.

Il me dit : « Si tu n’avais pas essayé, tu ne serais pas arrivé à moi ! Si tu n’avais pas aimé, tu serais aigrie ! »

Je me sens si jeune à côté de François. Il se sent si jeune à côté de moi. C’est merveilleux, après tant d’années, de croire de nouveau qu’un bon mariage existe. J'ai refleuris, sauf depuis un mois.

Attention Julie, il y a une année, tu disais, et François aussi, que tout vous réussit sur le plan professionnel et tu vois à quoi tu es arrivée?! Stéphanie avait raison de nous prévenir: Attention ! Il ne faut jamais se croire trop en haut. C’est alors qu’on vous tape sur les doigts.

Au moins entre nous, cela ne casse pas, se dit Julie et sourit à François, l’entoure de ses bras. Allons boire un café, nous en avons bien besoin. Le travail nous attendrait, ne va pas s’enfuir. J’aurai meilleur rendement après une petite pause, et toi aussi, t'en a besoin. Allez! Nous sortons. Juste en face, le petit café nous attend.

Je me rappelle le cœur serré les textes que j'avais tapé, imprimé. Les cafés, je n’avais même pas dix minutes pour m’arrêter, ni moi ni ma secrétaire. Avec le coeur serré je ne dis: «Je ne viendrais plus ici, à Bip, dommage.»

Non! François dit que nous sommes allés plus loin, il a raison et je lui souris avec visage rayonnant d’amour et reconnaissance. On pouvait compter sur François, on peut compter sur Lionel, ils l’ont montré encore et encore.

Partir, n’est jamais facile, mais après le coin, invisibl encore de nous, d’autres joies, d’autres aventures attendent. Même si quelquefois c’est dur d’y croire.



2007:

Ma société Bip n'allait même pas assez pour payer le petit loyer de la boutique, j'ai dû quitter l'endroit aussi et rassembler, jeter la plupart des choses accumulées durant tant d'années. En plus, je commencais à me rendre compte que je ne pouvais vraiment pas compter sur mon mari, hélas. Je ne voulais pas y croire. Je pressentais pourtant des orages devant nous.

Bientôt

Bientôt j’aurais soixante et… N ans, je serai une mère, grande mère et épouse heureuse. Je pourrais me promener longtemps. Je ferai un long et beau voyage avec François, j’irai en Amérique, j’irai visiter ma famille. Bientôt.

Je saurais profiter de notre temps libre, nous prendrons notre temps, le temps qu’il faudra pour voir, sentir le paysage, pour écouter, comprendre les gens, pour nous remplir de nouveaux souvenirs. Je verrai mes petit-fils, je reviendrai à la maison pleine de nouvelle énergie de travail et je courrai à mon bureau pour recommencer à écrire.

Tu viendras avec moi, mon cher époux, nous jouerons ensemble. Tu me cueilleras des fleurs jaunes et rouges, tu seras de nouveau de bonne humeur. Nous saurons profiter de notre vieillesse et notre « retraite ».. Bientôt

Vous, mes enfants, vous prendrez de plaisir à chacun de notre visite, les petit-fils viendrons-nous voir, jouer avec nous.

Bientôt, François verra comme la vie est belle ! Il comprendra : il ne faut pas gémir, mais se réjouir.

Bientôt.

Assise, devant l'église du village

un jour de juillet 1997,

Est-ce le tilleul qui embaume? Est-ce les chants des oiseaux est plus doux? Est-ce la brise rafraîchissant dans l’ombre de l’arbre? Le vert frais du gazon? L’odeur des roses devant le jardin? La joie, la liesse de l’ancien petit orgue que François m’envoie en soulignant pousse-moi à sortir plus souvent? Je me sens merveilleusement bien ici, devant l’église, au centre, mais cachée des regards par les buissons.

Une cloche tinte au loin, quelqu’un bat des clous dans bois. Une feuille jaunie restée de l’automne tombe. L’ombre d’un oiseau passant se reflète dans le rayon de soleil menant de la grande porte de l’église ancienne vers le portillon basse verte comme l’herbe. Musique et calme. Dans le ciel clair quelques nuages blancs se déplacent tout doucement.

Le dernier, seul boucher d’Ouzères vient de fermer définitivement ses portes. Il ne reste plus que la boulangère et deux bistrots, dont l'un vende aussi des journaux. On est loin de tout, mais tout près des forêts, de la nature, de ce qui donne sérénité.

L’ancienne abbaye, derrière l’église a été transformée en vent en gros de papiers et cartons, aucun bruit de là. Quelques voitures passent de temps en temps. Où vont-ils? D’où vient-ils?

Le soleil illumine le haut du nuage gris. Que veut-il me dire? Est-ce l’espérance que bientôt François ira mieux? Qu’il sera guéri de sa dépression alourdissant nos vies ?

Je me sens si bien ici!

Je voudrais reconnaître cette odeur exquise, savoir mieux décrire le chuchotement des branches de l’arbre et la caresse de la brise sur mes bras.


2007:
était-ce la dernière jour de quétude et bonheur ressentie fortement? J'ai l'impression d'y être encore, sentir la brise et le parfume, entendre les oiseaux et l'orgue de loin. Des instants de bonheur, rares peut être mais qu'on peut presque mettre en bouteille et conserver, en soi.

juin 1997: je ferme les yeux

Quelque chose manque et rien n’est plus la même.

Je suis encore une fois assise au café, devant moi le grand mur vitrée comme habitude, attendant que la messe finit.

Le ciel bleu clair avec quelques nuages blancs poussés rapidement par le vent. La mairie avec son toit gris, ses fenêtres soulignées de briques rouges, son mur beige est devant moi. La cour, les garages avec leurs grands ports blancs, jaunis par le temps. Les voitures passent, le bord jaune de la route disant : « Interdit de s’arrêter ici ! » L’homme en pantalon et chemise noir avec cheveux argentés entre dans le café.

