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Bientôt la fin d’un…

3 décembre 1999

Bientôt, la fin du siècle.

J’ai 65 ans et François 69. Gabrielle aura bientôt 7 mois et Stéphanie 87 ans. Mon oncle aura 93 et maman aurait eu 94 si elle n’était pas partie depuis quarante ans.

Est-ce le désespoir qui a tué ma mère? La maladie? Les médicaments ou le chirurgien que Dori a visité et payé? Maman est partie bien avant son heure, à peine avait-elle dépassé 50 ans.

J’ai mal aux muscles à cause du nettoyage sous le lit, mais c’était nécessaire et à mon âge un peu de mal est normal. Bientôt, avec un léger analgésique, cela passera.

***

La fin d’année, et d’autant plus, la fin de siècle, sont de bonnes occasions pour faire des bilans. Des réalisations, succès, échecs et des problèmes. D’abord, puisque c’est plus facile, faisons-le pour l’année dernière de ce siècle.

  • Bonheur : la naissance de Gabrielle en mai.
  • Joie de bonne entente, surtout avec Henry de deux ans.
  • Réussite de l’atelier d’écriture que j’anime, progrès des participants. Les voilà qu’ils sont revenus pour une deuxième année ! Sept nouvelles en plus, dont hélas, deux qui contestent tout et me fatiguent davantage que les autres douze réunis. À la longue, elles me permettront d’apprendre, j’espère, comment on se comporte dans des pareils cas.
  • Réussite, grand plaisir que j’ai pu donner courage aussi pour ceux qui avaient suivi mon atelier d’initiation à l’Informatique « N’ayez plus peur de souris », ils ont avancé de plus en plus vite.
Problèmes de relation avec François en mai et juin et avec Agnès, la fin du mois juillet. L’apprentissage de ce qu’on a entendu, mais jamais voulu croire : «En maladie, temps bas, on reste finalement tout seul». Problèmes avec les docteurs qui ne vous disent pas tout. Avec ma santé. Guérison lente. Fatigue.

En gros, voilà l’année 1999 pour moi, au moins ce qui m’a frappé, ému le plus. Il reste encore presque un mois.

Et les 50 dernières années ?

Mais à qui écrit-on ? Au moins pour une autre facette de soi. Écrire aide aussi à mieux se comprendre, mieux se souvenir.

Il y a cinquante ans, j’avais 15 ans et demi, c’était le décembre et Noël le plus sombre de ma vie. Juste après qu’on avait emporté mon père vers une destination inconnue au milieu de la nuit, qu’on avait arrêtée brusquement mes activités de jeunesse en m’excluant avec un prétexte inventé de toutes pièces.

Le jour des ballons rouges énormes pendant comme des têtes ensanglantées sur le sapin près de l’immeuble de Securitate où plus tard s’est avéré qu’on avait tenu papa dans la cave pour deux mois en faisant pleurer un enfant près de sa cellule (ou un magnétophone le jouant) pour qu’il craigne que ce fût peut-être moi celle enfermée là-bas. Je me sentais exclue de tous, de tout, un paria. Mes repères bouleversés, je me sentais comme un oiseau tombé de son nid, blessée, perdue.

C’était il y a juste cinquante ans.

Que de chemin parcouru depuis!

Des hauts et des bas, des joies et chagrins.

Une année après, en 1951, rencontre avec Alina : enfin une amie. Puis, on m’interdit de continuer mes études universitaires, à dix-huit ans un immense chagrin non mérité. Et ainsi, la roue monte et descend sans cesse.

La nouvelle siècle quels bouleversements apportera-t-il au monde, au mien, à moi ? Que m’attend les prochaines années ?

1er décembre 99

Ici, dans le salon de Valérie et sa famille, le tic-tac de montre bat le rythme du temps qui passe. La respiration de Vincent devient de plus en plus régulière. Je caresse de temps en temps ses boucles noires abondantes, seul signe chez lui d’un héritage kabyle. Il n’est encore pas complètement endormi, de temps en temps il suce sa sucette ou bouge son bras.

Sur la rue, les voitures accélèrent, heureusement pas trop près. Dedans, il fait chaud même si dehors la froide pique de plus en plus. En venant, j’ai dû m’acheter un bonnet.

J’ai mal à ma vertèbre jadis cassée, tassée. Pas trop.

