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Une vérité pour chaque année

(Recopié seulement les dernières années)
  • 53 ans. Seule, tout à fait, mes deux enfants aussi partis. J’écris. J’aime être seule, tranquille.
  • 54. Il apparait, est-ce vrai ? J’aurais quelqu’un avec qui communiquer? Plus intelligent, plus chaud, plus tendre que moi.
  • 55. M’aime-t-il encore? Je crois, je l’espère. La vie est dure.
  • 56. C’est bon d’être mariée à lui.
  • 57. Nous avons trouvés tous les deux de travail intéressant, passionnant. La vie est belle!
  • 58. Problèmes au travail, problèmes entre nous, désordre partout: que faire?
  • 59. J’enseigne avec lui et mon fils et sa fille, nous avons crées un nouveau enseignement dans une Grand école.
  • 60. Je deviens grand-mère, mon premier petit-fils né à Washington. Je perds mon travail. Il a failli mourir d’embolie pulmonaire: il faut veiller sur lui, être davantage ensemble, plus attentif!
  • 61. J’ai traduit mes journaux en français : qui va m’aider à les corriger?
  • 62. Il finit travailler, joue de plus en plus de l’orgue. Je trouve beaucoup de copains au Réseau d’Échange de Savoirs et ils m’aident avec ce que j’ai besoin.

Les hommes qui ont compté

Les hommes qui ont compté…

19 décembre 1996

Dans ma vie, il y eu moins d’une dizaine des hommes qui ont compté, qui m’ont ému.

C’est intéressant que ni le fait d’avoir ou non fait l’amour, physique, sexuel, avec eux ou non, ni le temps que nous avons été ensemble, la longueur d’avoir vécu ou les avoirs rencontrés n’entrent pas en ligne de compte. Finalement, c’est le rêve, ce que j’ai porté en moi qui compte, l’image faite, les pensés suscités par eux qui ont le plus compté. Combien de temps et avec quelle intensité ont-ils occupé mes pensés, mon âme, mon attention.


Moise.

Je l’ai connu à quinze ans et c’est seulement à dix-neuf que je me suis rendu compte qu’il ne me plaisait plus, que peut-être il ne me plaisait pas vraiment comme homme. C’est seulement à dix-neuf ans qu’il a su que j’ai eu pendant des années un béguin pour lui.

Je l’avais suivi pourtant de classe en classe, de pratique d’été en pratique, de société en société, allant à chaque fois là où j’avais appris qu’il ira, sera. Sans qu’il se rend compte, sans me faire remarquer, sans jamais oser l’approcher.

Il m’aurait plu…j’étais convaincue fort longtemps.

Je me souviens de l’avoir suivi dans les promenades même et toutes les tourmentes que j’avais eues « il parle avec une autre, tiens, il lui entoure les épaules » et la tristesse cœur serré. La question que je me posais encore et encore « comment faire pour l’approcher enfin? »

Puis, un soir, quand il était déjà à l’Université et moi je travaillais déjà, mon amie Alina m’avait invité au bal des étudiants. Je lui avais raconté mon attachement depuis des années et elle a dû lui dire quelques mots en voulant bien faire. Moise m’a alors invité à danser: il dansait mal et il m’a serré contre lui trop fort à mon goût, gauchement il essayait de me courtiser. Je me suis rendu alors compte subitement qu’il m’était étranger: je ne voulais pas vraiment de lui.

Comment ose-t-il me serrer ainsi ?

- Mais Alina m’avait dit… balbutia-t-il.

- Elle s’est trompée, rien compris. Puis de toute façon, elle ne doit pas se mêler entre nous.

En réalité, sauf dans ma tête, il n’y a jamais eu « nous ». Je ne l’ai plus revu. Il a disparu de ma vie et aussi de mes pensés, mes émotions. Pourtant, en l’évoquant, je revois son visage émincé et sérieux avec ses grandes lunettes et mon cœur bat plus fort encore aujourd’hui


Simon.

Il était venu au laboratoire où je travaillais, il m’a ému aussitôt. J’avais 23 déjà.

À notre première promenade, il posa sa main sur mon épaule, mon cou, et oui, c’est resté ma première émotion sensation de femme, sensation sensuelle, plus fort dans mes souvenirs que les baisers qu’il m’a donnés par la suite, les baisers que nous échangions pendant les chauds mois qui suivirent. C'étaient mes premiers baisiers.

Nous avons beaucoup parlé au début, pas mal livré tous les deux sur nous mêmes.

Il avait un grand groupe de copains, une bande sympa des étudiants, la plupart en architecture, dont son meilleur ami faisait partie. C’était le temps de «société», compagnie, rencontres, bals. La plupart chez moi, puisque j’avais de place, dans l’appartement de mes parents avec qui j’habitais, il y avait un grand salon et mon père était parti à l’étranger justement. Nous dansions, parlions, jouions aux cartes sans argent, mangions ce que chacun pouvait apporter.

Surtout, nous nous sommes beaucoup promenés. Simon m’embrassait dans les parcs, sur la rue, il tentait me persuader d’aller plus loin. Je me suis rendu compte qu’il ferait un mari volage, un amant négligeant, me mentant, et, avec énormément de la peine, je résistais. Pendant le printemps et début d’été, jusqu’à l’automne et presque l’hiver, j’ai vécu dans notre amour, dans les sensations et sentiments, je vivais plus intensément que jamais avant. Des émotions fortes, des élans vers lui, fureurs contre lui, tout était ressenti avec une force, tout était augmenté. Plus chaud, plus froid, plus…

Le printemps, mon cœur s’est enflammé, pendant mes vacances (ruse de mes parents: prolongés) je l’avais presque oublié et lui, m’avait trompé en embrassant une de mes meilleures amies (que j’avais cru tel). Pendant l’automne, nous nous sommes réconciliés et nous avons continué quoique nous savions tous les deux que cela ne peut plus durer ainsi longtemps.

Il craignait me pousser «devenir sien» vraiment et je craignais lui dire le «non», «jamais» définitif, nous craignions de perdre l’autre pour toujours.

L’hiver est arrivé, nous nous sommes fait mal l’un à l’autre, tout de peine que cela ne pouvait plus durer. Après la joie intense, peine profonde. Rupture. Se revoir malgré tout. Recommencer. Rupture, cette fois définitive. Vide, tristesse, mais pas de regrets : nous étions trop différents de caractère. Au moins, j’étais convaincue.

Il ressemblait trop à mon père qui a tant fait souffrir maman, qui justement souffrait tant. Elle était de plus en plus détruite, elle a même fait pendant ce temps une tentative de suicide lors le voyage d’affaires de papa probablement en présence de ‘l’autre femme’. Non ! Je ne deviendrai pas comme elle, je n’aimerai pas éperdument, toute ma vie, quelqu’un me trompant, me mentant, après d’autres femmes à droit et à gauche tournant.

L’année de mes vingt-trois ans je l’ai vécu pleine, très forte, grâce à Simon. Je ferme les yeux, je sens encore sa bouche sur la mienne et je la goûte avec délices.


Sandou.

Je l’ai rencontré en fait avant Simon, mais il n’ait jamais rien su de son existence. Sandou était pour moi, au début, seulement un brave garçon sympathique de taille plus petit que moi avec qui j’allais de temps en temps au théâtre.

Un jour, l’été après ma rupture avec Simon, nous sommes allés nous promener près de lac, puis ramer sur le lac. Dans le canot, j’ai vu une lumière spéciale s’allumer dans ses yeux. Tiens! Pourquoi pas? Essayons. Comment serait un baiser de lui? Il ne me poussa pas, il fallait même le provoquer au début.

Une autre soirée dans le parc à la claire de lune, un banc sous le saule pleureur, mes yeux fermés, mon visage tourné vers lui. Tiens ! C’est chaud, familier. Pas enflammant, excitant comme avec Simon, mais tellement plus rassurant, plus respectueux, sérieux et chaud.

- Je regret ce banc qui va nous séparer. Pour moi, jusqu’ici tu étais « la mère »…

- T’aimer comme ta mère ? Peut-être…

- Non, comme la mère de nos enfants, dit-il finalement. Je te respecte. Jusqu’à maintenant, tu as été pour moi comme sur un socle, une statue lointaine

- Sandou, attention ! Je ne suis pas une statue, ne me situe pas trop haute.