Stéphanie, assise à côté de moi ne pourrait rien voir de tout ça. Encore heureux qu’elle aperçoit les grands contours. Elle se guide plutôt sur des sons, l’instinct, l’habitude. L’ancienne habitude, quand ses yeux voyaient encore.

Je ferme les yeux. Tous les sons deviennent plus forts.

Une chaise traînée derrière moi me fait tressaillir, la télé débite des annonces débiles d’une voix suave. Les yeux fermés, je sens d’un coup l’homme derrière moi me frôler pendant qu’il passe pour s’asseoir.

J’entends les voitures passer d’un son sourd augmentant puis s’effaçant lentement et je sens le vitre trembler pendant qu’une voiture passe. La musique de télé paraît plus lugubre, les sons plus menaçants.

Le thé plus sucré, plus amère aussi. Je dois tâtonner pour trouver même mes lèvres, trouver la soucoupe est aussi un problème, encore davantage pour le reposer. Je sens le moindre vent causé par un mouvement près de moi.

J’ouvre les yeux. Soudaine, j’ai peur.

Tiens, un couple tout en blanc rentre dans une voiture près d’ici et repart. J’ai peur de rester plus longtemps dans le noir. J’ai ouvert mes yeux. Je le peux. Pas elle.

Filtrer

– Pourquoi baisses-tu encore une fois le son ? il demande.

Mais c’est les pubs, répond-elle.

Tout est intéressant, on peut apprendre de tout.

Des pubs sur le TV ?

On se rend compte comment les gens pensent, des tendances. (Il le met plus fort.) Bon, baissons un peu, mais ne coupe pas le son !

Ils sont tellement bêtes !

Quelquefois c’est amusant.

Et souvent sexy. Mais c’est un lavage de cerveau, de la propagande. Souvent, même pas subtil.

J’aime bien les regarder, moi.

Bon, je m’en vais.

Reste, chérie.

Je reviens, après. Ils commencent à être même, franchement méchants. Regarde ! Cette petite fille frappant les doigts de son père. Une incitation à la violence et…

Ils croient que c’est de l’humour.

Humour ? Cela me rappelle mon institutrice. J’avais six ans. Elle nous frappait dans la paume chaque jour avec un prétexte ou l’autre. Cela fait mal, c’est dégradant. Non, il n’y a rien de comique dedans. De pure méchanceté. Autorisée, étalée.

Encore une? Sur la paume déjà blessée, rougi? J’avais six ans seulement.

Le TV m’a rapporté tout cela dans mes souvenirs. Maudit soit celui qui a eu d’idée de ce pub, qui l’a accepté, qui l’a réalisé. Sadiques !

Je n’ai pas envie de regarder, ni surtout sourire, d’une petite fille frappant les doigts de son père.

Oui, mon institutrice avait plaisir de nous frapper à tour de rôle, de nos mines effrayées, de nos paumes meurtries. Pas un jour ne se passait sans qu’un de nous ne soit puni.

Et la satisfaction que nous avions le jour qu’elle passa devant nous sans s’arrêter : pas moi, aujourd’hui, contant d’avoir échappé, au moins, cette fois-ci. Est-ce faisait de nous des méchants ? On traîne ensuite la mauvaise conscience toute sa vie. Comme si c’était notre faute d’avoir échappé. Comme ceux de camps de concentration. C’est lourd à porter.

Est-ce étonnant que je filtre? Et malgré qu’il me le reproche à chaque fois de nouveau, je continuerai à filtrer.

***

Il y a trop des choses de mon passé que je ne veux pas ressusciter, voir resurgir comme si j’étais là et souffrir de nouveau. J’étais envahi de mauvaise conscience à douze ans : pourquoi je vis et ma cousine a disparu dans la fumée ?

Que des blessures profondes resurgissent pourtant les uns après les autres d’un coup.

J’ai dû tout quitter, plusieurs fois, mon travail, mon logement, mes meubles, mon amant. Promesses, non tenus. Chagrin, désespoir, kilos gagnés. Qui veut se replonger dans ses peines ?

Une boîte de pandore, il a raison.

Le présent vécu, lutte jour à jour, plaisir d’instant, passion dans le travail. Retrouver un être cher, proche, semblable. Mais pas en tout.

Je ne veux pas de télé, d’intrusion dans ma vie tranquille. Laissez les fantômes d’antan dans les placards, enfermés. Ne ressuscitez pas le mal, montrez le bien, les joies, les bonheurs, les passions de la vie. Réalisateurs, sortez de nous tout ce qu’il y a de bon et non les horreurs, méchancetés, cruautés.

Je continuerai de filtrer, tant que vous ne le faites pas.


2007: ces jours-ci je filtre en n'ayant pas de télévision et ne regardant que de temps en temps sur l'Internet.

Sur la route

Chaque deuxième week-end, nous allons à Celles. François était l’organiste de Chaumes et d’autres villes d’environ. En absence des curées, de plus en plus rares à la campagne, il n’y avait plus de messes toutes les semaines, les autres semaines, il faisait la messe dans des communes où il n’y avait que de l’harmonica. François n’y va pas, il est l’organiste depuis qu’il avait quinze ans.

On part de Paris d’habitude samedi matin, la voiture rempli de nos linges sales. Notre machine à laver se trouve dans notre maison de compagne.

- Parle-moi, François, pendant que je conduis. La route semble moins longue alors.

- De quoi ? me demanda-t-il, perdu sans son journal et encore plus souvent dans ses pensés sombres.

Au fur et à mesure que nous nous approchâmes, son visage devint plus préoccupé.

- Je ne pourrais pas jouer, mes jambes me font mal. Et en plus, le curé ne m’a pas envoyé tous les chants. Et cela continue ainsi, en s’aggravant jusqu’à ce que l’heure de messe arrive.

En revenant, à chaque fois, j’avais un autre mari, joyeux, insouciant.

Quelquefois, je me demandais même, pourquoi il tenait tant à être organiste. C’était une joie secrète, presque inavouée, qu’il avoua rarement.