Le cœur trop rempli du plaisir d’être près de ce petit bout de choux blottit dans mes bras. À quatorze mois, il trotte déjà, même s’il n’est pas encore sûr sur ses pieds. C’est la première fois que je le garde. Sa sœur, avec qui j’ai passé par contre plusieurs jours, de nombreuses heures, a quatre ans. Non ! Elle l’aura seulement en trois jours.

Hier, Vincent était à la crèche et nous sommes allées, elle et moi, faire des courses. La grande mademoiselle s’est choisie finalement, après beaucoup de fureur, « non ! pas ça ! », un manteau d’hiver, mon cadeau de Noël pour elle. Puis nous avons acheté une deuxième qui était plus chaude, tel que j’aurais voulu acheter depuis le début. Il lui a tapé aussitôt dans l’œil. « Ça ! » Ça s’est rouge avec des jouets imprimés dessus, une vraie veste d’hiver. L’autre, beige claire, élégant, fragile mais tant qu’on ne l’a pas acheté elle ne pouvait choisir celle-ci.

Je ne puis critiquer le comportement de cette mademoiselle de (bientôt) quatre ans, elle me ressemble trop. J’ai des coups des foudres. Ou alors, je ne veux pas. On ne peut pas « passer sur moi » des choix venus d’extérieur.

***

J’ai quatre petits-enfants en France, Nadia, Vincent, Gabrielle et David, et trois en Amérique, Alexandre, Thomas et Henry. En plus, d’autres petits enfants de François que nous voyons rarement ou pas du tout.

Sauf David, qui vient à peine de naître, tous aiment les livres, les images, les animaux et écouter des histoires. Nadia et Thomas, ont dessiné et « écrit » (dicté) leurs propres livres, comme moi à leur âge.

(2007 familles réconstitués: elles ne tiennent pas toujours plus tard, hélas)

Grande mère!

Après avoir été grand-mère près de Gabrielle deux fois pendant six à huit heures, je sais que je ne pouvais pas écrire longtemps au moins pendant que mes enfants grandissaient: ils occupaient chaque minute avant de s’endormir, et ensuite, épuisée, je dormais ou lisais, ou faisais l’amour.

Les grands bonheurs, l’amour ou l’enfant, on le vit, on ne le dissèque pas, on ne le décrit pas. Au moins, pas toujours.

Les bras de Stéphanie ont tellement maigri! Vivrai-je jusqu’aux 86 ans qu’elle a? Alors, je verrai Gabrielle jeune fille…

J’ai vécu jusqu’à la fin de siècle, c’est déjà pas mal. Encore quelques années, pour terminer le Journal et l’Écriture. Que c’est agréable d’écrire sur ses pages veloutées!

Pertes

Novembre 1999

Nous sommes complexes et en même temps comme les autres.

Chacun a dû perdre, laisser partir ou s’en aller, changer.

Perte d’illusion idéologique, d’une relation, de la sécurité, de l’amour idéal.

Renoncement de relation idéal, accepter la connexion réelle.

La protestation, tant qu’il y a espoir, suivie d’un profond chagrin et désespoir, d’un sentiment d’impuissance, puis le détachement avec rage, nous change. En nous comprenant, conscientes de nos anciennes envies et terreurs, nous pouvons trouver la sérénité. La sagesse arrive au prix d’un grand chagrin.

Nous sommes tous vulnérables, avec des rides externes et internes.

Rien n’est tout à fait permanent. Tout connexion humaine a des défauts. Nous ne pouvons pas gagner à chaque coup. Nous sommes tous vulnérables à la perte de nos rêves, espérances, attentes. L’apprentissage n’est jamais terminé.

Ne pas croire, ne pas le voir ou

Protester, espérer, angoissé, désespéré ?

Impuissant, chagriné. Se détacher, terminer le deuil.

« Qui voile son visage en profitera puis en souffrira. »

Celui qui aime, reçoit plus, même si elle doit payer ensuite.

« Ce qui ne te fait pas mourir, te rend plus fort. »

Il y a dix ans

9 novembre 1999

Il y a dix ans, la chute du mur de Berlin. Symbole de libération des pays de l’Est, puis de l’effondrement, morcellement de l’Union Soviétique. Bush, Gorbatchev et Kohl ont parlé devant le Parlement à Berlin, chacun ayant fort contribué pour que cela devienne réalité.

Les relations de confiance entre eux, de bonnes relations, ont joué un rôle important pour que cela puisse se produire. L’absent était la Hongrie, mais on a rappelé son important rôle dans l’ouverture des frontières. Encore plus absent étaient l’Angleterre et la France qui à l’époque étaient fort frileux, craignant que la réunification des deux Allemagnes ne renforce trop leur voisin et ancien rival. Leurs conducteurs n’ont pas vu plus loin que le bout de leur nez.