Trop tard. Il n’a pas compris, jamais compris.

Il est devenu plusieurs mois plus tard mon amant, mon premier « homme », puis mon mari, le père de nos deux enfants. Il m’a tenu toujours en estime et même quand il m’avait sali, tout fait pour me détruire et me « descendre de socle » sur lequel il avait imaginé que j’étais, pour arriver à sa hauteur d’où il imaginait que je voulais m’échapper, le dépasser, m’élever de nouveau après qu’il est réussi de m’y remettre.

Je ne peux parler encore aujourd’hui avec calme, objectivement, de mes quinze ans vécus avec Sandou. Il m’a procuré de grands bonheurs et d’immenses chagrins. Il m’a donné deux merveilleux enfants et il a détruit plusieurs fois ma confiance en moi. Il m’avait aimé, il m’avait abandonné - mais jamais tout à fait, considérant que je suis sa propriété même quand il fréquentait une autre, des autres, même après le divorce, même après son remariage et la mienne.

Je suis restée, ce que j’avais été au début, avant le premier baiser «la mère de ses enfants.»

Je l’ai revue la dernière fois, à la noce de notre fille en Amérique. Il buvait beaucoup trop. Il avait grossi (foie détruit probablement) et était déjà fort malade. Pour qu’il ne s’enivre pas avant la noce de notre fille, je suis allée lui parler deux heures avant la cérémonie. Il était heureux et en ma présence, comme d’habitude, il n’a pas bu. Il ne s’est pas enivré pendant la noce non plus. Nous avons ainsi réussi à ne pas détruire la noce de notre fille.

Puis nous sommes envolés tous les deux vers notre destin. Lui, vers sa maison d’Argenteuil, puis en Roumanie revoir ses copains d’adolescence. Moi à Paris, dans les bras de mon nouveau mari.

« Attention Sandou, bois moins, c’est dangereux. Fais-le pour tes enfants au moins. »

Pas longtemps après, il est mort devant ses copains tout en buvant et mangeant.

Je l’ai aimé, je l’ai haï, je m’en suis guérie. J’ai vécu sept ans pleins de bonheur avec lui, malgré tout en le considérant comme « l’homme de ma vie, l’homme, le seul, que j’aimerais et qui m’aimera toujours. »

Il m’a aimé, peut-être. Mais il m’avait été infidèle et presque depuis début: je ne l’ai pas su pendant longtemps. Quand je me suis aperçue, c’est mon image de lui « garçon brave, homme à qui l’on peut faire confiance » s’est cassé en morceaux. Mon rêve de « bonne mariage, meilleur que tous les autres » s’est détruit. J’ai pleuré et pleuré. Puis, je me suis révoltée.

« Pourquoi fait-il cela ? Suis-je une mauvaise amante ? Comment le savoir ? » J’ai voulu savoir, j’ai su. J’ai eu une année pleine de bonheur avec Pierre. Puis Sandou a détruit mon bonheur et je me suis laissé emporter, nous avons essayé de recoller les morceaux de rêves, de mariage, essayé en vaine pendant encore sept ans, sept longues et difficiles années.

Mais quand je pense aujourd’hui à lui, je le vois toujours le garçon musclé, bronzé, jeune et attirant qui m’a emmené à nos premières vacances ensemble, en cachette de nos parents.


Pierre.

Pierre était au début une bouée de sauvetage pour moi tout comme Sandou avait été.

«Pourtant, je sais nager ! Mais l’eau autour de moi est si salle !»

Avec Sandou, avant de devenir son amante, l’eau salle était tout l’environnement de la Roumanie communiste, la terreur que les époux Ceausescu faisaient régner même avant leur prise officiel de pouvoir. Déclarée « ennemi du peuple » et interdit de terminer mes études, interdit de continuer à travailler, exclue de l’Union de Jeunesse, mis au ban de la société socialiste à cause d’une dispute autour d’une table (je la prends ! non, c’est moi qui l’utilise) avec une femme inconnue, Elena Ceausescu. Sans travail, mes études arrêtés presque trois jours avant le diplôme, j’étais en train effectivement de nager dans une eau pas seulement sale, mais plein de requins - je me sentais couler. L’amour de Sandou, devenir femme, m’enflammer, s’aimer dans les champs de blé et pré de marguerites hautes, dans la rivière et dans le parc, dans la forêt, m’a rendu le courage de lutter, ressurgir, apprendre des langues, m’a rendu le plaisir de la vie.

Avec Pierre, l’eau sale était la trahison, la froideur de mon mari et sa très jeune maîtresse, mes rêves de bonheur conjugal détruits me noyaient, m’affolaient. « Tu es devenue aigre ! disait Sandou. Nous sommes vieux, tu veux trop de moi. J’ai le droit de faire ce que je veux. Sortir quand je veux. Il n’y a pas ‘contrat d’amour’… »

Que faire? J’avais trente-trois ans et je n’avais pas eu d’autre homme, amant que Sandou, mon mari. Suis-je mauvaise?

Difficile, encore aujourd’hui d’écrire sur Pierre. Pourtant, l’année vécue avec lui a été l’année la plus heureuse de ma vie… pour encore vingt ans au moins.

D’une femme négligée, pas aimé, vieillie et rejetée, je suis devenue la femme appréciée, jeune, aimée et cajolée. Tendrement aimé et ardemment désiré. Pierre était de quinze ans mon aîné, un amant tendre et très attentionné, devenant chaque jour plus près, plus cher, plus « mari » et restant bon copain.

Peut-être, un jour, pourrais-je écrire de nous. Pierre ne m’a pas heurté, blessé, jusqu’au dernier jour. Le soir où Sandou m’attendait à la fenêtre de maison avec son fusil. Mes enfants étaient dans l’appartement, derrière lui. De la porte de chambre de Pierre, en bas, qui donnait dans le jardin, on pouvait voir le haut du fusil.

- Je ne peux pas laisser les enfants, je dois retourner à la maison. Il est capable de tout quand le sang lui monte dans la tête.

- Vas-y, me répondit alors Pierre. Mais ne lui dis pas que tu étais chez moi!

Bien. Je ne lui dit pas. Mais je me sentis abandonnée par Pierre.

Toute la nuit, Sandou ne me laissa pas dormir: «Refaisons notre couple, notre vie, notre famille. Je romprai avec ma copine. toi, promets de jamais revoir Pierre, jamais communiquer avec lui.»

J’ai revu Pierre le lendemain matin pendant que je faisais adieu au directeur de l’entreprise où nous travaillions, en démissionnant. Pierre s’était glissé dans la pièce à côté pour me parler. Je lui ai dit adieu et je ne l’ai plus revu - mais il a vécu en moi fort longtemps.

Dans mes pensés, mes rêves, je l’ai rencontré, il me faisait l’amour avec énormément de tendresse, il m’ouvrait sa porte, il me prenait dans ses bras. Me séparer de lui a été le plus dur, plus triste séparation de ma vie. J’ai porté encore pendant sept ans le bague qu’il m’avait offert, son seul cadeau. Je le regardais et hop ! il était là, devant mes yeux, il m’aimait encore, toujours.

J’ai porté cette bague de Zircon jusqu’à je l’ai revu en chair et os, tout de suite après ma séparation de Sandou. J’avais tenu ma parole, n’ayant plus de contact avec Pierre pendant les restants de sept ans de notre mariage.

Mariage rompu, promesse déliée. Lui parler ! Lui écrire ! C’était mon premier élan. Normal, en moi, j’avais vécu tout ce temps avec lui, à chaque chagrin que mon mari m’infligeait, chaque rejet nouveau, chaque mot ordurier dont il me traitait, chaque blessure qu’il me causait, je me réfugiais dans mon rêve dans les bras de Pierre.

À défaut de mon mari qui ne dormait plus avec moi, je dormais dans le lit de Pierre, dans les bras de Pierre qui m’accueillait, sans le savoir, chaque fois avec joie, dans mes fantasmes.

Jusqu’au jour où je le rencontre en chair et en os et il me refuse. Il m’offrit un dernier baiser tout à fait comme j’avais rêvé, comme je me suis souvenu pendant sept ans, puis « Adieu, je dois partir, j’ai rendez-vous de travail. » Fini, tous les rêves ! Mes châteaux de cartes détruits. Regarde en avant Julie ! Non plus en arrière.