Plus tard

Il vient me raconter pendant des heures, des horribles histoires sur ses parents. Et de son frère, mort bébé. Il ajoute à la fin : « Tu m’as fait replonger en ça. Ce n’est pas ça qui va m’aider. » Aussitôt, il continue à raconter. Finit avec : « Je suis cassé, il n’y a plus rien. »

Comment l’aider ?

26 mai 1997


« J’étais horrible ! »


Je sentais que je devais l’accompagner chez le psychiatre - neurologue. Le matin, il disait encore « Pourquoi y aller? » et cela, après m’avoir raconté pendant deux heures ses craints, peurs et angoisses.
« Le coquillage est en train de se refermer, avait-il déclaré. Puis aussi : je me sens en train de se dessécher. » Finalement, il a ajouté, plein de bon sens: « Je ne dois plus faire de formation, cela ne me va plus, mais plutôt accompagner un projet. Un projet de quelqu’un ayant une idée et ne sachant pas la réaliser tout seul. »
À trois heures l’après-midi, finalement c’est lui qui m’a relancé :
- Alors, on y va pas ?
- Si. Habilles-toi.

Nous sommes arrivés vers cinq heures, quelques minutes d’avance. Il a trouvé la rue, le numéro. Nous entrons dans la maison.

Avant de sonner, il déclare brusquement :
- Pourquoi sommes-nous venus ? Ce n’est pas la peine. Surtout, cette semaine.
Non. Je voulais sonner, mais j’ai seulement dit :
- Si nous sommes déjà ici.
Il sort par la porte et déclare :
- Non, je n’ai rien à lui dire. Que lui dire ? Je ne vais pas revenir pour six mois !
- Ce n’est pas une psycho-analyste, on ne revient régulièrement. Et de toute de façon, s’il ne te plaît pas, tu lui dis : je reviendrai une autre fois.
- Non, ce n’est pas la peine. À quoi sert-il d’y aller ?
- Tu m’as déjà fait confiance et tu ne l’as pas regretté.
- Cela n’aidera en rien.
- Mais puisque nous sommes déjà ici.
J’avais envie de pleurer.

Enfin, il est retourné, c’est lui qui a sonné, il s’est annoncé. Il est en train de parler avec le psychologue - neurologue. Serait-il utile ou non, seulement l’avenir le dira. Aider, dans ces cas, général mais différent pour chacun, n’est pas facile.

Je tremble. J’espère au moins que tout cela ne va pas lui nuire. Je peux me tromper. Avons-nous bien choisi ? C’est encore plus délicat que dans autres spécialités.
Je tremble, j’ai peur.
Espérer !
J’ai déclenché en lui apparemment quelque chose, maintenant je ne sais plus comment l’aider. J’espère que le docteur le saura.

Il m’a dit ce matin qu’il s’était trop appuyé aussi sur sa première femme, qu’il l’avait mal jugé, qu’à côté d’elle, il vivait dans un monde imaginaire, existant dans sa tête. Loin de tous, seul dans sa coquille et agissant souvent mal. Ne sachant pas communiquer, voyant de mauvais en tous, ne se souciant pas des autres.
- Mais tu n’as pas vécu ou agi ainsi avec moi !
- Non, mais j’ai l’impression de régresser de plus en plus, d’être un mauvais mari, de trop te peser.
- Jamais tu ne t’es enfermé depuis qu’il y a un « nous ». Mais, hélas, je sens que de semaine en semaine, tu t’éloignes, tout en m’aimant.
- Je me hais de plus en plus.

Finalement, il a dit lui-même qu’il lui faudra (urgent !) quelque chose qui le préoccupe, quelque chose à réfléchir, à conseiller, quelque chose, même si ne le passionne pas, mais au moins l’intéresse fortement. En absence de ceci, il pense à son passé, à soi, à ses maladies, toutes les façons qu’il a mal agi ou réagi dans sa vie.

« À douze ans, j’étais déjà tout à fait enfermée, je ne vivais plus qu’en moi, ma tête. Même dans l’internat. Je faisais des maths, je pensais aux isomères chimiques, je ne communiquais pas avec les autres élèves. Je vivais dans le monde que je m’étais construit, me disait-il.
Puis, ajouta :
- Et ma femme, elle n’était pas aussi horrible que je le pensais ces derniers temps. Je pensais sur elle aussi, comme je n’arrive jamais à choisir, je lui laissais sur elle, sur son dos, tous les choix. En prétextant que je ne veux pas lui imposer les miens, comme mon père à ma mère.

- Mais elle ne s’est pas bien occupée de ses enfants, m’avais dit une de tes filles.
- C’est vrai. Mais elle prenait pas mal sur son épaule.
Il y a un mois, il se disait coupable de n’avoir pas été gentil avec sa jeune maîtresse, l’avoir abandonné après son mariage, finalement. Qu’il l’avait pris brusquement.
- A-t-elle protesté ?
- Non. Elle m’aimait, éperdument. Elle s’est effondrée seulement quand je lui ai dit qu’on ne va plus se voir. Plus tard, j’ai su qu’elle a même tenté de se suicider.
- Elle savait que tu te marieras, que tu été déjà marié. Et c’était ton contestation contre le mariage forcé.
- Mais finalement, le mariage me convenait.
- Même au temps de la secte ? Quand…
- J’avais beaucoup des torts. Je suis un affreux homme et j’étais un affreux mari. Et encore, je te pèse trop.
- Tu m’aimes ! Depuis le début. Il y a un problème, tu sens, entre nous ?
- Non. Mais je me sens quelquefois éclater. Je me sens, même là, blotti tout près de toi, comme si j’étais sous le lit.
- Nous y sommes alors, ensemble, tous les deux. Ce nous existe. J’ai besoin de toi, François, ne t’éloigne pas, s’il te plait, ne me quitte pas.
- Je suis là. Mais je me sens dessécher.
- Et ta musique, ton concert dans cinq jours ?
- Justement, j’ai peur, très peur, peur panique.
- Oistrach aussi en avait avant chaque répétition, chaque concert. Il en devenait malade. Tu te sentirais mieux après. Tu verras, dimanche soir.