Finalement, j’ai l’impression que c’est l’Allemagne qui aide le plus ses voisins à s’en sortir - et bien sûr aussi ses propres ressortissants de l’Est.

Quel changement depuis dix ans ! Même si le chemin est long encore.

Se rappeler de nos morts

1er novembre 99

Aujourd’hui et demain on se rappelle ici les morts, chacun les siens. Certains restent en nous, les autres il faut se les rappeler.

Qui sont mes morts ?

Ma cousine Magdalena, disparue sans traces avant ses dix ans. Sans lieu où la pleurer. Qu’a‑t‑on fait d’elle à Auschwitz ? Après avoir espéré, attendu en vain un miracle de survie, j’ai cru pendant longtemps qu’on l’avait transformé en savon. Elle était rondelette, douce et dure à la fois, obéissante et rusée en même temps. Elle est l’affaire non résolue dans ma vie, même si depuis deux ans je me suis un peu tranquillisée en me rappelant que pendant trois ans, nous avions toutes les deux, six ans au début, j’allais la prendre de leur maisonnette louée, lui donnant la main pour la conduire à notre école, l’asseoir au banc près de moi dans la classe.

La première mort que j’ai pleurée avec des larmes pas seulement versés à l’intérieur comme avec Magdalena, était… Staline. Comme nous étions naïves ! Edith a pleuré avec moi et je ne comprenais pas comment les gens continuaient à circuler normalement dans la rue. Et pendant une ou deux ans, je voulais me sacrifier, dédier ma vie « à la cause », engagement que j’avais pris à sa mort. Mes yeux se sont ouvert lentement (4e, 5e journal).

Mon arrière grand mère est disparu toute doucement à 96 ans (non pas 10 comme Magdalena), abandonnée depuis quelques mois par son fils dans une maison privée pour vieux, loin de nous, à l’autre côté de la Roumanie. Je me suis sentie coupable après coup. Cinq ans auparavant, à douze ans, je n’ai pas voulu moi non plus partager ma chambre d’enfant avec elle, à cause surtout, ses odeurs. Quelle femme pourtant et combien je lui dois dans ma vie ! Le lien avec toute la famille à travers ses récits et surtout ses conseils :

« Sache que de tout malheur, quelque chose de bon en sorte ! » me disait-elle. Qu’a-t-il sorti de « bon » de la mort de six millions et celui de ma cousine Magdalena ? Au moins pour elle, pour moi, je ne vois rien. Rien. Sinon, oui, de presque tout, le dicton est vrai, même si on prend quelquefois longtemps à s’en apercevoir, à se rendre compte quel bon en sorte

Le mort suivant était maman. Jeune, elle est disparue à 53 ans, les nerfs détruits, ne marchant plus depuis plus d’un an, charcutée, pas opéré de cerveau. Est-ce Dori, future marâtre, alors maîtresse de papa, qui l’a tué par procuration ? Sinon, maman aurait vécu davantage, c’est sûr. Elle pesait de temps en temps, mais elle m’a surtout horriblement manqué. Je me suis mariée rapidement après sa disparition à cause de l’absence de ma confidente qui m’écoutait, me caressait, rarement avec les mains, très souvent avec ses yeux,. Trop vite, bien sûre, mais cela m’a donné mes deux enfants, donc je ne le regrette pas. Maman reste en moi et je lui parle souvent, plus qu’une fois par an.

Ensuite ? Anna, mon amie de Hongrie, puis de Londres est mort elle aussi jeune et d’une façon fulgurante. On n’a pas trouvé de motif ‘organique’. Elle est la preuve pour moi que le cœur peut se fendre. Elle n’a pas supporté la trahison de son mari acceptant sans protester ce que sa mère lui avait écrit de sa bru, présentant Anna comme une méchante intrigante, une intruse. Elle avait tant souffert avec son premier mari qui l’avait délaissé alors qu’enceinte de leur deuxième fille, pour « une femme mieux que toi, une vraie femme. »

Elle était une VRAI FEMME pourtant et quelqu’un d’une très grande valeur. Finalement, elle était heureuse dans sa vie, mais pas pour très longtemps. Stéphanie m’avait hélas prédit que « ça finirait mal, l’argent est trop important pour elle », ses enfants, son mari, son travail, l’amitié prédominait pourtant pour elle. Plus jeune que moi, sa disparition soudain fut un choc.