Je le revois quelquefois dans mes rêves. Il m’ouvre sa porte et me prend dans ses bras, me serre près de lui.


Ab.

Encore quelques mois se sont passés, puis j’ai rencontré Ab. Quoique je ne l’aie rencontré que deux fois : une nuit à Paris et trois jours à New York une année plus tard, il reste un des hommes qui m’ont apporté le plus dans ma vie. Il m’a rendu courage. Et tout comme Pierre, il m’a fait rêver. Une année entière, importante de ma vie, juste après ma séparation de mon mari.

La nuit, magique, à Paris. Paris des amoureux. Je lui ai fait connaissance avec la ville, il m’a fait découvrir Paris des amoureux, il m’a fait découvrir une nouvelle femme.

À la place de la vieille femme grassouillette, abandonnée dont personne ne voulait plus, une femme désirable, de classe même, intelligente, sensible, intéressante.

Puis, quelques mois plus tard, il m’a fait découvrir son New York, la ville de sa jeunesse. Il a séché le congrès dont il était organisateur et sorti doucement de la salle avec moi, sans qu’on nous remarque, sans se retourner. Oui, New York est belle aussi, découverte avec lui, ses grattes ciels voisinant avec des vieilles cathédrales, ses promenades au long de la rivière, les petits bistrots et petit bon théâtres off Broadway, se promener main en main, s’aimer la nuit.

Hélas, il était marié et devait répartir à son travail et sa famille à l’autre bout du pays. Il m’a serré dans ses bras

« Encore une fois !

- Non, je dois partir. »

Fini, le mirage, je me suis brusquement réveillée.

Je l’ai encore accompagné à la gare selon sa demande mais complètement refroidie. Aussitôt parti, je l’ai complètement oublié, effacé de mes sentiments.

Reste la saveur de nos promenades main en main dont je pouvais rêver encore longtemps, l’image de Paris, et New York, villes merveilleuses pour les amoureux.

Trois ans plus tard, John, bon copain, m’avait demandé la main et voulait m’offrir la bague de sa mère. Pendant les quelques mois nous nous sommes promenés et beaucoup discuté. ?ous soutenions l’un l’autre. Je l’avais aidé à boire moins et commencer à écrire, il m’a aidé à trouver des meubles d’occasion et déménager, aménager mon nouveau logement. Mais par la suite, il m’a trompé, dormant chez une de ses ancienne maîtresse qu’il n’avait d’ailleurs jamais quittées, d’une autre ville. Adieu, je ne serais jamais ta femme ! Le soir, que j’ai appris que tu m’appelles de logement de ton ‘ancienne’ copine, j’ai rencontré moi aussi quelqu’un, Larry.

Je pense à toi, John, je nous vois lors nos promenades, main à main, discutant avec toi sans cesse mais tu ne fais partie des hommes qui ont vraiment compté dans ma vie, pour qui mon coeur s'est emballé.


Larry.

Tout comme Ab, Larry était passager. Tout comme Ab, je ne l’ai rencontré que trois fois vraiment. Trois soirées passées avec lui, à six mois de distance.

Trois souvenirs d’amour tendre, fort, magnifique! Espérances, rêves déçus, rencontre finalement raté.

Il me plaisait comme être humain, sa sensibilité, intelligence, gentillesse. Je lui ai donné probablement beaucoup plus qu’il en méritait. Il était toujours attaché à son ex-femme qui ne voulait plus coucher avec lui. Pourtant…

- C’est vrai ? T'aimes vraiment ça?

- Énormément.

À partir de ce moment, de la nuit passé ensemble sur le lit étroit, je savais ce que j’avais envie d’un homme, ce dont j’avais besoin. Mon kilo de sucre, comme disait mon amie Stéphanie. Même si je le cherchais en vain à travers l’un ou l’autre plus tard.

Pour Larry, je refusais tous, j’attendais, il promettait et il ne venait pas. Au moins, j’avais le souvenir de l’attente, j’avais le souvenir de ses bras puissants, après qu’il était parti et l’espoir de le revoir encore un jour ou une nuit.

Je l’ai revu une année plus tard.

Pour se protéger, pour qu’on ne puisse rien lui reprocher (il était un grand patron), il m’a dénigré «elle ne vaut pas grand chose, je ne recommande pas qu’elle reste». Ab m'avait dit au téléphone: «je ne peux pas me permettre de te recommander», mais au moins, il ne m’avait fait de tort.

Larry m’a donné une mesure au-dessous j’en voulais plus aller me permettant ainsi de rester seule longtemps, ne plus essayer à tout prix avec quelqu’un d'autre, sans vraie compréhension réciproque ça ne vaut pas la peine de continuer. La mesure de «mon kilo de sucre».


Paul.

Paul était l’homme le plus maléfique de ma vie, pourtant je l’ai longtemps aimé. En l’aimant, en vivant et en dormant trois ans à côté de lui, j’étais plus heureuse que lui.

Tout suite, il m’a plu, toute suite, je sentais quelque chose de «faux» aussi. Mais quoi? J’ai pris trois ans pour le comprendre, non, pour voir et accepter la vérité.

Paul avait mon âge, mais à ses yeux, j’étais une femme âgée.

Il se disait colonel à la retraite et ayant reçu la légion d’honneur et il n’avait pas d’honneur, pas comme je l’entends. Il avait grandi dans une grande famille, il avait vécu sans rien faire vraiment, toute sa vie. Il était divorcé, sa femme l’ayant jeté dehors (la méchante ! me disais-je), il avait un travail temporaire de temps en temps (méchants, disait-il), il vivait dans un hôtel minable, sale, plein de bruit, près de place Clichy.

J’avais une petite entreprise qui gagnait à l’époque de mieux en mieux, un appartement en haut de Montmartre. Un grand cœur, un besoin de l’autre, de la tendresse pour sa jeunesse difficile tel qu’il le décrivait, de compréhension pour ses difficultés, de la patience pour son « laisse-moi du temps, je ferai ».

Il faisait l’amour, quand il le voulait bien, il me serrait la nuit dans ses bras, il m’apportait le petit-déjeuner au lit, il acheta notre dîner pendant que je travaillais. Il connaissait très bien Paris, il m’habitua de marcher, d’aller à pied de Champs Elysés à Montmartre «ce n’est pas loin», sans se soucier qu’il fait tard, que mon fils m’y attend. Il m’emmenait aux restaurants, sans se soucier comment je payerais la note. Il m’emmenait se balader sans se soucier comment rentrerait entre temps l’argent.

D’amour, amitié, c’est devenu de la haine.

De l’aventure agréable, un homme entretenu, mécontent, se droguant, buvant, s’enivrant sans cesse, détruisant ma société tant qu’il avait pu. Profitant de gain mais ne pas aidant.

Ma société était en faillite trois ans plus tard et il continuait à dépenser, me pousser à emprunter. Je me suis échappée. Je suis partie en Amérique refaire ma vie, réfléchir, me guérir.

La vie, ma société ayant besoin de moi, et mon fils aussi, je suis revenue, j’ai rompu. Je ne suis pas revenue 'chez nous', dorénavant devenu 'chez lui'.

Longtemps, le fantôme de Paul me hantait, il venait me demander en me guettant sur la rue :

- Je n’ai rien à manger ! me disait-il a la sortie d’appartement.

- Pourtant, tu as utilisé un cheque bidon, ancien de nous, de deux mille nouveau francs, achetant de saumon et de champagne au lieu des aliments durables comme pomme de terre et salamis.

Non. Je n’avais rien en commun avec cet homme haineux, jetant par terre le montre de mon père, montre que j’ai lui avait offert d’amour un jour en guise d’acceptation, avec cet homme me causant des procès, ennuis.

Comment ai-je pu l’aimer ? Le croire ?

J’ai mis longtemps à pardonner… à moi-même d’avoir été dupe, d’avoir fermé les yeux, de l’avoir supporté, de m’avoir accroché trop. J’ai mis longtemps à guérir. L’écriture, le travail, m’en est sorti.

Pourtant, j’ouvre la fenêtre la nuit et je me rappelle de lui; je marche un peu plus sur les rues et c’est comme s’il marchait près de moi à grands pas longs, comme jadis. 2007. Curieusement, il m'en restent encore aussi des bonnes souvenirs de nos promenades main à main, par exemple et des nuits dormis blottis l'un contre l'autre.