J’ai ajouté ensuite :
- J’ai mal au ventre. Ce n’est pas bon signe. C’est mon signe d’angoisse à moi. Continuons quand même nous rappeler. Et ma traduction, si cela te gêne, dis-le moi.
- Non, mais le faire à côté d’autre chose, pas seul.
Il n’est pas sorti tout suit, c’est bon signe. J’ai pu écrire tout ceci pendant qu’il est en train de parler avec le docteur.

Les livres américains m’ont énormément aidé. Ce que je suis en train d’imaginer pour le moment et d’écrire quelque chose que je voudrais lire, on n’en trouve plus des livres ainsi « ils ont bien marché une période, mais il n’y a plus d’audience pour eux » dit-on. (J’étais en train d’écrire La princesse aux pieds nus). Et à la place des récits sur amour forcé, puis adoré, de luttes contre soi et les fantasmes, on écrit maintenant des récits sur des lesbiens, homos, ouf ! tout que je n’aime pas lire. Qu’il fasse tout ce qu’ils veulent en intimité, mais sans l’étaler, sans racoler des nouveaux adeptes.

J’espère que je réussirais par ce que j’écris, démontrer en même temps, que les fantasmes violents et les réalités ne sont pas la même chose, pas du tout. Depuis que je ne trouve plus d’éditeur à qui envoyer mon journal, j’écris sans arrêt, je n’arrive pas à m’arrêter à écrire.

Choses divers, différents.
Stéphanie m’a dit que je souffre de « boulimie », mais non, elle se trompe seulement sur quoi. Je mange, trop, pas tant que ça, mais par contre, j’écris, j’écris, j’écris.


N’importe quoi ? Utile ? Utilisable ? Exercice ? J’espère, un peu plus. J’apprends, je m’apprends à écrire, en m’inspirant des conseils des livres. Mes caractères sont devenus plus ronds, plus crédibles, plus divers, mes dialogues plus fortes, plus attirantes - je le sens.


Mais à qui je pourrais montrer ce que je viens d’entrer dans ma machine ? De toute de façon, c’est encore loin de la fin. Aurais-je assez de matériel? J’y ai mis, pêle-mêle, plein d’émotions et vécus des personnes diverses, mélangées, selon « la recette ». Je n’ai pas encore envie de le réviser, plus tard ça viendra aussi.


L’angoisse que je vois dans les yeux de François, dans son visage qui devient de plus en plus allongé, me remplit d’effroi et de tristesse, je voudrais tant l’aider ! Je me sens impuissante devant son chagrin énorme, sa peur, son découragement - c’est pour cela que je l’ai emmené. J’ai lutté, lutté, je ne sais plus que faire, comment le sortir de là, comment empêcher de continuer à glisser, plus bas, encore plus bas. J’ai besoin des alliés.


La rencontre avec sa sœur, l’arrêt de ses cours, le mort et l’enterrement de son collègue et quelques mots maladroits de moi ont déclenché tout ça. Cela doit s’arrêter, sinon, Dieu sait où l’on va. Dans cet état, il ne peut vraiment pas trouver, ni chercher de sortie, des contacts, quelque chose à faire.


De temps en temps, il s’illumine, il vit, puis s’éteint, soudainement. Je ne veux pas ! J’ai vraiment, vraiment besoin de lui - je l’aime tellement, il me rend si heureuse, rassurée. Il est vraiment un bon mari. Mais nous devons passer des moments difficiles. Il le faut!


Trouver une solution. Des solutions. Autant qu’il le faudra jusqu’on est sortis de cela. Renforcer, il paraît qu’après une année on trouve. Si on en survit. Il faut ! Le chagrin entraine des maladies. Il faut qu’on lutte ensemble. Que j’y pense davantage, l’écoute plus.


Lui trouver un projet, plusieurs. Réfléchie Julie, à la place de te débattre à gauche et à droite, cela ne te sortira pas, ne le sortira pas, l’enfoncerait davantage. Comme mes mots maladroits : « A quel moment ta vie aurait pu virer autrement? » J’écrivais justement de ça, sur moi, mais en le regardant de loin avec curiosité. Il s’y est lancé avec auto-reproche, douleur, regrets.
J’ai mis neufs ans à lui prouver qu’il était bon, il a mis, combien, un mois pour se prouver le contraire. Tout est à refaire ? Pourtant je sais, (et d’ailleurs même Stéphanie me l’a confirmé depuis le début,) François est bon, profondément.


Mais dérouté, avec problèmes. Je l’ai sorti, il vient de retomber, j’espère, pas plus profondément. Il existe toujours un « nous », il le sait. Il a quand même plus sur quoi s’appuyer. Moi aussi, sur lui au besoin. Maintenant, c’est lui qui en a. Besoin.

Il y a des centaines des histoires à raconter, des gens, caractères, situations, lieux à décrire : même en regardant par la fenêtre sur une rue tranquille. Je vois une femme mince en pantalon salopette et chemise blanche se dépêcher, rentrer en serrant contre elle un grand sac blanc. Où va-t-elle ? Qu’y a-t-il dans le sac bien rempli ? Pourquoi elle se dépêche tellement ? Il y a de quoi écrire, démarrer. Et sur les marches de Butte Montmartre la vie s’écoule, il y a tantd’histoire à écrire!


Il est resté presque deux heures et il compte de revenir dans trois semaines, prendre régulièrement des médicaments et commencer à écrire ! Un pas en avance, il parait. Touchons vite le bois.

17 mai 1997

- Tu es tellement forte. Je me suis trop appuyé sur toi, je me rends compte maintenant, vient me dire François.