Le prochain à disparaître fut Sandou, mon ex. Même divorcée, je l’aimais bien, de loin, c’était quand même le père de mes enfants et mon premier amant (et pendant longtemps le seul homme). J’ai regretté, non pas l’homme qu’il était devenu vers la fin de sa vie, plus gros qu’un porc probablement à cause de son foie abîmé par les litres de vin avalé chaque jour, son poumon mangé par les cigarettes fumées en chaîne. Non, il n’est pas mort parce que je l’ai sorti de Roumanie, c’est probablement la Securitate et soi‑même qui l’ont détruit.

Longtemps encore, après notre divorce, il était resté le beau garçon, fier de ses muscles et ravissant des jeunes femmes avec son ‘vigoureux instrument’ comme avait dit l’une d’elles dans sa lettre ; les changeant ‘comme ses chemises’ qu’il appréciait tant, vivant avec la postière. Même mettant à côté de l’argent, achetant une maisonnette. (2001 : j’y suis). Bon, laissons‑le se reposer en paix. Sa sœur visitera le cimetière à Bucarest où il a été inhumé, à Bucarest où il aurait voulu vivre. Au moins théoriquement, souhaitant revenir vers ses « copains et copines ».

Non, ce n’était pas lui qui est parti le premier. Même avant Anna, il y avait mon père, mais il est entré en moi lui aussi, et quelques mois seulement après sa mort, je suis devenue commerçante, entrepreneur, vendeur, osé, bon pour négocier comme jamais je n’aurais pas cru que je le pourrais, tout comme lui avait été pendant toute sa vie.

J’ai mélangé les cendres de maman avec la terre sous le tombeau de mon père et depuis ils sont de nouveau ensemble et en paix. En moi. J’avais déjà commencé à ‘l’imiter’ à Washington (en mes rapports avec le sexe opposé), mais en revenant en France, un moi tout à fait inconnu a surgi le moi entrepreneur. J’avais toujours cru de ne jamais pouvoir gagner d’argent, acheter et vendre de marchandise pour de millions nouveaux francs par an pendant quelques années !

Oui, finalement ma confiance vient aussi du fait que je suis sûre : les deux seraient fort fiers de moi, chacun pour d’autres raisons. Et si j’ai mon mari qui me fait rire (de temps en temps) comme me conseilla papa, j’ai aussi le mari intellectuel avec qui je peux partager comme aurait aimé maman. J’ai deux enfants, trois petit-fils et une petite fille et ils vont en bonne voie. Je n’ai pas vécu ‘pour rien’, même si je n’aurais jamais un ‘renom’.

Je désirerais seulement aider quelques‑uns avec mes livres que je prépare.

Il me faut un peu plus de sérénité, du temps, d’aide, réfléchir, travailler et ça ira. J’ai encore quelques années et puis, mon tour viendra. J’ai encore un enfant à aider. Puis-je davantage ?

J’ai fait quelquefois de bonnes choses aussi, quand j’ai pu. J’ai réchauffé les derniers jours de l’ami de ma tante. J’ai promené Alina et je viens de lui offrir un ordinateur. J’ai souvent sorti François du gouffre où il s’était mis. Mais je n’ai rien pu faire pour que Magdalena vive. En écrivant ceci mais mains tremblent. Au revoir.

27 octobre 1999

Hier, j’ai déjeuné avec Lionel.

Il n’aura pu me faire un plus grand cadeau, et je ne sais même pas s’il s’est rendu compte combien ce qu’il m’a dit m’a touché. Je crois qu’absorbé par ce qu’il racontait, il n’a rien remarqué. Je ne peux pas le citer exactement.

Quelque chose comme ceci: "J’ai expliqué à Anelise que pour moi il est très important que notre fille soit régulièrement avec toi, que tu peux lui apprendre une façon d’être qui est très bonne pour elle".

C’était encore davantage. Une reconnaissance ouverte, une approbation de la façon à être du fils vers sa mère signifie davantage même que s’il serait venu de mes parents. Surtout qu’avec ma fille, je sens plutôt l’envers.

Lionel est convaincu que mon influence sur ma petite fille serait fort bonne pour elle. Quoique, Anelise me ressemble beaucoup, même si eux, ne le voient pas. Je suis fort heureuse, fière.

Aurai-je le temps? Vivre et voir comment ma petite fille se développer?

24 octobre 99

Alina est arrivée de Roumanie. Elle est trop maigre et veut encore maigrir. Elle tremble de fatigue et peut à peine porter un sac et ne réussit pas à ouvrir la porte de l’hôtel pourtant pas trop lourd. Elle a de grands cernes sous les yeux et je l’aime. Beaucoup.