François.

Il a mis longtemps à me guérir. Tout que je cherchais, tout ce que je souhaitais, et encore beaucoup plus, je l’ai trouvé à cinquante et trois ans avec lui. Mon amoureux, mon ami, mon mari.

- J’ai connu tant des hommes avant toi, j’ai cherché longtemps. N’est-tu pas jaloux ?

- Si tu t’avais arrêté de chercher, tu m’auras jamais trouvé, répond-il avec son chaud sourire, en m’enlaçant, me pressant plus près. Je n’aurais pas vraiment vécu, ajoute–t–il, si je ne t’avais pas rencontré.

Il est tout que mon amie Stéphanie me l’avait prédit, et plus.

«Un jour, tu verras, tu rencontreras un homme intelligent, indépendant, aimant son travail, passionné de ce qu’il fait. Il t’aimera bien. Mais attend ! Seule. Il arrivera.»

Je me suis mise à écrire. Travailler. Traduire.

Mes enfants sont repartis en Amérique, étudier. J’ai vécu seule. J’étais bien. J’aimais mon appartement.

Je me suis entiché d’un coup de… Dürer qui vécut 500 ans auparavant. Je me suis pris d’amitié de… Spinoza que je venais de découvrir, venant de très loin lui aussi, des années, siècles auparavant. J’ai écrit deux livres avec une bonne plume française, livres pour rendre de courage et enseigner divers aspects de l’informatique nouvelle à ceux qui en avaient besoin.

Mon deuxième livre venait de paraître. Je fis un grand tas : en avant-première, dans le cadre d’une expo sur l’édition électronique. J’avais négocié de recevoir cent exemplaires gratuits.

François y est paru tonitruant

« Ce logiciel, c’est moi qui l’avais traduit, comment osez-vous le vendre ! »

J’ai répondu :

« Ça fait longtemps que je voulais vous connaître ! »

Je l’avais rencontré quinze ans auparavant. Est-ce vrai ? À l’Université. Il avait été alors chef de laboratoire d’informatique, toujours professeur à l’avant-garde.

Sa maîtresse de dix ans l’avait quitté depuis quelque mois, il était divorcé depuis quinze ans. Très seul, il supportait mal sa solitude, en faisant minitel rose, rencontrant des SM et en ayant peur en même temps fasciné par eux.

François m’a tant donné, j’en ai écrit déjà presque un livre sur nos relations. Je pourrais en écrire encore des tomes. Notre relation est tellement riche, tellement pleine, que je ne sais qu’en dire.

Avec François, nous avons retrouvé nos rêves de jeunesse, nous avons vécu mieux que nos fantasmes. Nous avons couru le long de la mer, fait l’amour dans la forêt, embrassés dans l’ascenseur montant. Dormi nuit après nuit toute près, encouragé l’un l’autre. Ensembles en bon et ensemble en mal, je lui es tenu la main en maladie, il a soutenu mon dos douloureux, nous avons voyagé, vécu. Nous avons aussi hurlé nos fureurs, exprimé nos peines, signalé les limites que l’autre ne devait pas dépasser.

« Si c’était ces deux mois seulement, cela le valait, lui avais-je dit.

- Je te promets deux ans, me répondit-il alors.

Plus tard il ajouta : C’est la troisième année et c’est encore mieux.

J’écris ceci et cela fait déjà huit ans que nous sommes ensemble, et oui, comment ou pourquoi, mais chaque année c’est encore mieux. Nous ne sommes pas des anges, nous ne sommes pas des êtres, ni mari, ni femme parfaits. Mais ce qu’il fallait l’un pour l’autre.

Je sais, il ne faut pas trop y croire, trop vite dire, pourtant…

Une partie de ton corps

7 février 1997 (« Écris sur une partie de ton corps »)

Longtemps, j’avais eu des fort beaux seins.

Au début, j’avais honte même de les regarder moi-même. Plus tard, puisque le mode de monokini n’était arrivé, je regrettais que personne ne les voit, sachant que nue j’étais plus attractive que habillée. Chez nous, les « filles bien » ne portaient pas de soutien-gorge, quand j’en parlais à maman, elle me disait : ça c’est pour les femmes de mauvais vie, c’est seulement elles qui veulent l’accentuer.

Récemment, j’ai retrouvé une photo que Sandou a fait un mois après notre mariage dans la salle de bain ‘milieu naturel’ d’être nue. Oui, j’étais nettement avantagée sans rien sur moi, à l’époque.
Puis je suis devenue mère, j’ai découverte une des joies profondes et inoubliables de mon existence, allaiter mon bébé. Sa bouche suçant, mordillant, caressant, entourant le bout de mon sein. La chaleur de bébé blotti dans mon bras. Je rayonnais de bonheur et mon mari devint presque jaloux à être en deuxième position, mais bientôt, elle gazouillé ‘papa’ et il fondit lui aussi de bonheur.

Dix ans plus tard, un été quand il me quitta au beau milieu de nos ballades dans le Sud de France, j’ai continué mes vacances toute seule et j’ai abouti dans un camp de nudistes au bord d’un lac artificiel, au milieu des bois. Tout le monde était nue la bas, les jeunes et les vieux, les minces et les gros, les jeunes filles et les bébés : c’était naturel. J’ai découverte près de ce lac la joie de nager nue, l’eau caressant les seins.

Ensuite, assis au bord de l’eau, j’ai discuté et écouté les gens autour de moi parler des cours du marché voisin. Le soleil tapait fort dans les collines de sud et une heure plus tard j’étais brûlé, mes seins non habitués, fragiles son devenus tout rouges. J’arrivai à la maison fiévreuse, souffrant et mon mari me soigna sans commentaires. Mais entre nous le faussé se creusait et quelques ans plus tard, nous divorçâmes.

Je n’étais plus très jeune, mon corps pas si parfait qu’à vingt-cinq ans, mais mes seins tenaient le coup. Jusqu’à cinquante ans, je n’ai eu à me plaindre d’eux.

Alors, j’ai grossi puis maigri, mes seins se relâchèrent.

Dommage. Il ne me resta plus que le souvenir, la photo, les regrets - et peu après je me suis séparé de mon amant avec qui je vivais depuis trois ans.

Pourtant, vers cinquante cinq ans une autre photo fait par mon futur deuxième mari, trois mois après notre rencontre sous la douche, montre que tout n’était pas encore perdu complètement. Je lui plaisais.

Mes seins? Mon mari les caresse savamment, ils prennent vie, je les sens comme jamais auparavant. Il prend entre ses doigts agiles, chauds et tendres le bout, trace le contour, et puis je ne sais plus rien, je plonge, je me perds et je saute au quatrième ciel.
2007.
La porte que j'envoie en espérant qu'ainsi ma note passe, signifie que dix ans plus tard je ne me souviens du tout des caresses de mon mari, ni qu'il m'aie procurée du plaisir. Si je n'aurais pas lu ce que j'avais écrit alors, rien n'y resterai, les souvenirs de ce qui c'était passé ensuite l'a récouverte d'un cendre épais.

17 devembre 1996

Une soirée de fête de Noël à l’association d’échange de savoirs. On parle d’abord, on mange et boit, mais surtout, on se rencontre. De loin, à l’autre bout de la salle, je suis François de mes yeux, c’est la première fois que j’apportais mon mari ici, à « mon » association. Tiens ! une femme d’âge moyen l’attire à côté d’elle et lui parle avec véhémence en le tenant tout près.

Bas les pattes, me dis-je, puis j’ajoute « sauvons mon mari, il n’a pas l’air commode » et je m’approche d’eux. C’est Aliette, me présente François la femme. Elle est professeur de phonétique à la Sorbonne. Il utilise l’occasion pour s’éloigner diplomatiquement. Qu’à cela ne tienne ! Aliette mis la main cette fois sur mon épaule. Le visage bouffi, elle sentait l’alcool, a dû en boire déjà pas mal. Voilà pourquoi François s’était enfui aussitôt qu’il a pu. Comme moi, il a eu son lot d’alcoolique à côté de lui, avant de nous rencontrer, avant de nous aimer.

