Lettres retrouvées
Ces dernières lettres traduits, dans "mon français" ne sont pas corrigés. Devrais-je les mettre ici, elles aussi?
Lettres de France (1)
Ce matin j’ai relu pour la troisième fois la lettre que tu m’as écrite. Tu es gentille, ma chère Julie, avec tes pensées et tes envies. On terminera ce divorce forcé, et espérons que quelque chose nous restera de ça, et, quand nous serons de nouveau ensemble, nous nous entendrons mieux qu’avant.
A moi aussi, le temps jusqu’à notre rencontre paraît sans fin. Je crois que quel que soit le métier que nous ferons en France, ce sera quand même mieux ensemble que seul et le coût est à peu près le même, dans les deux endroits.
À propos de ce que t’a écrit Déborah , laissons le temps nous montrer ce qu’il y a de mieux, ce que ton père fera - l’un de nous a du mal comprendre le vieux. Je voudrais que ce soit moi et pas sa femme.
Il y a ici un enfant de deux ans qui me sourit de temps en temps et me rappelle notre fillette. Même si ce ne sont que deux mois depuis que je suis parti, je crois qu’elle a encore grandi. Moi aussi je lis quelquefois mal tes lettres et je me fais du mauvais sang et dans la photo que tu as envoyée, tu as des seins qui hantent mon sommeil, j’ai envie de les manger. En attendant, je t’embrasse et je mords ta peau pleine de taches de rousseur.
Je te laisse ma fille aimée, bonne nuit, je n’ai plus envie de me séparer de toi-même en écriture.
Ma chérie, la réparation de la voiture que je leur ai abîmée, je te l’ai envoyée aujourd’hui le détail, cela n’a pas été un accident très réussi à ce point de vue, le coût est approximativement égal à mon salaire pour deux mois. J’ai aussi discuté avec eux de mobilier, nous aurons une table, des chaises, une armoire, un réchaud à gaz et un chauffage. Ils ont aussi un lit d’enfant pour Agnès, mais, si tu ne le veux pas, apporte le sien. De toute façon c’est moins cher que d’acheter ici, dans le futur proche nous n’aurons pas beaucoup à dépenser. Comme tu crois.
J’aurais encore eu beaucoup à t’écrire, mais en relisant ta lettre j’ai commencé à rêver comme un adolescent et je suis resté là. Tout ce que je dois payer pour la voiture abîmée me fait peur, mais je n’ai pas d’autre issue, elle était assurée seulement pour les tiers et ils insistent pour utiliser seulement des pièces neuves.
Avec ton examen pour le permis de conduire, j’espère que tu auras le papier en mains lorsque tu recevras cette lettre. Je préférerais que tu ne loues pas une voiture mais de toute façon ne prends pas Agnès avec toi. J’espère que ton père tiendra ce qu’il a promis, et, alors, quand nous serons ensemble nous nous promènerons un peu partout. Mais si tu dois passer encore une fois l’examen, le mieux est de ne pas interrompre les leçons.
J’ai interrompu ma lettre et j’ai été au cinéma voir un film espagnol, moyen. Puis j’ai emprunté une radio et je ne l’ai rendue que ce matin, puisqu’ils m’ont demandé de travailler dorénavant de sept heures à midi.
Les patrons ont été toute la journée à la chasse. L’après-midi j’ai lu et dormi et au dîner, ils m’ont donné un tout petite poste de radio qui marche assez bien et me solutionne les leçons de français.
Je pense souvent au trou financier que j’ai causé et j’en deviens malade (de rage). Avec 1800F j’aurais pu m’acheter une bonne voiture d'occasion. Sans parler du fait qu'au début nous allons avoir des dépenses journalières supplémentaires et aussi pour la mise en route de notre ménage. Je crois que jusqu’à ta venue je pourrai arranger la maison pour pouvoir passer l’hiver sans problèmes. N’oublie pas de t’habiller bien chaudement et d’apporter le radiateur pour la chambre d’Agnès.