Nous avons très bien bavardé, discuté. Mercredi, elle tiendra une conférence à Centre de recherche atomique de Sacley. Mon amie est une importante scientiste de haute niveau ne gagnant que 600 francs par mois et vivant en Roumanie, ne mangeant en France presque rien pour économiser l’argent. Trop fière pour accepter une invitation à déjeuner. Mais elle a suivie mes conseils sur son fils et cela a donné ses fruits, elle a une meilleure contact avec lui maintenant.

J’ai mal au bras ce soir, à bientôt!

17 octobre 99

Je vais très bien. Le soir, sera le concert de François, trois jours après que j’ai lu le livre autobiographique d’une de mes participants à mon Atelier d’écriture.

Il y a trois jours, je l’ai lu sans le poser : «Le poids de silence» par Isabelle Marchand (nom adopté) et j’en suis devenue malade, tout comme François hier, après l’avoir lu. Mais après qu’on digère les malheurs, les vérités tellement poignantes et si exprimés, on compare sa vie, son époux, ses enfants à soi. Je me suis dit « Je n’ai rien vécue, rien soufferte, relativement à elle! Comparé à son mari (bisexuel et lui ayant caché qu’il a de sida et continué à avoir des relations avec elle aussi) les miens, le mien, est un ange! » Et les regarder avec beaucoup plus d’indulgence.

Peut-être, les médicaments antidépresseurs ont un petit rôle, mais les bons débuts de mes animations, fait repartir mon courage encore davantage. (La doctoresse me les avait prescrits après que je lui ai raconté que je ne supportais plus mon mari.)

J’ai amené François à Chaumes pour faire la messe et me voilà de nouveau dans mon café habituel. J’entends de loin des gens parler entre eux, des chaises bouger, je suis seule et tranquille, loin de tout. J’ai une table pour moi seule, de bonne lumière, la sérénité.

Devant moi un petit espresso que je vais boire et plein d’idées pour l’avenir. Et Alina arrive à Paris dans une semaine! Vive la vie!

Mon dos se cicatrise cette fois-ci sans problèmes, le dermatologue a bien travaillé et je me suis reposé il y a une semaine en jouant sept heures avec bébé Gabrielle. Quatre mois, quel âge délicieux ! Quels sourires enjoliveurs, enchanteurs!

"Et moi, et moi!"

5 octombre

Je viens de dire à François que je vais être coupé et recousu vendredi soir et je ne pourrais le transporter ce week-end.

« Alors mon concert est à l’eau », me répondit-il.

Son concert n’est pas ce week-end, mais il considère qu’alors il ne peut pas aller répéter. De tout de façon, sa répétition est plus importante pour lui que mon dos rongé de cancer de peau qui cette fois-ci a pénétré plus profondément.

Cette dernière année c’est la troisième fois qu’il nécessite une petite intervention. Une fois plus bas, une fois au nez et maintenant au dos. Pour ne pas parler de mes fibromes.

« Et moi, et moi ! » crie-t-il, prétendant que je ne parle que de moi.

C’est le temps qu’il apprenne à être indépendant et ne plus s’appuyer sur moi. Il est trop lourd et surtout trop égoïste. Je suis révolté, furieuse. Pourtant, j’aurais pu attendre cette réaction instantanée, au moins « sincère » si pas très réfléchi.

Où est mon « bon mari » ?

3 octobre 1999

Je recommence à pouvoir écrire. Enfin. Ce qui vient. Des souvenirs. Un premier jet ou l’écriture libre n’importe pour le moment pourvue que cela revient.

Je me suis rendu compte que je craignais souvent des choses qui ne sont pas arrivés, mais mon intuition n’a pas fait défaut : autre chose a frappé à la place.

2 octombre 1999

J’ai viens de relire les poèmes écrites vers mes 18 ans. Quelle richesse de vocabulaire et d’expression! J’envie cette fille et mon cœur saignait en lisant comparant ce que je sais en français, mon vocabulaire plat, incolore, presque cinquante ans plus tard.

J’ai appris de bonnes choses de ce livre sur l'écriture, mais quel élitiste cet auteur, une professeur dans sa tour d’ivoire. Mais bon prof. Certaines choses, elle les explique mieux que j’ai trouvé ailleurs.

Je me sens mal à l’aise, les médicaments me fatiguent, m’épuisent. Je suis contente, mais j’ai perdu le bonheur rayonnant.