Hélas, ils font de plus en plus de politique aux Réseau de Belleville, et le nouveau présidant décide tout seul de presque tout. Je ne crois que je pourrais continuer avec eux, c’est dommage.

J'ai du partir

5 Novembre, 1996, Paris

Un jour de grève des métro, assise dans un café près de Sorbonne où elle enseigne, j’écris en attendant Aliette, ma copine du Réseaux : elle tarde à venir.

Quand j'ai dû partir de Kolozsvár, ma ville natale, quand j'ai dû quitter mon collège hongrois, me séparer de mes amies et de mon environnement hongrois, ce que je pleurais, ce que je regrettais le plus, c'était d’être coupé de ma langue maternelle. Je sentais le danger de ne plus pouvoir devenir écrivain.

À 14 ans, encouragée par maman, j'avais déjà publié des critiques de théâtre et d'autres articles dans un magasine, écrit deux pièces de théâtre pour enfants et une opérette en trois actes, et quelques... vers. Je souhaitais devenir dramaturge. Mais mon père voulait que j'aie un “vrai métier” - et finalement, j'ai atterri au lycée technique de chimie à Bucarest.

À 18 ans, je me suis interrogée de nouveau, que faire ? De nouveau, je me suis avouée mon désir d'écrire. « La raison » l'a emporté : je serais chimiste, j'aimais bien la chimie, et puis, si j'avais vraiment du talent, j'écrirai plus tard, quand j'aurai plus vécu.

Mon travail, mes études m'absorbaient.

Heureusement, pendant tout ce temps-là, je continuais à écrire, au moins dans mon journal. Quand on nous a finalement permis de quitter la Roumanie, c'était sans aucune photo, ni papier écrit ou livre, j'ai dû laisser là mes journaux. Tout écrit non censuré, vérifié, photographié était interdit, comme un danger pour le pouvoir communiste en place. 7 années se sont passées, 7 années sans les avoir, 7 années sans écrire (au moins, sans conserver).

Entre temps, je suis allée d'un lieu à l'autre.

D’Israël en France, puis en Amérique, d'autres langues, un autre travail, une autre vie à refaire à chaque fois. Je me suis remis à étudier. La langue hongroise s'éloignait de plus en plus de moi. L'informatique me passionnait déjà plus que la chimie.

En revenant en France, j'ai créé une société de Micro Informatique, j’ai appris beaucoup sur le langage Basic, les Cartes Interface, puis lentement je suis revenue vers la Mise en Page, les Manuscrits et le PostScript - le langage des imprimantes Laser. C'est par son biais, en commençant à écrire à 52 ans des livres techniques, que je suis revenue à l'écriture.

J'avais envie de communiquer ce que j'avais appris, plus facilement, digérable, pour que tout le monde puisse le comprendre. J'avais trouvé quelqu'un qui pouvait les mettre... en bon français. Nous l'avons écrit, relu, corrigé, édité et réédité plusieurs fois, puis un livre en est sorti.

Un deuxième livre écrit sur le merveilleux HyperCard permet au non professionnel, non–programmeur de diriger le Macintosh à sa guise, le personnaliser, le maîtriser. Encore une fois, Pierre Brandeiss était là pour le mettre en bon français, et faire 120 pages de mes 47 pages initiales. Nous avons collaboré, nous l'avons édité, rendu intelligible, même pour les jeunes de 14 ans !, et agréable à ceux n'ayant jamais touché à l'informatique. C'est vrai, je dois reconnaître, il a une grande facilité d’écriture et nous avons réussi ainsi à finir ce livre dans un temps record de quatre mois. Le livre est devenu le best-seller informatique de l'année 1988 (grâce à moi, aussi).

Aussitôt, j'ai démarré un livre sur l'Édition Électronique. C'est ainsi que je suis arrivée à Dürer et aux manuscrits. Je voulais comprendre la raison de ces marges différentes, de la mise en page, l'expliquer à un autre niveau. Mais ni ce livre, ni les autres, pourtant en état avancé, n'ont jamais vu le jour, faute de quelqu'un pour m'aider à les mettre en bon, en ‘vrai’ français.

Alors comment ai-je eu le courage, le toupet, de traduire mes journaux et surtout ensuite de vouloir les publier ?

Au début, je n'ai pensé qu'à les traduire pour mes enfants, pour que quelque chose reste de “mon ancien moi”. Au fur et à mesure, je me suis rendu compte que pas mal de détails, son contenu (sinon sa forme) obéissent aux “règles littéraires d’un livre”, et qu'ils sont quelquefois captivants, attirants, voire au moins intéressants comme témoignage. De toutes de façon, originaux.

Et le style ? En hongrois, surtout dans ma jeunesse, mon style était coloré, saisissant. Mon français ‘compris’ est très riche mais celui ‘utilisé’ hélas assez pauvre. L'orthographe est facile à corriger avec les traitements de texte, mais la grammaire est beaucoup plus dure à rectifier. Le style, davantage.

Que faire ?

Après quatre mois de corrections, le texte est devenu lisible, au moins pour mes correctrices. Mais elles n'ont pas touché au style. C'était devenu du français, mais pas encore assez riche, comme Stéphanie me le demande : « Maintenant, ajoute la mélodie. Julie, tu peux ! Vas-y, ajoute des mots plus colorés, élimine les ceci, cela, chose et les répétions, soigne les fins pour qu’elles deviennent percutantes ».

J'en suis là. Encore un seuil franchi dans quelques semaines, quelques mois, et puis ? N'y aura-t-il jamais une fin ? Stéphanie croit en moi et aussi en ce livre : « Si tu ajoutes, si tu... alors il pourra devenir un best-seller. » Si...

Bon, on y va, on essaie, mais, c'est dur. J'ai énormément progressé en français depuis une année; on m'aide ; et j'espère, on m'aiderait encore.

Je ne perds pas mon courage. Je crois que mon message, les messages de mes journaux (même si je ne les ai pas écrits à l'époque pour cela) valent la peine, valent le temps – tout.

Thomas marche!

Agnès m’a appelé hier après-midi pour moi, huit heures de matin chez eux. Grandes nouvelles ! Thomas marche depuis deux jours. Il a quatorze mois. Alexandre fait caca dans le pot ! Il a deux ans et demi et demain il pourra aller en maternel… s’il est propre. Quelle fierté, quelle joie !

Pendant que nous parlions, Alexandre a jeté par terre Thomas, furieux qu’on lui eût dit Bravo! Bravo! après ses premiers pas. Puni. Mis au coin pour une minute (sur une chaise) obligé de rester tranquille. Puis il a fait de nouveau dans le pot : Bien Alexandre! Bravo! Tiens, une jolie image. Viens, mamy te dira elle aussi ‘Bravo’

Mamy aussi parle français? demande Alexandre sa mère. Il parle anglais avec son père et français avec sa maman.

Ils vivent loin de moi. Nous, à Paris, eux à Washington. Mais nous étions pour quelques minutes tout près, tout ceci se passait « en direct » et je participais via téléphone à une tranche de leur vie.

L’enfance de mes petits-enfants réveille en moi des souvenirs enfouis, des joies de tous les jours causé de mes propres enfants.

Facile à dire, une fois grandis : « Maman ne m’a pas appris à me laver régulièrement les dents » ou « Maman a divorcé, je ne ferais jamais autant. »

Seulement après qu’ils ont leurs propres soucis, maris volages, tristesses, problèmes, seulement après qu’ils ont leurs propres enfants, se rendent-ils compte, se rappellent peut-être tous les soins de jour au jour, soucis et joies du matin au soir et au milieu de la nuit que j’ai consacré, donné avec énormément de plaisir et bonheur pendant leur premier sept à dix ans. Et après.
Oui, marcher, devenir propre, former sa première phrase, avoir ses premières dents, autant de miracles, renouvelés. Puis ils grandissent, ils ont de moins en moins besoin de notre présence constante. Non, ce n’est pas vrai que ces années aient été grises, ils étaient colorés de joies intenses.

Agnès lève sa tête !
Agnès rampe !
Agnès se lève toute seule !
Agnès regarde un livre d’images.
Agnès feuillette son premier livre
Agnès fait ses premiers pas !
Agnès rit, elle dort, elle se réveille en me souriant.
Agnès parle français mieux que moi.
Agnès me serre très fort : je ne te laisserai jamais plus seule, même quelques jours.
Agnès dessine, elle chante, elle montre.
Agnès nage ! Elle saute dans l’eau maintenant.
Agnès écrit et me récite une poésie en français, puis elle me parle en roumain.
Agnès revient avec des bonnes notes.
Agnès va en Angleterre et revient parlant assez bien l’anglais.