La semaine prochaine la laverie du village s’ouvre et je pourrai enfin donner mes affaires à laver, je n’ai plus qu’une seule chemise propre. Quand tu viendras, rappelle-moi de ne pas faire d’heures supplémentaires, de toute façon ils ne me les paient pas, mais pour le moment, comme je m’ennuie, pourquoi pas, j’ai le temps, ensuite j’entrerai dans un programme strict. Si tu ne viens pas rapidement, tu me trouveras aigri, le temps passe si difficilement. Si tu étais maintenant à côté de moi, je t’embrasserais si fort, comme un ours et je ne sais pas ce qui arriverait à tes os. Je sens que mes muscles tremblent déjà, probablement qu’aujourd’hui je me suis trop reposé. Cela ne fait rien, cela aussi passera.
Ce soir, j’ai joué un peu avec l’enfant des patrons. Elle est du même âge approximativement qu’Agnès et elle est très gentille. Cela m’a donné une très grande envie de ma petite. En pensée, je lui ai fait tout un programme, je l’ai vu grandie, je lui ai appris à conduire et je lui ai même fait un petit frère. J’ai même réfléchi à quel nom lui donner puisque cette fois c’est mon tour, mais je n’ai pas pu me décider encore. Nous avons encore du temps, peut-être, nous verrons.
Cela vaut la peine de m’écrire que tu m’aimes, puisque moi je t’aime, mon amour, et quand je le lis, je m’en réjouis chaque fois comme d’une nouveauté, comme à la première déclaration, comme quelque chose d’inattendu.
Je t’embrasse, mon amour et à bientôt, bonne nuit et baisers de Sandou
Sandou arrive en France
Ma chérie, St. Didier (AIN) France, 2 septembre 1963
C’est dimanche après-midi. Hier j’ai reçu ta lettre de jeudi - moi aussi je suis dans le même état sentimental que toi et je pourrais envoyer au diable toute la France et tout laisser tomber, pour être ensemble plus rapidement. Ce matin, je me suis senti comme “avant les règles" et tu as eu de la chance que je sois seul. Je pense avec chaleur à vous deux et je n’hésiterais pas une minute à revenir, s’il n'y avait pas ces foutues illusions que je me fais.
Dès que notre fille se sentira de nouveau bien, va la promener chez tes tantes, cela sera une détente pour toi et pour elle aussi. Je ne sais pas quoi te conseiller d’autre, comme je ne sais pas quoi me conseiller à moi-même. Je ne fais rien d’autre que travailler, je le fais avec conscience et application. Je n’ai pas encore lavé mes affaires, qui traînent partout.
Avec les patrons d’ici, j’ai l’impression que pas grand-chose va en sortir. Pour le moment, ils ne m’ont pas encore établi le contrat, ni les papiers pour le permis de travail, on aurait eu besoin pour cela d’une photo, mais ils ne me l’ont pas demandée. Je me rends compte, que je devrais chercher autre chose, mais je ne sais pas ce qui me retient. C’est maintenant qu’il faudrait que je le fasse, tant que je travaille encore ici, et que l’attente ne me coûte encore que mon temps. S'il faut changer, au moins ne pas perdre trop de temps au même endroit.
Le premier septembre est arrivé et s’est envolé, et à part les 300 francs d’acompte que j’ai reçus quand je suis allé voir ton père - rien. J’attendais qu’ils m’appellent hier, pour régler les comptes mais, rien, la semaine prochaine c’est moi qui devrai leur rappeler. Le pire est que je ne suis pas encore assez bien sur mes pieds, pour ‘rassembler mes jouets et ficher le camp d’ici’.
J’essaierai Chère épouse, enfant adoré !
Il est 10 h du soir et je suis de nouveau dans ma chambre et avec toi. J’ai lu trois fois toutes tes lettres, j’ai pensé à elles et j’ai vu surtout ton impatience. Tu as raison au sujet de la persévérance et du courage, mais je considère que d’abord je dois arranger ma situation ici et seulement après faire des projets pour le futur. Il n’y a rien de changé, mais je crois qu’il faudra qu’on soit d’abord ensemble, nous ferons ensuite nos autres plans futurs. Ces derniers jours ont été pleins de pensées confuses, mais ils commencent à s’illuminer. Dommage que nous ne puissions faire un pas aussi grand que nous voudrions toute suite. Il y a besoin d’un peu de patience aussi.