30 septembre 1999

Aujourd’hui j’ai reçu par la poste mon énième livre sur l’écriture. Que peut–il encore m’apprendre? je me suis demandé. J’ai déjà lu, analysé, concentré au moins cent autres livres. Même des pires, j’ai appris quelque chose.

À peine j’ai commencé celui-ci et déjà je suis enchantée.

Une nouvelle façon de présenter des choses déjà connues. Et, en plus, elle a arrangé son livre (au moins les premiers chapitres) tels que moi. Alors, je ne suis pas trop « à côté ». J’espère qu’elle ne va pas croire que c’était après la sienne que je me suis inspiré dans mon arrangement.

J’ai pris des idées de tous les cent livres et j’ai ajouté les miens. Il devient plus touffu, mais s’améliore et ma compréhension sur l’écriture aussi. Un jour, je le laisserai partir. Assez pour montrer aux éditeurs potentiels. Je ne suis pas encore là.

L’auteur, une femme, suggère à se demander « Ce qu’on veut dire. Que fait mal? »
Je n’ai pas envie de m’y plonger maintenant. Déjà en écrivant ce que heurte j’ai de la peine, quelque chose en moi se serre et se fait tout petit.

François hurle de nouveau, furieux pour les assiettes sales dans l’évier et puis, par contre, furieux en ne pas retrouvant ceci ou cela « Tu l’as déplacé! » Il s’agite paniqué qu’il ne trouve pas ce qu’il cherche et aussi qu’il n’a pas réussi à réaliser tout qu’il espérait et promis au Club.

***
Enfin, il regarde la télévision et ne bouge plus. Je sens encore son mécontentement vibrer dans l’air.

Hier, c’était une bonne journée : il lisait avec délice un livre de spécialité, il souriait et était contant du monde et de soi, donc même de moi. L’air était rempli de sérénité.

Bon, je me replonge dans mon livre.

Boule de neige

26 septembre 99

Les problèmes arrivent, hélas, souvent ensemble, les uns après les autres. À peine, non, encore pas sortie de nervosité, le dermatologue m’annonce froidement qu’il doit couper un bout de peau sur mon dos «un petit peu, dit-il, mais il restera une cicatrice». La dernière fois, il m’a pris deux mois à se refermer vraiment et à ne plus me faire mal.

Hier soir, j’étais comme battue sur la tête après cette nouvelle. Je voulais terminer, le faire rapidement, puis je me suis souvenue que non seulement c’est la rentrée de MGEN pour mes formations, mais en plus Alina arrive à Paris en deux semaines. Je mettrai donc l’intervention à plus tard. Ce qui me frappe le plus fort est la question à laquelle personne ne peut répondre : combien de fois encore ceci peut-il m’arriver?

C’est fou, combien a raison celui qui avait écrit «Quand on a besoin, on tombe, par hasard, sur le livre qui vient juste à point, donne l’information intéressante.» Il n’y a pas longtemps que j’ai commencé à écrire le chapitre sur la mise en page, habituellement vingt à soixante signes par ligne.

Aujourd’hui j’ai trouvé la raison.

La façon qu’on lit, que les yeux sautent. Selon les personnes moins ou plus cultivés, disons plutôt, ceux qui sont plus ou moins habitués à lire, on met plus ou moins des signes par ligne. Enfin, c’est expliqué en détail comment les yeux lisent et sautent de fragment en fragment de phrase et de sens.

Je plonge de plus en plus profondément dans les explications, quand finirai je? À un moment donné, il faudra quand même m’arrêter.

Tiens, regardons combien j’écris des signes par lignes dans ce journal manuscrit, habituellement? Environ 40 à 45 caractères. Pourtant je ne laisse pas de blanc à droit et fort peu à gauche. Tout juste un aliéna, au début de paragraphe. Et combien des lignes par page? Cela dépend. La page d’avant avait 19 et celle-ci se terminera à 23.

Que c’est beau, François jouant au piano! Un très bon plat mijotant sur la cuisinière qu’il vient de préparer et que nous dégusterons bientôt. J’ai de la chance. De quoi me plaigne-je ?
J’aime bien finir une entrée à la fin d’un page. Une fois dans mon ordinateur, hélas il ne tombe jamais exact. Eh, bien…
Jó estét ! Bonne nuit.