Ode aux yeux

Ode
"à une partie de mon corps"

Oh, yeux sincères, parlants !
Yeux brun vert changeants
Yeux vifs, pleins de vie
Yeux caressants dès le matin
Ton mari, dès le réveil l’enchantant.
Tout ton amour dans tes yeux le trouvant.

Oh, yeux sincères, parlants !
Yeux brun vert étincelants
Tes ennemis en darde les tuant
Yeux fulgurants, yeux reprochant
Ton mari des fois sans paroles l’accusant
Toute ta furie dans tes yeux le trouvant.

Oh, yeux sincères, parlants !
Yeux brun vert larmoyants
Yeux pleins de tristesse dès
Yeux désespérés de chagrin
Ton mari s’en apercevant
Avec des câlins et bon mots te consolant.

Oh, yeux sincères, parlants !
Yeux brun vert selon humeur virant.

Oh ! yeux sincères, yeux parlants,
Yeux bruns à vert changeant
Ton stupéfaction, incroyance montrant
Sans aucune parole, te trahissant
Tes états d’âme avec clarté démontrant
Et, la plupart de temps, inconscient.

Oh ! yeux sincères, yeux parlants !
Yeux de vert vers brun étincelant
Yeux ton amour sans mots le chantant
Yeux ton mari chaleureusement caressant
Yeux ton appréciation lui montrant
Yeux souvent utilement l’encourageant.

Oh, yeux sincères, parlants !
Yeux de brun vers gris virant
Ton ennui aussitôt le trahissant,
Pendant qu’avec les mots autre chose disant
Yeux rieurs, yeux moqueurs, yeux ouverts,
Je les préfère de loin aux yeux fermés, couverts !

Oh ! yeux sincères, yeux parlants !
Yeux bruns ou yeux bleus, mais vivants
Yeux ouverts de François aujourd’hui,
Yeux expressifs de ma mère jadis,
Yeux de mon fils, de ma fille
Et yeux fatigués de Stéphanie.
Yeux expressifs, yeux attentifs
Intelligents et chauds de mes amies.



Au début, les yeux de Sandou me parurent savants, il avait des yeux bleus, me regardait chaudement Comme ma mère, yeux bleus intéressants. Avec le temps, ses yeux s’obscurcirent. Seulement vers nos enfants lumières jaillirent.

Au début, les yeux de François me parurent intelligents, il a des yeux bleus! mais il regardait sans étincelles. Qu’a-t-il, que ce cache-t-il derrière? Il me caressait, me parlait, mes les yeux jamais ne souriaient Aujourd’hui ses yeux, ce sont ouverts. Tout un monde merveilleux derrière, découvert!

Et maintenant?

Le monde est devant toi! Ce sont ces mots que j’ai mis sur la petite carte accompagnant le livre Forêts français que j'ai offert à François à l’occasion de son «pot d’adieu» de l’Université. Lui signalant ainsi que la 'retrait' d’une vie professionnelle régulier n’est pas une fin mais un commencement.

Mais que faire maintenant? se demande-t-il encore et encore.

Faire ce qu’on aime, ce que nous passionne, ce qu’on aurait souhaité faire quand on était jeune, quarante ou quarante-cinq ans auparavant. Ce qu’on n’a pas pu faire, ce qu’on aurait souhaité finir. Transmettre nos expériences de vie et aussi de profession.

Il y a deux ans je me creusais aussi la tête «Comment transmettre mon expérience d’informatique? » Avec le temps, je me rends compte que mon expérience de vie est encore plus intéressante, plus précieuse. J’ai commencé alors à le décrire, en témoigner, la raconter.

François est encore dans la rivière, entre deux rives, au milieu des turbulences. Il n’ose pas encore s’éloigner de la rive connue, habituelle. Un petit pas vers la musique, l’orgue, chanter dans un chœur… mais a-t-il choisi avec sa tête ou avec ses tripes? Est-il fatigué, épuisé dès le matin à cause de son diabète ou ses médicaments… ou à cause de ses soucis «à quoi suis-je encore bon?»

Il ne faut pas laisser non plus Michel se décourager. Mais depuis qu’il m’aide a corriger mes textes, son approche de l’ordinateur a changé aussi, il a pris du courage.

Tous ces gens venus vers l’échange de savoirs ont besoin de moi. Plus besoin de savoirs que de politique que JP veux y mettre depuis un temps. D’encouragement. Donner de l’assurance qu’ils peuvent, qu’ils sont capables.

novembre 2006, Evry

Avellino : « Parler avec moi, pas de moi! », avait-il dit. Il est handicapé, mais, est-il handicapé?

Pendant notre discussion, il s’est illuminé, brûlant de bonheur, intelligence, chaleur, vie interne riche. Apprécié, il apprécie encore plus d’être écouté, compris. Il sait parler comme il sait photographier, avec des touches saisissantes. On le voyait à diverses étapes de sa vie pendant qu’il nous parlait dans l’entrée de l’hôtel à Évry.

Ces quelques heures avec lui, Anelise l’écoutant avidement, Lionel lui répondant, puis Monique le questionnant, moi l’écoutant avec ravissement et avec lui discutant, je me suis rappelé des discussions passionnantes de ma jeunesse.

Je me suis sentie, malgré mes 60 ans toute jeune. J’avais envie d’aller en Brésil, comme lui de 25 ans, envie de revoir ses photos, d’apprendre de lui. « Tu peux compter sur moi » me dit-il. Je sais.

(Nous faisions avec Anelise et Lionel le journal pendant la nuit pour qu’il soit prêt le matin chaque jour de la conférence d’Évry.)

Philippe fut une révélation, lui aussi. Il sait si bien écrire ! Aliette aussi, nous a donné un bon article pour le journal. Pour ne pas parler de travail énorme réalisé par Annelise et Lionel pour les corrections et la mise en page. Et l’aide à l’aube donné par quelques mots à Trub par son discours. Faire confiance mais accompagner aussi, être là au besoin au moins avec quelques mots, puis laisser faire. Apprécier.

Le regard des gens, on a réussi à capter. Le regard de quelques-unes de mes lecteurs sur moi me dit «, « je suis sur la bonne voie ». Ce que j’écris est bon. Comment j’écris est encore à améliorer. J’ai déjà succès parlant, maintenant il faudra aussi pour l’écriture.

Nous n'espérions plus être

Les trous et les silences, les demi mots, les non-écrits sont aussi importants que ce qu’on a mis noir sur blanc. Ils cachent et dévoilent l’inconnu, ou alors le connu qu’on ne peut pas écrire à un moment donné. Soit parce qu’on ne se rend pas compte encore consciemment, soi parce qu’on ne veut pas y penser, pas envie de l’éclaircir, ou alors parce qu’il nous fait trop de chagrin. Quelquefois par pudeur, autrefois par peur. Pudeur envers soi, peur de celui qui le lira, l’interprétera, le jugera, le déformera, en profitera.

Je n’ai pas « tout écrit » dans mon journal. Peut-on décrire le chagrin profond ? Il y a qui peuvent. Je n’en été jamais capable. Ni la joie, bonheur intense. Juste un petit mention ici ou là. « Quelle journée! » ou « Comment peut-il me faire ça! » Derrière eux, se cachent des histoires entières.


Une grande, grande plus, que tu me rends le moral à chaque fois que je le perds, dit François. Et lui aussi me réchauffe le coeur.

Les platanes sur notre route de Celles vers Chaumes se sont de plus en plus déshabillés, ils nous enchantent avec leurs troncs blancs élancés, nus. Ils s’enlacent presque.

J’ai rêvé à douze ans d’une allée bordée couvert des arbres se rejoignant en haut, s’inclinant les uns vers les autres et moi main à main avec le jeune prince qui me sauvait d’une maison en feu et des foules déchaînés.