Aujourd’hui, j’ai été enfin invité à la mairie pour les papiers : le permis de travail et de séjour, mais comme le secrétaire n’était pas là, j’irai demain de nouveau. Quand j’aurai ces papiers, la prolongation de mon séjour en France se réglera aussi, et alors vous pourrez venir, vous aussi.
Ce n’est pas la peine de te faire des soucis pour le chauffage, le mobilier, etc. tout va se résoudre avec le temps. J’espère que jusqu’à ce que vous arriviez, dans la maison où l’on habitera à côté du moulin il y aura de l’eau courante et aussi de l’électricité.
Tu as eu raison de m’écrire en détail, je vais ainsi penser à tout et résoudre les problèmes, l’un après l'autre. En général cela vaut la peine d’acheter les choses là-bas, sauf les produits industriels qui sont moins chers ici.(...)
Ton mari qui t’aime fort, Sandou
Photos d'Israel et premier enfant

Le matin, vers minuit le bébé est arrivé./

Notre petite Agnes est là!
La vie en famille commence.

J'étais très fière de ma fillette.

Voilà, vers un an et demi, ensemble à la piscine.

Et avec son papa avant son départ vers la France.

Première maternelle avant ses deux ans, avec Agnes encore en Israel, déjà Sandou était parti pour la France.
Journaux perdus
J’ai commencé à écrire dans un cahier simple, presque aussitôt arrivée en Israël. Sur l’accueil de ma famille, très chaleureux ou plutôt froid, selon ses membres, mes incertitudes pour le futur, mes lectures en français et anglais. Près de grand-mère, j’avais trouvé une bibliothèque de prêt. J’ai même trouvé – et étudié – les moyens utilisés par les maîtresses des rois de France pour les retenir.
Ce fut la goutte qui fit déborder le vase.
Un soir, j’ai essayé un des moyens, avec de la glace sur mon mari qui n’en soupçonna rien et... avec des effets désastreux. De toute façon, les initiatives ne pouvaient venir que de lui. J’ai consigné ce qui était arrivé dans mon journal et j’étais malgré tout, aimant à la folie à ce moment-là mon époux, décidée à essayer, sans rien lui dire un autre moyen. Un jour en voulant tout partager avec lui, je lui relisais, naïvement, (traduisant, puisqu’il ne savait pas le hongrois) des pages de mon journal.
- Et ça, c’est quoi, tu ne le lis pas ?
- Oh, ça n’est pas intéressant, c’est sur ce que j’ai essayé et qui n’a pas marché… tu sais, une des méthodes d’une maîtresse de roi… avec la glace.
- Quoi ? Tu écris des choses comme ça ?
Je n’ai plus beaucoup écrit.
Entre journal et mari aimé, je n’ai plus trop réfléchi.
Quand même, après son départ vers la France, j’ai recommencé à écrire dans un autre cahier, puisque le premier était rempli (de mes douleurs de dents, des nouveaux mouvements de mon bébé etc). Nous nous entendions si bien déjà et je suis devenue beaucoup plus femme, m’enflammais rapidement, je jouissais pleinement.
Mon mari me manquait. Lui et le sexe. De plus en plus. Ma voisine à qui j’ai dû me confier un jour, me fit connaître plusieurs hommes, mais aucun n’était à mon goût : son mari l’aurait été. Mais bien sûr, j’étais fidèle et puis, c’était le mari d’une bonne copine… Je décrivis ses réflexions dans mon cahier.
Avant de partir, je regardai le journal avec tristesse et je décidai de ne pas le prendre avec moi. Le jeter ? Une partie de moi-même ? Non, je ne le peux pas.Je l’ai confié à ma tante Irène, ancienne amie, qui habitait en Israël dorénavant.
Hélas, à cause de ma mégère de belle-mère, deuxième épouse de mon père, elle devint mon ennemie et je n’ai jamais pu récupérer ce journal. Avec le temps, j’ai même oublié que j’avais eu deux autres journaux, disparus.