Ses mauvais et ses bons côtés

Les mauvais côtés de François

Exagère, aime paraître plus grand que nature
admire les gens ayant du renom
mauvais contact humain
ne s’intéresse pas d’opinion et sentiments des autre
se couche devant l’autorité
dédaigne l’inhabituelle
fuit quand on est dans le « merde »
matérialiste, mais aime donner des cadeaux
ne me respect pas devant les autres
veut être ‘grand’, être loué, admiré sans cesse.
se met en avant
diminue mes talents,
quelquefois se moque même de moi et ce que je fais
voudrait m’admirer, a besoin de me déconsidérer
se comporte moche avec la famille, le sien, la mienne
ne sait pas donner élégamment
regret des fois ses propres cadeaux (2007: reprend ses cadeaux!)
le sien est sien, le mien je dois lui conserver pour lui
on peut facilement le convaincre, l’influencer l’admirant
regarde de haut les autres
malade nerveux
un gros ventre,
n’a pas des dents
presque pas de masculinité
a peur de responsabilité
a peur de décider
a peur de futur
a peur de tous

Ses bons côtés

Il est intelligent (2007 surtout énormément des connaissance inmagazinés)
Peut être profond, intéressant
Peut être très chaud (moins qu'avant)
Sait bien caresser (quand il en a envie)
Grande curiosité sur choses diverses
Il sait énormément sur tas de choses
Il aime les promenades romantiques
Peut être fort gentil
Sait beaucoup (mais non sans fin)
Aime lire
Aime programmer
Aime faire la cuisine,
Aime manger,
Aime se promener,
Aime photographier (2007: mais ne me laisse pas moi)
Aime jouer piano, orgue,
Aime écouter de la musique
Aime embrasser, être avec quelqu’un (jamais seul)
Il est assez sincère… avec moi. (Je le croyais vraiment, qu'il était)

Je l’ai. L’ai-je encore ?

François se sent mal. Il heurt partout. Il est tout blanc. Il regrette d’avoir bu un café ce matin.
J’arrête écrire, j’y vais le voir.

Une merveilleuse journée: il n'était pas là.

23 septembre 99

Hier, j’ai eu une merveilleuse journée.

François n’était pas là.

Il est parti à 8 heures de matin et revenu à minuit. Je me suis levée malade, mal à l’aise. Je me suis habillée et je me suis plu dans le miroir tel quel et d’un coup, je me suis mise à travailler. À midi, j’ai mangé et regardé les nouvelles, puis rebelote. Travail. Enfin, j’ai énormément progressé, cela allait fort bien.

À minuit, à peine revenu, il a commencé à rouspéter :

Tu as déplacé, je ne vais pas trouver ! »

— On ne peut plus bouger ici.

Après, il s’est étonné que je n’avais pas envie qu’il met la main sur moi, sur mon épaule.

Ce matin, des gémissements, il a mal. Nerf, os ? Un analgésique lui fait passer, mais il parlait « On se suicide pour ça, on peut l’opérer mais… »

Puis de nouveau éclat :

Pourquoi tu as déplacé tout !

— Pour m’assoir sur la chaise devant l’ordinateur, je lui ai répondu.

Il n’épargne plus rien.

Enfin, il est reparti.

Je me sens encore perturbée, bouleversée de sa façon d’éclater. Il faut que l’air se purifie, le souvenir oppressant s’éloigne, pour me retrouver l’élan de hier.

Il reviendra cette après-midi, mais demain il sera parti encore pour la journée. Des concerts et des conférences sur l’orgue auxquels il s’était inscrit.

Je ne pensais pas que je puisse me sentir si différent en sa présence ou son absence. Je ne devrais pas prendre si mal ses éclats, ses observations. Trouver en toutes les conditions un moyen de travailler. La tranquillité, la quiétude d’esprit nécessaire à créer. Créer !

Oui, hier j’étais heureuse aussi puisque je me suis rendu compte que je suis entre ceux qui se concentrent facilement, s’y plongent, s’oublient. Au moins, quand autour de moi c’est calme, quand j’arrive à la sérénité, quiétude nécessaire.

Pourquoi suis-je si triste?

21 septembre 1999

Les signes étaient là dès le début et à cause d’eux, entre autres, j’hésitais à me marier. Mais… on oublie vite. On croit que c’était 'accident', qu’en réalité 'il n’est pas ainsi'.

Ce n’est pas l’autre qui nous a trompé sur « la marchandise », c’est nous mêmes qui en avons formé une « image conceptuelle » fausse. Puis, chacun a tellement de facettes!