Je suis forte psychologiquement, de caractère, d’habitude. C’était peut-être un de mes grands problèmes avec les hommes. Ce qui les attirait, ensuite les effrayait, puis les faisait devenir méchants, finalement essayer me détruire. Pour que je devienne faible, impuissante, comme habituellement ils se sentaient eux être, (ou étaient.)

Longtemps, je croyais que c’était ma culture qui les effrayait. Non, probablement ma force intérieure, supposée ou réelle. Une femme faible donne envie de la secourir, donne la possibilité de briller. De temps en temps, j’ai appelé à l’aide, j’ai manifesté que j’en ai aussi besoin. Mais ce n’est pas assez.

Pour qu’on me voie faible, il faudra que je panique plus souvent, que je montre davantage mon désarroi, mon impuissance. Il aurait fallu aussi moins de patience, moins d’optimisme, moins de sureté de soi, moins exprimer l’espoir que quelque chose arrivera et je m’en sortirai. Nous en sortirons.

Bien sûr, cette qualité m’a fait passer plus facilement les années, les mois, les heures noirs; les traverser très difficilement, mais sans me détruire.

Alors, on me croit « indestructible », on s’appuie de plus en plus sur moi «de toute façon, elle ne va pas craquer.» Tout étonnés, quand cela arrive.

Même si je m’en sors, même si je me révolte rarement, pas trop longtemps. Sandou aussi, Paul ensuite, et maintenant, même François. Au moins, il en est conscient. Il le regret!

Il ne reconnait pas encore les signes avant-coureurs, ma grande fatigue, ma voix qui monte, l’apathie, le refuge dans la lecture et en aliments. Il faut que je lui dise que j’en peux plus, j’en ai marre. J’ai envie, moi aussi, de me mettre sous le lit. Ou disparaitre. Cette dernière n’est pas sérieux, en fait cela signifie : «J’en peux plus!»

J’ai besoin moi aussi de l’aide et non seulement aider quelqu’un de plus en plus morose, de plus en plus sans vie. Il ne s’éloigne pas de moi, il s’accroche, il me tire vers en bas. Il s’éloigne des joies, de la vie, de soi. Sans raison. Il ne trouve pas son chemin, il s’éloigne et se perd. Il ne cherche même plus une issue.

Il pourra consacrer chaque jour des heures à m’aider mieux traduire mon journal. J’attends. Quelquefois, il le fait. Pourquoi si rarement ?

Les oiseaux chantent dehors. C’est une belle journée de mai!

16 mai 1997

Aujourd’hui, c’est moi qui me sens tout à fait désemparée.

Et hier, j’ai manqué un rendez-vous important, j’ai tout simplement oublié. Depuis, je suis désemparée. Je cherche l’adresse et le nom de l’éditeur à qui je me préparais depuis deux mois, depuis le salon de livre, d’envoyer mon livre et je ne le trouve pas. Que signifie tout ça?

Pour me calmer j’ai pris un tranquillisant hier soir, m’endormir j’ai réussi, et ce matin j’en ai pris pour me donner de l’énergie (raté), ma tête tourne. Je ne tremble plus de nerf, mais comme s’il aurait atténué, annihilé tout envie, tout résistance et en même temps, tout joie. Même l’adresse que je ne trouve pas ne m’inquiète plus autre mesure. Je continuerai à chercher, mais je n’ai pas la force de lever ma tête de l’oreiller, ni lire, ni même écrire.

J’ai quand même noté ces lignes.

La nuit dernière, mon mari m’interpelle :
- Arrête de tourner !
Je ne me rendais pas compte.

Rongée par inquiétude, (par la rencontre avec mon mari d’enfance et sa famille et le déprime de François ne finissant pas), je me tournais et retournais à gauche et à droite jusqu’à trois heures, en bougeant sans cesse. François s’est réveillé.
Inquiet, ne pouvant tenir sur une place sans bouger, je descends à la cuisine et je mange des corne flakes au lait.

François arrive, furieux :
- Tu ne veux pas me laisser dormir ?
- Mais justement…
- Viens.

J’ai compris. Moi non plus, je ne dors pas s’il est loin. Ou mal, fort mal. Nous sommes remontés. Il m’a pris dans ses bras, puis en tournant, je l’ai pris dans mes miens. Tout près l’un de l’autre, finalement, me forçant, je me suis endormie.

15 mai, 1997

J’ai sommeil. J’ai mal dormi, je dors mal ces derniers temps. Je me sens incapable de réaliser ce que je voudrais.

Je butte, je tombe, je traîne.

Je viens de rêver ceci :

Mon cousin m’avait invité chez lui, puis ils ont refusé que je puisse rester dormir chez eux. Il m’a emmené jusqu’à une petite gare, loin de tout. Restée seule sur les quais, je voulais acheter un billet pou Paris. Le cassier a fait semblant de ne pas m’entendre, comprendre. Parlait-on allemand ? De toute de façon, il a fait semblant qu’il ne comprenait pas le français ni l’anglais, ni mon allemand élémentaire.

D’autres personnes attendaient derrière moi, prenaient un billet, repartaient et j’étais toujours là, impuissante d’obtenir le billet dont j’avais besoin. Que faire? Y avait-il un train pour Paris?

J’ai finalement réussi à trouver un programme. Il y avait un, un seul. Le voilà! je montre ma destination, mon train. Ils bavardent, font semblant de ne pas m’entendre. Que faire? Prendre le train sans billet? Je ne resterai pas dormir ici, je ne peux pas aller en ville non plus.

Je suis incapable.
Incapable de bien aider François découragé, il a peur. De soi, de futur, de tout. Incapable de corriger toute seule mon journal, s’il ne voulait pas le finir, pourquoi l’a-t-il commencé ? Juste pour me montrer qu’il y a pleines de choses qui ne vont pas?

Je suis épuisée, aujourd’hui j’ai oublié et raté ma leçon de « français ». Impardonnable!

Je suis fatiguée, oh que je suis vannée. Dormir sans bouger, je n’ai jamais su.