Les plis, les traces
Souvenir de débuts de mariage
Les traces restent, conscientes ou inconscientes. On apprend (comme disait mon arrière-grand-mère Paula) à les mettre sur le plus haut étage de la pièce la moins fréquentée et à se concentrer sur autre chose.
Pessah s’approche chez ma fille, ce soir elle aura des invités. Nous avons roulé avec l’aide des enfants les « mathos ball » (boules faites avec la farine de pain d’Azyme des pâques juives) et ils sont en train de bouillir dans la soupe.
Chacun des trois à son tour a cassé des œufs, mélangé et ajouté quelque chose à la préparation. J’ai ajouté l’huile requise, autant de cuillerées de soupe que d’œufs et ensuite les garçons ont roulé les boules avec des mains humides pour que la pâte ne colle pas aux doigts.
— Et maintenant ?
— Repasse s’il te plaît la nappe, surtout la blanche. Don rouspète toujours quand elle n’est pas repassée. Alexandre t’aidera.
— Je ne sais pas repasser.
— Maman !
— Bien, mais ce ne sera pas impeccable.
— Cela ne l’a jamais été. Jamais assez.
— Elle sera mieux que maintenant.
— Pourquoi n’achètes-tu pas des nappes qu’on ne doit pas repasser ?
— Celle-ci est plus belle, damassée.
Bien, je ne discute plus. C’est un souvenir reçu de sa tante, la sœur de son père.
— Ton père…
Je repasse et repasse, mais certaines rides restent ! Sur les tissus comme dans moi.
Dans le temps, on amidonnait les chemises de coton blanches pour qu’elles aient une meilleure teneur. On repassait les chemises longtemps, avec soin. Au début, c’était la sœur de Sandou (la tante qui a offert cette nappe à ma fille) qui repassait les chemises de son frère cadet, puis, lui-même. Un jour, il m’a raconté, qu’une chemise lui prenait une heure pour être impeccable, sans aucun pli.
Je le regardais, ébahie.
Plus tard encore, après notre mariage, au début de notre vie commune, il attendait de moi que je lui repasse ses belles chemises blanches ou bleu clair.
— Je te montre, dit Sandou, et je l’ai regardé pleine de bonne volonté d’épouse jeune, satisfaite et amoureuse. Voilà, conclut-il. A toi, maintenant.
J’ai dû m’arrêter d’écrire, une boule s’est formée dans ma gorge.
J’avais vraiment mis toute ma bonne volonté à repasser ses chemises et j’étais fière de l’avoir fait, montrant ainsi mon amour pour mon jeune mari.
Revenu à la maison de son travail, il fronça le nez.
— C’est quoi, ça ?
— Tes chemises repassées…
— Ça ? Repassée ?
— Oui…
— Regarde le pli là sur la manche. Et un autre, près du cou. Ce n’est pas acceptable. Recommence.
— Ce sera plus facile de recommencer !
— Effarée, je regardais tout mon travail et tout l’effort se dissoudre dans l’eau.
— En quelques heures, elles seront assez sèches pour que tu puisse recommencer.
— Immettables.
— Pas si mauvais… que ça, Sandou, balbutiai-je.
— Tu n’es bonne à rien ? N’es pas capable même de faire ça !
— Ce pli-là, je le porte en moi. Même si je lui avais alors répondu seulement :
— Je te laisse dorénavant le repassage de tes chemises.
En repassant la nappe pour ma fille et en regardant les plis restants, j’ai ressenti la même appréhension, combinée avec ressentiment, que j’avais presque cinquante ans auparavant en repassant les chemises remouillées.
Agnès vient les prendre.
— Il reste des plis…
— Ça ne fait rien maman, c’est beaucoup mieux qu’avant.
Ça au moins, c’était vrai.
— Cela fait au moins trente ans que je n’ai plus repassé, je dis à Alexandre. Je n’ai même pas un fer à repasser chez moi.
Les plis de l’âme cachés, enfouis, restent malgré tout et resurgissant de temps en temps, des heurts laissent des cicatrices.
— C’est quoi, ça ?
— Quoi ? demandai-je ébahie.
— Il me montra les tomates en salade.
— Je l’ai fait avec une sauce comme tu l’aimes, sans sucre.
— Comment as-tu pu !