Je pleure mes propres illusions, et la terre qui semblait solide dérobé sous mes pieds. Je travaille des heures, presque mécaniquement ces derniers temps, pour ne pas penser, surtout ne pas sentir. Pas une travaille sérieuse de réflexion puisque je n’arrive pas à me concentrer depuis que je prends ses médicaments. Je voudrais créer de nouveau.

Et maintenant quelqu’un pianote au-dessus ma tête! Qu’ils sont différents ses gammes du jeu de François ! Oui, ce qui est triste presque : il a beaucoup de qualités. Pourquoi suis-je si triste? en le disant, l’écrivant?

Je fais «le deuil» de quoi? Mes illusions? L’amour admiratif que je lui portais? Non, je crois plutôt au sentiment de sécurité qu’il me donnait et qu’il ne me donne plus. Pourtant, les mêmes mouvements, les mêmes mots et je ne sens plus la même chose. À quoi tout ceci servira-t-il?

Le mari, réel

20 septembre 99

Oui, après avoir fait le deuil d’un mari idéal sur lequel on peut compter, je peux m’approcher de nouveau de celui, réel. Attendre ce qu’on peut de lui et l’obtenir par contre fermement et aussi gentiment mais ne pas croire à l’impossible.

Les médicaments me tranquillisent, mais me fatiguent trop. Il est trois heures et je n’arrive plus à me concentrer, à travailler. François n’est pas là, j’ai du silence autour de moi, et pourtant « rien ne va ».

Le travail améliore mon livre sur l’écriture à chaque fois, mais il ne semble jamais finir. Un jour je devrais me décider pourtant. Aujourd’hui, je viens de commander encore une livre de 500 pages sur l’écriture. À la là.

Avant-hier à la brocante j’ai trouvé un manuel de dessin humoristique tellement bien écrit et mise en page ! Et deux petit romans en tout petit formats édités par des magazines, l’un a le titre « les doux cahiers », il s’agit des deux journaux, de la mère et de la fille. Mais pour le moment je suis même trop fatiguée de les lire.

Le deuil d’un mari idéal

14 septembre 99

Je suis en train de relire « Necessary loses » de Judith Viorst (Pertes nécessaires) et prendre des pilules contre la dépression que la doctoresse de l’hôpital Lariboisière m’a prescrite après que je lui ai raconté mes problèmes avec mon mari, le lui avoir raconté que je contemplais de m’en séparer. D’après moi, ce n’est pas une dépression, même si quelquefois je n’arrive plus à respirer, j’ai envie de vomir. Ce que j’ai c’est surtout dû à la fureur.

Je veux bien admettre que François ne peut rien, il s’est comporté tel quel parce qu’il était malade, ‘maniaque’ comme disait le docteur ; je veux bien croire d’après le livre que ses comportements même en temps normal sont dus à son enfance qu’il répète ou essai de rejouer ou le changer ; mais un adulte (et même un enfant) est responsable pour son comportement et doit payer pour lui. Doit ou non, il paye. J’ai appris ceci dès l’enfance. Heureusement. D’autres prendront peut–être 70 ans à l’apprendre. Apprendront-ils jamais ?

C’est trop facile de mettre tout sur la maladie, l’enfance et se comporter sans égard relativement aux autres. Il y a quelque chose de perdu entre nous et je ne sais pas si on pourra le retrouver.

Avant-hier j’étais furieuse. Hier je me disais que c’est moi qui avais une fausse image, une fausse sécurité en fait qu’il ne pouvait me donner, puisqu’il est ainsi. Aujourd’hui je me demande comment me sentir heureuse près de quelqu’un qui est ‘ainsi’ : quelqu’un sur qui l’on ne peut pas vraiment compter en cas de maladie, de l’hôpital, d'une période bas, d'une besoin.

Que désires-tu aujourd’hui ? (exercice)

Aujourd’hui, je voudrais être caressée comme on caresse une femme. Pas avec tendresse, avec désir. Désir, tendresse, caressée jusqu’à l’extase. Attirée à jouir comme un homme le fait avec son amante. Je voudrais trouver un amant, retrouver l’amant dans mon mari.

Il me prend dans les bras comme sa fille et vient dans les miens comme un petit garçon. Il se blottit près de moi comme des frères, mais je voudrais plus.

J’ai faim de ses doigts qui parcouraient ma peau, comme il le faisait en devinant et insistant là où il me faisait frissonner. Descendre lentement. Me caressant, pas distraitement, non pas me laissant en plan, non pas pour que je « m’occupe de lui » ensuite.

Je veux mon amant. Où est–il disparu? Pourquoi? Comment le faire revenir?