Surtout, quand je ne suis pas satisfaite dans mon corps, mon âme. Heureuse? Pas tant que je voudrais paraître, peut-être je mens même à moi-même.

Ai-je touché le bois ?

« Toucher le bois rapidement pour que ce qu’on dit, qu’on est heureux pour, ne soit pas abîmé, ne disparaisse pas, » dit la superstition. (En hongrois, on 'frappe le bois' mais c’est tout au même.)

Après la guerre, (la deuxième mondiale), Suzy était venue travailler chez nous comme bonne pour une année. Fille de riches paysans, ses parents voulaient la marier, mais elle était décidée d’attendre le retour de fiancé, prisonnier en Russie. Il est revenu, une jambe au moins, et elle s’est retournée aussitôt au pays. Hélas, il ne voulait pas la marier : « tu es trop belle pour moi ». C’est elle qui m’avait appris cette superstition, que longtemps, sans comprendre, j’appliquais pourtant. La seule d’ailleurs.

J’avais treize ans quand je lui ai rendu visite, elle m’emmena au cimetière, m’expliquait que leurs familles s’entretuaient depuis des générations et elle voulait en mettre fin. Elle dit « cette année je me marie », vite, vite, touchons le bois. Elle a réussi. Elle avait attendu sept ans pour lui.

Chaque fois que je disais trop vite, j’ai touché du bois. Sans rien comprendre. Je ne comprenais pas la sagesse profonde populaire, je m’en suis rendu compte seulement récemment.

Quand on est convaincu que « tout marche bien, tout ira bien dorénavant », quand on est aux anges, tout fier, tout heureux, on le raconte, on le dit, et alors… attention! N’y pas croire trop! Avoir un peu de crainte, sinon, le bonheur pourrait disparaître, se dissiper. Aussitôt qu’on le croit trop, on ne fait plus assez attention.

Depuis quand ai-je compris ?

Aujourd’hui, j’ai un peu de crainte chaque fois que je suis aux anges : je sais, hélas, le bonheur ne dure pas éternellement. En faisant au moins semblant de ne pas y croire (trop), en touchant le bois, pour ne pas provoquer le sort… peut–être… Ce n’aide pas, mais ne peut pas nuire, non plus.

Pourquoi suis-je si étanche en général aux sous-entendus, double sens?

« Que cherchent-ils chez nous ? »

25 avril11997

À la sortie de la messe, il ne restait plus dans l’église froide, difficile à chauffer, que les acteurs principaux. Monsieur Savoyard, l’organiste de la paroisse, rangeait sa musique en haut, se préparait à descendre sur l’escalier spirale étroite pour discuter de l’entretien et accord nécessaire rapidement du vieux l’orgue fatigué. Les deux sacristains, l’un ancien militaire et l’autre femme de garagiste, s’affairaient dans la Sacristie pour ranger les fleurs, coupes, tissus.

Père Brodard, le nouveau curé, debout près de l’entré dans sa robe, discutant avec les uns et les autres sortants, répondant de son mieux à ceux qui venaient chez le serviteur, le représentant de Dieu pour réconfort.

L’épouse de l’organiste attendait patiemment, un peu à l’écart. Elle avait assisté à la messe, avait écouté le curé, regardé les sacristains. Assise près de son mari en haut, elle lui signalait quand il devait commencer le prochain chant, quand il devait arrêter le morceau joué puisque le collecte d’argent était terminé. Elle trouvait la messe intéressante, mais forte lourde. Elle se sentait loin, éloignée de tout ça.

Le curé était enfin seul. Elle s’approcha un peu plus.

- Alors, ça va ?

- J’espère que ça était, cette fois-ci. Je sais qu’une fois, il s’était trompé du chant.

- Non, non, j’ai chanté un morceau pas prévu dans le programme. Décidé ce matin.

- Avez-vous le programme pour la semaine prochaine? Cela aidera si François pourrait répéter les morceaux.

- J’ai certains chants prêts, mais pas tous. Ils sont aux presbytères dans ma petite ville. Pourriez-vous venir les prendre ? Savez-vous où ça se trouve ?

- Oui, nous y sommes allés, il y a deux semaines. Nous avons bu un café, à côté de la gare.

- Quelle impression vous a fait ?

- Je me suis sentie indésirable.

- Indésirable ?

- Les gens, probablement en agissant après avoir entendu mon accent fort…

- On vous comprend bien.

- Ils ont tenu des propos racistes, xénophobes. Est-ce ainsi dans ce village ?

- Il y a beaucoup d’étrangers. Chez nous, dit alors le curé. Dans notre maison, entrés sans avoir frappé à la porte, sans qu’on leur ait demandé d’entrer. C’est normal qu’on n’aime pas les gens « intrus ».

- La plupart sont venus travailler, faire des tâches que les hôtes ne voulaient pas, qui leur répugnait à faire.

- Mais trop entre eux sont venus sans qu’on les invite, répond le curé.

Il parlait « des indésirables. »

« Ai-je jamais été invité dans cette église? Qu’est-ce que j’y cherche? » pensait madame Savoyard, pas catholique et ne se sentant d’un coup pas française, non plus, malgré ses quarante ans de travail en France, son passeport français, son mari et ses enfants français.

Qui les avait invités? se demandait-elle, d’un coup.

Ils sont venus en quête d’une meilleure vie comme tant d’autres. À l’époque, ce n’était pas trop dur. Qui a invité le père d’Yves Montant, qui a invité Sheila, qui a invité Brel et les autres?!

Monsieur Savoyard est descendu et entendant la discussion, il intervient. Il se rappelait, lui aussi de ces propos blessants, le blessant. Il n’a pas entendu par contre les arguments du curé qui parlait presque comme eux.