Cinquante ans plus tard, je passe souvent avec mon mari, prince, copain, amoureux, à travers une allée de platanes se rejoignant en haut. J’ai lui ai raconté mon rêve et pris sa main dans la voiture que je conduis vers la messe. Si j’oublie, il se rappelle et met sa main sur la mienne, me le serre, me sourit. Me signale : «Oui, je suis là. Nous sommes ensemble comme dans ton rêve, tes désirs.» Ensemble, comme pendant de longues années nous n’espérions plus être, ni l’un, ni l’autre.

C’était moi, elle aussi !

1 octobre 1997

Estelle m’a demandé hier comment je sens relatif à moi autrefois, moi à trente ans. J’ai expliqué qu’au fond, ce même moi reste depuis mes douze ans, mais les circonstances et mon regard vers eux, vers l’extérieur changent. Pas les raisons de mes sentiments, pas mes envies, ni mes passions.

Je voulais écrire à mes douze ans, je voulais être acceptée, aimée - aujourd’hui encore j’ai les mêmes désirs, passions et rêves.

La petite fille qui avait mal au ventre quand au milieu de bombardements il y a eu d’un coup un silence total, celle qui avait envie de plus grande solidarité et y travaillait dur, celle qui s’enthousiasmait - c’était moi. Déçue, s’accrochant autant qu’elle a pu, rebondissant à chaque fois, je me reconnais aussi. Ne se laissant pas faire, puis tombant amoureuse, se trompant peut-être mais ce qui me vaut deux merveilleux enfants. Croyant « ne pas savoir tromper », puis se découvrant humaine, tout à fait semblable aux autres. La sérieuse vierge de vingt-cinq ans, la femme ouverte après son divorce aux aventures, celle croyant aider puis celle qui enfin a trouvé, tout ça c’est moi. Aujourd’hui, je ne renie plus aucune d’elles.

Je suis hongroise, française, américaine ; je suis juive et calviniste ; je suis écrivain (oui, Michel !) et informaticienne. Tout en même temps. Je suis mère, grande mère, épouse, belle mère, animatrice de réseaux et volontaire, éditeur et locataire.

Tous qui m’acceptent, qui ne m’exclue pas, J’aide trois curés en informatique, sans croire tout ce qu’ils prêchent. Je donne un coup de main ici ou là et je me sens utile. M’occupant des autres, je m’occupe de moi-même.

Je me sens très proche de la langue et de la culture hongroise et des traditions de la vie juif. Je m’intéresse encore à la micro informatique et j’essaie de pénétrer dans les secrets de l’écriture. Je suis ravie des succès et attristé des problèmes de mes enfants. J’aime François de tout mon cœur, mon corps, intelligence et âme, même si je ne lui consacre des fois autant de temps qu’il ne le souhaiterait.

Je me sens bien entre les gens de réseaux d’échange de savoirs, j’espère que cette fois, je me suis trouvé une place où je puisse être acceptée vraiment, tel quel.

Olfe, petite fille de Maroc

Hier j’ai assisté à l’avant-première de la projection de quelques échanges de savoirs fait pour la cinquième chaîne. J’étais éblouie. Des gros plans des gens « ordinaires », passionnés, devenus intéressants et beau à force d’expression de leur joie, de leur enthousiasme.

Cette après-midi, c’est moi et Olfa, la petite fille d’origine marocaine de neuf ans qui serons filmés, de trois à huit heures environ. L’important est de rester naturel et de parler clairement. Je suis forte heureuse qu’à la place d'offrir l’informatique, j’ai proposé cette séance dans laquelle c’est la petite qui m’offre à moi l’aide en français (elle m’avait effectivement bien conseillé pour mon journal période enfance).

Je tâcherai d’utiliser cette émission pour décrire comment passe un tournage en en parler dans la Gazette du Réseau. J’ai rendez-vous avec Yvette, chez elle qu’on va tourner. Nous sympathisons depuis la première réunion du groupe de pilotage de Colloque. Je me suis mis dans son groupe, assise à côté d’elle, elle m’inspirait confiance dans un endroit où je ne connaissais personne.

Olfa a réussi de s’arranger à partir de l’école et persuader ses parents de filmer, mais ils ne voulaient pas que cela se passe chez eux.

Nous sommes tous chez Yvette maintenant, l’équipe de tournage est aussi arrivé. Ils m’ont filmé au début sans que je me rende compte. Olfa m’apprend à saluer en arabe : « Ha slem, Olfe ! » parce que Salem Alehem s’adresse à plusieurs, pas à un seul.

Julie ou Judith?

Quelquefois on me demande comment m’appeler: Judith ou Julie? Kertész ou Savoyard ou quoi ?

Je réponds sincèrement : « Quelle importance, comme vous voulez », et à chaque fois j’observe des regards étonnés des autres. Comment? Le nom exact ne compte pas? Non, pas pour moi. Avant j’étais Julika. Quelle importance? C’était toujours moi.

Tout va bien

Demain, j’irai essayer de faire imprimer mes livres. Combien? Six ou dix? À quel prix les donner, combien y mettre?

Pleine de bonnes nouvelles aujourd’hui : Lionel a eu 17/20 pour son mémoire de maitrise; François a reçu son premier retrait qui est substantiel ; on m’invite et je fais de progrès en français même s’il y a encore de tas à faire.

Accepter l’autre, différent

Accepter l’autre, différent, n’est pas facile au premier abord, mais quand on le découvre, on le trouve similaire, beaucoup plus proche et plus sympa qu’on ne le pensait.

Mes collègues du réseau d’Échange de Savoirs.

Thérèse visage âcre, sévère, décourageante.

Thérèse consciencieuse, cœur saignant.

Jean-Pierre s’imposant, buvant trop, se trompant.

Jean-Pierre travaillant, tremblant, s’activant.

Aliette buvant, se fâchant, courtisant mon mari.

Aliette dans la pluie, m’aidant, espérant.

Fatima la voile portant, ne prenant parole, se taisant

Fatima couscous pour douze préparant, sa culture racontant.

Chantal sévère, toute droite, informatique de moi apprenant

Chantal mes lettres corrigeant, chez elle à table nous invitant.

Estelle déçue, se retirant,

Estelle me rappelant.

Frédéric, volage et changeant, m’aidant et conseil me demandant.

Alpha, fillette parole prenant,

Mon journal lisant, l’aimant, me conseillant,

Avec moi, à la télévision apparaissant.

Yvette, au début énormément parlant, retraité, ma voisine

Me lisant et énormément m’aidant, sa vie me racontant.

Christiane, l’atelier d’écriture me découvrant, animateurs formant,

Plus tard, chez elle pour l’aider en informatique m’appellant.

Michel, difficilement démarrant,

Michel, autrement me regardant,

Dans mes écrits vraiment se plongeant

De fort bons conseils à son tour me donnant.


Et tous les autres, ils sont devenus proches, similaires,

Chacun avec leurs caractères, cultures, habitudes

Leurs craints et luttes, tristesses et joies.

Ils m’ont accepté avec mon accent

Elles m’ont accepté malgré mon âge et embonpoint

Appréciant ce que je peux faire,

comment je peux contribuer.

En ne demandant pas « Qui es-tu, d’où viens-tu, quels sont tes opinions ». Demandant seulement d’accepter les autres


Attention de ne pas se tromper. Ni tolérer, ni trop exiger, surtout pas un autre inutilement blesser. Attention ! Je suis « admise » dans le groupe de ceux qui réfléchissent, parlent, décident, mais ne pas faire « mise à mort » de quelqu’un sans raison valable. Je sais de tas de choses sur nombreux entre eux, pas sur M que je crois « raciste ». Il a été toujours fort sympa au téléphone, il est venu à chaque réunion, il a envie de s’impliquer profondément.

Echangeons nos savoirs

Vendredi, je dois donner la Gazette de Réseau d’Échange de Savoirs à imprimer et samedi François donne son premier concert d’orgues. Dimanche nous allons nous promener, beau temps ou pluie. Nous embrasser. Respirer. Sourire l’un à l’autre.

Vers inspirés par les Réseaux d'échange de Savoirs.

Corrigez, modifiez, ajoutez…
Nous pouvons avoir plusieurs savoirs
Je t’offre le mien, tu offres le tien
Il partage et reçoit, j’échange et je crois
J’apprends à mieux écrire et toi apprends à lire
Veux-tu avec nous venir ?
Amitié et joie commune ressentir ?