— Quoi ? ? ?
— C’est immangeable !
Je le regarde.
— Pourquoi ?
— Tu n’as pas découpé le milieu.
Il sort une tranche de tomate et la met sous mon nez.
— Chez nous, on ne la sortait pas…
— Ma mère ne l’aurait jamais laissée ainsi ! déclara-t-il méprisant.
Encore une fois
C'était pas une période facile et en même temps c'était magnifique.
J'étais en plein épanouissement comme femme, je nourissais à sein mon bébé (presque neuf mois) et ensuite regardais avec émerveillement faire ses premiers pas. J'étais aussi assez seule, sans aide, la famille loin, ma grand-mère même ne pouvait m'aider. Nous habitions loin de tous. "Loin", cela veut dire qu'avec un bébé et sans voiture, aller voir quelqu'un était pas facile de tout. Maman me manquait.
Je n'étais pas seule, Sandou avait autant d'émerveillement pour sa fille et amour pour moi, à l'époque, que moi pour lui. Mais toute la journée il était parti travailler, pour un maigre salaire et dur, je restais avec le bébé, heureuse de la voir bouger, mais aussi heureuse quand enfin elle s'endormait le soir. Réveil, à cinq heure de matin, ca allait, je suis matinale.
Sandou était parti seul, je suis restée avec le bébé d'un an et demi encore plus esseulée, mais cela par contre est "documenté" puisque je lui écrivis des lettres qu'il les a gardé. Je ne pourais jamais assez lui remercier d'avoir gardé toute la correspondance! Après tant d'années, retrouvés, traduits. Mais avant, un petit "annecdote", puisque "tout" n'allait pas "toujours" si bien entre nous et les heurts on s'en souvienne plus profondément que les bonnes, magnifiques moments. Dommage. Il y eu pleine: c'est bien d'aimer, c'est bien d'avoir un mari amoureux, amant!
Souvenir: Le jour tant attendu
Et le jour tant attendu est arrivé, Sandou était enfin avec Julie.
Était-ce son mari ? Celui qu’elle connaissait, aimait, attendait, celui dont elle rêvait ? Qui est cet étranger ? Ce fut un choc.
Secousse dissipée après quelques jours : leur corps se reconnurent. Il s'était détendu, elle s’était rassurée.
Ensuite, il fallait se décider rapidement : que faire ?
Le père de Julie leur promit de les aider matériellement s’ils restaient en Israël. Bien, mais il fallait apprendre la langue du pays. Allons-y, se dirent-ils et ensemble, ils partirent pour l'oulpan Etzion. Ils louèrent une chambre dans le quartier Bakaa de Jérusalem, à côté de l'école de langue ‘Oulpan’ gratuit pour les nouveaux venus et - même pour les touristes qu’ils étaient encore. Pour tous ceux, désireux d’apprendre la langue hébraïque.
Ils faisaient des longues promenades le soir pour la santé du bébé selon la recommandation du docteur et Julie allait faire des exercices de relaxation pour l'accouchement 'sans douleur' (utiles!) et ils découvraient les divers fruits orientaux.
Les études de Julie ont été interrompues par la naissance en octobre de leur fille Agnès. Ils avaient choisi un nom "international" : Agnès en français, Haggit en hébreu, Ágnes en hongrois, Angie en américain..
Le bébé avait trois semaines, à Jérusalem le temps était encore tiède et Julie l’avait sortie pour une heure dans le petit jardinet de la maison où ils avaient loué une pièce. Le bébé s'est endormi et sa mère est rentrée laver ses couches. Lorsque, un moment après, elle perçut un bruit, elle regarda dehors : rien. Quand elle sortie, elle trouva des petits cailloux sur la couverture de son bébé de trois semaines.
La fois suivante, quand elle la sortit, le bébé pleura : encore des cailloux sur sa couverture. Elle surveillait : les enfants palestiniens du voisin jetaient des cailloux sur la petite fille de trois semaines.
Elle alla parler avec les voisins, en vain.
Julie retourna donc chez sa grand-mère à Givataim, là, il n'y avait pas de danger pour le bébé.