Madame Savoyard ouvrait plus facilement ses portes, accepta plus aisément la différence. Cela était normal, elle est pas mal voyagée, vécue dans les pays différents, elle a vu des mœurs différentes. Il y avait des meilleurs et des pires partout Même le rebord pour s’accrocher était tout sale. Les vieilles femmes et hommes ont commencé enfin à sortir, lentement, avec attention.

Les oiseaux ont fait caca sur les marches de l’église. C’est devenu glissant, périlleux d’entrer.

***

Madame ne remit jamais plus ses pieds dans cette église pendant une messe.

De temps en temps, elle venait accompagner son mari qui ne conduisait pas, elle allait au café du coin, le sympa café des turfistes. Là, les conversations tournaient seulement autour des courses.

Elle s’asseyait à côté d’un café à la table de coin près de la fenêtre et elle écrivait sans s’arrêter pendant deux heures. Attendait son mari sortir après que midi est sonné dans la voiture parquée pas loin de l’église.

Elle se souvint d’un Saint, un autre « étranger » venu des siècles avant de Hongrie, son pays natale, saint qui avait construit le premier monastère sur le son de France.

« Oui, mais… va répondre le curé. »

Ce n’est pas la peine de discuter, d’essayer de convaincre ces gens-là.

Quoi ? Ce n’est pas vrai. Comment pouvait-elle utiliser le même vocabulaire ? «Ces gens-là»! « Vous comprenez, ne fait rien comme nous » se rappela-t-elle alors le fameux chanson de Brell.


Au café, près d’église

Bientôt, tout le monde sortira et le grand portail sera fermé de nouveau. Elle restera fermée pour encore deux semaines suivantes. De tout de façon, madame Savoyard n’y remettra plus les pieds pendant la messe.

- Non, ce c’est obligatoire !

- Quoi ?

- Le cendrier.

Le jeune serveur du café revient, un chiffon à la main.

- C’est quoi ?

- J’écris. Des nouvelles.

Il me sourit. Enfin! Le jeune homme à chemise de flanelle à carreaux bleus sort, travers la rue. Belleville c’est le mélange. Il y a encore des juifs, des chinois. De plus en plus de noirs, africains. Moins d’Algériens. Maintenant c’est le tour des polonais, divers slaves.

Les patrons du café sont des Arabes, père et fils. Le fils était allé changer d’argent pour pouvoir rendre le change, c’est lui le jeune à la chemise à carreaux.

C’est une belle samedi après-midi.

Bientôt la réunion de réseau va commencer, dieu sait où, notre salle habituelle est occupée.

- Ici, c’est une réunion, m’avait dit tout à l’heure un homme souriant. Et il a ajouté en me regardant avec un sourire encore plus appuyé : « seulement pour noirs. »

- Merci, jusqu’à quand vous restez ?

- Nous ne savons pas, sept heures de soir, peut-être.

Ont-ils réservé la salle? On verra bientôt. Je croyais que la réunion commencerait à quatre heures. Pas mal de monde passe devant ce café. Deux jeunes chinoises (plutôt de Mongolie ?), un garçon rond avec un tipa sur la tête, des jeunes et moins jeunes, arabes, blancs, de tout, presque tous le visage préoccupé. Pas du tout le même public qui vient se promener ou faire la fête sur Montmartre où j’habite. Je commence à comprendre un peu. François-Pierre doit penser comme moi en regardant ces gens « comment leur rendre l’espoir », l’étincelle dans leurs yeux, comment leur apporter la joie.

C’est seulement nos solutions qui sont différentes. Lutter «contre l’exploitation» comme il le veut, ne résoudrait rien. Une semaine d’euphorie, quelques mois d’espérances, des années de servitude plus dure encore qu’avant suivront, elle le sait déjà d’expérience. C’est tout que le communisme a jamais apporté. Ils font semblant, disent ou contredisent n’importe quoi pour saisir le pouvoir. Tout renverser, rien apporter de bon. Ou alors, tout laisser, re-décorer seulement la vitrine. Où est la solution?

S’unir pour… peut-on s’unir ?

Reconnaître ce qui arrive, la nouvelle société qui change. Lutter pour le progrès, contre l’immobilisme. Lutter dans un terrain qui bientôt comptera de plus en plus, enseigner l’informatique, la communication, parler, écrire. Certains d’eux sont de disciplines anciennes. Il faut les réveiller, actualiser. D’autres, nouvelles. S’y plonger.

Encore dix minutes à attendre.



François était sublime cette après-midi. Pour me faire bouger, venir ici, puisque j’avais hésité, il m’a accompagné. Avec un cahier dans la main. Je croyais qu’il allait rester, lui aussi. Non !

- Que ferais-je là ?

- Bien, à bientôt, François.

- Tu restes longtemps ?

- Deux à trois heures.

- Bien.

J’ai acheté une grande brioche pour la réunion, je suis venue boire un café. Bon café. Il m’a réveillé, m’a donné du courage.

J’y vais. Julie, à l’attaque !

Croquer dans une pomme

Les dents nous accompagnent à travers notre vie. Les dents de lait de bébé, leur première douleur, premier chagrin et aussi, quand il comprend les premiers contraints, limites :

« Non, il ne faut pas mordre le sein de maman », dit la mère, montre la mère pendant l’allaitement. Puis elle-même a des problèmes, les premières dents arrachées par manque de calcium, souvent ceux qui sont poussés les derniers, les dents de sagesse.

Y a t–il un âge de sagesse ?

Avec les années qui passent, on a de toute de façon, de plus en plus des problèmes avec nos dents.

Un jour, en mordant à pleines dents une pomme rouge, jouteuse, une de mes dents le plus visible, celui de haut, en face se cassa en deux.

Épouvantée, je me regarde dans le miroir. J’ai l’air affreux ! Je n’ose plus sourire, je n’ose plus ouvrir la bouche. Je me sens diminuée.

Le lendemain, je prends rendez-vous urgent et je file au dentiste. Chose rare, j’évite le dentiste, autant que je peux, je le fuis comme j’évite autant que possible les douleurs. Mais quand ce n’est plus possible, j’y vais quand même.