Je veux apprendre à mieux écrire,
Tu voudras de ton trou en sortir
Il voudra sa vie à un autre la dire
Nous espérons plus souvent nous réunir
Veux-tu avec nous venir,
Amitié et partage ressentir ?

J’aime l’informatique, lui les mathématiques
Elle sait parler de mécanique
Nous allons savourer de la belle musique
Veux-tu avec nous construire,
Amitié et partage ressentir ?

L’eau coule de robinet,
Comment réparer le bidet ?
Comment faire un bon pâté ?
Comment lier un noeud bien serré ?
Veux-tu avec nous le réseau créer,
Amitié et nos savoirs partager ?

Je parle hongrois, il parle l’arabe
Elle parle l’espagnol, lui arrive de Hollande
Elle arrive de Russie, lui de Chine
Française de Picardie, Frédéric des Iles
Veux-tu avec nous parler ?
Sur ton pays nous raconter ?
Ton expérience à un autre le passer ?

Allons, à la fête de savoirs, courrons !
Mangeons le plat qu’ensemble nous préparons
Chantons, courrons à Évry, la fête animons
Veux-tu avec nous partager ?
Ton savoir offrir, nos savoirs demander ?

Écris ce qui te pèse, écris tes bonheurs
Écris tes mémoires pendant des heures
Fais un journal, apprends d’une enfant
Écoute quelqu’un vraiment différent
Veux-tu avec nous partager
Ta vie, expérience, savoir avec nous échanger ?

Tous différents, tous ressemblants
Jusqu’à maintenant à droit et gauche courant
Enfin au réseau sa place la trouvant
Devant d’autres de moins en moins tremblant
Veux-tu avec nous l’animer ?
Ton temps et expérience partager ?
Veux-tu partager, animer, échanger ?
Mieux te sentir, offrir, demander.
Acteur de nos vies devenir ?

L’un de nous fait de grand rêves, l’autre est économe,
La troisième ordonné, la quatrième autonome,
Le cinquième énergique, la sixième fort bohème
Le septième tout jeune, fort vieille la huitième.
Veux-tu avec nous penser,
Comment mieux nos savoirs partager ?

Nos différences deviennent nos forces,
Nos connaissances, des joies
Nos manques et nos passions se croisent
Nos énergies et volontés se forgent
Veux-tu avec nous partager
Ensemble ou séparément mieux se retrouver.

J’ai rêvé, tu as rêvé, on nous a souvent trompé
Ces réseaux, ce sont toi et moi qui les avons créés.
Construisons patiemment ce que toi et moi avons rêvé.
Réalisant davantage nos propres volontés
Veux-tu avec nous te trouver
Ton savoir et le mien les partager ?

Qu’il joue bien !

François prépare son concert de samedi. Son jeu est de plus en plus beau, mélodieux et riche.

Hier, nous avons assisté au concert du l’organiste de Rosay. Un orgue magnifique, beaucoup plus grand, plus riche, récemment rénové ; l’organiste avait préparé son programme avec érudition et sophistication. Je suis partie avec une indigestion d’orgue. Mais ce que François joue aujourd’hui sur ce petit orgue des Couperains est chaud, beau. Me plait, m’enchante.

Mon mari est génial, beaucoup plus qu’il l’imagine. Il a besoin d’un peu d’encouragement, un peu d’explications : «Joue ce que tu aimes, mets-y de la joie!» Comme si ce ne serait pas le même instrument.

À peine j’écris ceci et il commence à jouer quelque chose qui ne va pas, qu’il ne sait pas jouer. Oh, la là ! Bon. Tout ne doit, ne peut pas être parfait. Il faudrait choisir les morceaux qu’il connait, qu’il aime et qui sonnent bien sur cet orgue. Je sais maintenant quand le musique d’orgue de François devient divin : quand on sent une élévation, ce que je sens vers la fin du 5e symphonie de Beethoven. Célébration de l’église, ou peut–être de la vie, la joie.

Je me suis rappelé d’un coup un autre orgue, un autre organiste dans ma jeunesse, la cathédrale de Budapest. La seule fois de ma vie quand je me suis senti l’envie de me mettre à genou. Dire mes désirs. Faire ma prière. À qui? Qu’est-ce que ça compte?

Il y a de limites à ses dévotions…

- Je peux emmener votre mari entre les deux villes, les deux églises dans ma voiture, me dit le curé. Vous ne devez assister bien sûr aux deux mess. Il y a de limites à ses dévotions…

- Merci, ai-je répondu, j’ai mal au dos, sans ajouter «Quelles dévotions?» A place je lui ai dit une autre vérité : J’ai mal au dos à rester tant des fois debout, je monte alors à côté de mon mari.

- Oui, on peut tout faire quand on est à l’estrade en haut, me répond-il souriant.

A-t-il vu que j’écrivais la dernière fois pendant la messe en haut? Possible. Il ne parait pas le désapprouver, trop.

Pendant la prière, François me chuchotait quelque chose fièrement en parlant de la différence entre les deux orgues. Bon, pour lui, la messe est un spectacle dans lequel il peut se produire, briller, auquel il peut contribuer. Le rendre plus riche d'estimes.

Préparation à la messe

Après le diner.

- François ! Ne t’éloigne pas quand je viens vers toi…
Je l’enlace et j’ajoute :
- Monsieur, vous êtes un excellent compagnon de vie !

Il me regard avec un air surprise, varié. Puis il dit :
- L’essentiel est… qu’on l’apprécie tous les deux !
Je monte me coucher, écrire. Il se met au piano.

L’automne commence bien. j’écris. Je me sens plus utile, en les aidant aussi.

Un jour de septembre 1996

Je suis assis de nouveau à ma place préférée, le seul fauteuil de cette église de Chaumes. François s’exerce en haut, tout absorbé dans son jeu de l’orgue, il se prépare pour la messe suivante. Il a tout à fait raison, après cet orgue, celui de Crécy paraît plat, inintéressant. Celle-ci est chaude et variée, l’acoustique de la salle est parfaite.

Peut-être bien il y a moins de paroissiens pour le moment, mais François est l’organiste de l’église, de cet orgue, une très belle, vraie, ancien orgue.

L’écouter… c’est un plaisir.

Je sens son plaisir de jouer, à être là, revenu, retrouver son orgue. Ce matin, il avait pourtant joué pendant deux heures à Crécy, enfin, le voilà, revenu ‘chez lui’.

C’est parfait !

Oui, je ne sais pas comment, mais c’est revenu, le son est revenu comme il faut.

François pensait qu’il devrait travailler longtemps pour la régler avant son concert qui aura lieu dans une semaine. Mais non.

Ils vont quand même travailler dessus encore avec l’organiste de ville voisine qui devrait l’aider à l’accorder. J’espère que François gardera longtemps cette belle orgue. Nous essayons d’être ici tous les dimanches et j’espère que François pourra y faire un joli concert dans un an. Déjà, c’est si beau!

On aurait dû fêter ici son départ de l’Université, son retrait. Au moins, donner un concert spécial après, auquel il invitera tous ceux qui veulent venir jusqu’ici. Oui. Cela devrait être faisable.

François a oublié mes lunettes que je voudrais réparer, j’espère, dans une heure, ça sera encore ouvert à Fontenay.

Il fait plus frais. On doit faire un concert très rapidement ou alors le printemps quand il fera beau de nouveau. Sinon, les auditeurs vont geler.

Alors, de toutes les suggestions du livre, lequel prendre pour écrire? Vaut-il quelque chose ce que j’écris? Tout que j’ai déjà écrit et tout que j’écrirais?

« Qui le lira ? » a demandé le curé. Est-ce cela qui m’a heurté ou mon propre regard sur le texte. Pourtant, Aliette m’a dit : « Intéressante! » Et l’on verra ce que Michel m’en dira. Ai-je bien fait de lui envoyer autant de textes à la fois cet été?

Pourquoi suis-je si découragée ? Julie, parle avec ton amie !

L’automne commence bien pourtant.

— Maintenant ? Quand je te conduis sur cette belle route, bordée de ces magnifiques platanes ?

Il sourit. Sa face s’illumine :

Que c’est bon d’avoir une dame appréciant tant de choses. Vraiment, vraiment l’apprécier.

Plus tard, il remarque :

Regard, Madame, que c’est beau ce pré, avec les pêcheurs. Il y a même une cabane là.