J’ai un dentiste sympa, il me dit :
– De tout de façon, vos quatre dents de devant sont tout à fait fragiles. Il faut les remplacer, tous à la fois.
– Les remplacer ?
– Oui. On mettra à leur place quarte dents de porcelaine.
– À la place de mes dents...
– Trop fragiles, ne vous permettant plus de mordre à pleines dents

À la là ! Ils coûtent cher. Heureusement, j’ai économisé, mis à côté de mon salaire, mais toutes mes économies y passent. Le dentiste est sympa, mais vit de ça.

Que faire ? En quelques semaines, j’aurai soixante ans, une grande fête est prévue avec mes enfants, petits-enfants, repas, photos et tout. Il faut passer par là, je ne craindrai plus d’ouvrir ma bouche, ni de sourire, ni de croquer une pomme !

– Ça fait mal ?
– Je vous ferai des piqûres, d'anesthésie locale
Mais il ne m’avait pas parlé des nausées provoquées par la prise des empreintes.

Que faire ? Commencé, il faut terminer, y passer. Vite !
Je voudrais finir, avant l’anniversaire !

Ouf. Fini. Effectivement, c’est du beau travail, on ne se rend pas compte de la différence, les dents paraissent comme des vraies, mais elles me dérangent encore pendant quelques semaines. Je n’aurai aucune photo réussie de la fête. Mais, tant pis, le souvenir reste, nous étions tous ensemble.

– Venez au contrôle, me dit mon dentiste
– Bien

Au contrôle, il m’explique :
– Tout va bien, mais bien sûr, avec des dents de porcelaine, il ne s’agit plus de croquer une pomme, cela peut les casser.
– Quoi ??? C’est pour cela que je les ai laissé changer pour qu’elles ne soient plus fragiles
– Elles le sont moins, mais il faut faire attention, elles sont de porcelaine...
– Vous ne m’avez rien dit de cela auparavant
– On ne peut pas tout dire...

Je sors de cabinet, furieuse, puis abattue, j’ai l’impression d’avoir vieillit d’un coup. Je me sentais jeune jusqu’à maintenant, les années ne pesaient pas sur mes épaules. Mes os sont fragiles ; bon, je faisais attention, je ne courrais plus, sinon tout allait comme avant.

Mais ne plus pouvoir jamais croquer dans une pomme?

Cela signifie le début de déchéance, du « 3e âge », de la vieillesse.

À trente ans, j’avais peur des rides, ils ne sont pas arrivés que sur mes mains, et puis quelle importance ? François ne m’aime pas pour ma beauté, mon extérieur, il s’est même habitué à ma taille arrondissant. Mais la pomme !

Ça veut dire renoncer, à jamais... au plaisir de fillette, au plaisir de jeune fille, aux plaisirs de la femme jeune puis celle d’un « certain âge ».

Dans moi, je me sentais toujours jeune ! jusqu’à maintenant...

J’ai presque pleuré, j’étais blême, en arrivant à la maison.
Que t’arrive-t-il ?
– Le dentiste, dis-je.
Il t’a fait mal ?
– Non.
Alors ?
– La pomme. Il m’a dit de ne plus mordre dans la pomme entière !
Je comprends. On le coupera.
– Mais j’aime la mordre !
Et moi, j’aime te mordre, toi, me dit François et en mari compréhensif, il m’enlaça, me caressa.
Le sourire me revient.
Jusqu’à ce que je reste seule.

« Cela ne se passera comme ça ! » me disais-je. Mais que faire ?
Accepter de vieillir, accepter de n’être plus capable de tout, c’est dur.

Les os, les jambes m’ont pesé, mais j’aurai pu l’éviter en prenant les hormones à temps et puis, c’était déjà presque oublié. Je marchais moins vite, moins élégant, mais marcher ne me faisais plus mal. Puis je pouvais nager, aussi bien qu’avant.

Mais la pomme ! Cela m’obsédait.
Et si j’essayais de mordre, quand même ?

Je trichais un peu, j’achetais des pommes molles, douces, la mordais tout doucement. Puis François acheta des pommes canada et les mit aux micro-ondes. Des pommes au four étaient délicieuses, ça devint un dessert courant.

Je ne disais plus, mais je le pensais encore :
– Mais rien à côté des pommes fraîches !

Me rappelant les pommes rangées sur l’armoire, dans la chambre à coucher de mes parents, les belles et petits Jonathanes, juteux, délicieux. Me rappelant les jours « sans », quand acheter des fruits étaient devenu difficiles, puis la joie de richesse revenu, avec comme symbole pour moi : une assiette des pommes rouges, croquantes à disposition sur la table - dont je pouvais me servir à chaque fois que j’en avais envie !

Et aujourd’hui, les pommes sont là, je ne peux plus les croquer!

Heureusement, j’avais d’autres soucis et aussi d’autres choses à faire. François acheta des poires, mous, sucrés et avec le temps je m’habituais à l’idée, aux renoncements.

Il y a un mois, François avait acheté un sac de golden et un sac d’orange. Un jour, nous n’avions pas de dessert, je me suis décidé et j’ai préparé une salade des fruits, en y ajoutant un yaourt. Délicieux !

Le lendemain, je coupais des pommes en les mettant dans les corn flakes. Qu'elles sont bonnes ! Et hier, François me coupa, en entrée, une tranche mince de pomme, avec un bout de fromage. Ainsi, en tranches minces, elles ont un parfum, un goût encore meilleur qu’entiers ! Je me réjouis, je viens de découvrir de nouvelles joies, de nouveaux goûts, nouvelles possibilités, de bonheurs inconnus jusqu’à maintenant m’attendent.

Ce n’est pas « la fin de », c’est « le début »... d’autres joies. Comme nous avions déjà découvert, il y a quelques ans dans ma relation avec François. Aussi ou même plus intenses qu’auparavant.
Plein des découverts merveilleux m’attendent encore !