Un mois plus tard Sandou, son cours de langue fini, la suivit. Bientôt, il trouva du travail temporaire : le premier, réparer un moulin. Mais un vendredi, le propriétaire religieux partit sans lui payer sa semaine, Sandou n'y retourna jamais. Par la suite, il trouva un travail chez un mécano auto, "profiteur" qui le paya peu : "Les juifs sont des salauds" dit-il à sa femme plus tard, en oubliant l'accueil chaleureux de grand-mère, de la famille entière qui le cajolait ; les copains de Julie devenus les siens qui l'appréciaient.
Un seul cas suffit quelquefois, hélas, pour généraliser, haïr...
Plus tard, la même chose se renouvela avec les hongrois : des douaniers hongrois l'ont tenu un été pendant longtemps à la frontière. Sandou tira la conclusion: "les Hongrois sont impossibles" oubliant la chaleur avec laquelle il était accueilli à chaque fois par la famille Déri ou par leurs copains hongrois d'Israël l’aidant à s'acclimater, tant qu'ils ont pu. Mais il avait entendu quelques personnes (qui ne savaient pas qu'il n'était pas juif) dire : "ces foutus goys".
Et c’est vrai que Julie aussi se dit qu’elle ne doit pas oublier que tous les palestiniens, tous les arabes ne jettent pas des cailloux sur des bébés innocents. Même si cela est arrivé à elle.
Julie ne pourrait jamais assez chanter les joies de l'allaitement, trouver des mots justes et assez forts pour décrire le plaisir de tenir son bébé contre son cœur, voir son premier sourire, ses premiers mouvements ou entendre ses premiers gazouillements. Dorénavant, elle savait, elle était convaincue : c'est un cadeau d’être née femme !
Sandou chrétien, se sentait mal à l'aise en Israël, il désirait retourner en Europe, si possible, aller en France. Mais ils n'avaient pas de l'argent pour payer le voyage. Même en bateaux, cela coûtait plus cher que leur moyens le permettaient.
Il reprochait déjà à Julie : « Pourquoi m'as-tu fait venir, m'as-tu obligée de te suivre en partant!»
Quand Agnès eut dix-huit mois, Sidonie, la grand-mère de Julie est décédée et leur laissa un peu d'argent avec lequel Sandou prit un bateau grec et il est parti essayer de s'établir en France.
Il avait tout juste de quoi vivre pour un mois.
J'avais écrit de journal pendant les deux ans et demi que j'avais vécu en Israel, mais ces deux journaux se sont perdus. Je les avais laissé à ma tante, puisque mon mari ne les aimaient pas, et hélas, ma tante à tournée contre moi. Mais cela c'est encore une autre histoire. Un jour, je vais tâcher de décrire aussi mes souvenirs sur ce temps-là.
Le bébé a bougé
Mon cher garçon, Givataim le 4 juin 1961
Hier on s’est couché vers minuit, mais comme nous n’avions pas sommeil nous avons encore discuté un peu avec grand-mère. Quand on s’est enfin décidé à dormir, quelqu’un a sonné à la porte trois fois.
Qui cela pourrait-il être à cette heure?
“Moi, Hanna” dit ma tante.
Rapidement j’ai mis une robe de chambre, j’ai eu la sensation qu’il ne pouvait pas y avoir d’autre motif pour cette visite nocturne que ton télégramme, mais je n’avais pas le courage d’espérer encore. J’ai ouvert la porte rapidement et Hanna est entrée avec son mari. Elle souriait et avait un télégramme dans sa main. Ils l’ont trouvé à la maison en revenant du cinéma et ils ont pris la voiture pour venir me l’apporter. Je l’ai embrassée, remerciée et ensuite ils sont repartis. Et moi j’ai commencé à relire le télégramme, encore et encore, je le sais déjà par cœur. Je ne pouvais plus m’endormir et nous avons encore discuté jusqu’à deux heures du matin, ensuite grand-mère s’est endormie. Moi, je n’avais pas sommeil, mais je ne le regrettais pas, tant de choses me sont passées par la tête!
Et comme j’étais couchée et tranquille - d’un coup je sens quelque chose, puis encore et encore. J’ai senti, au moins je le crois, que le bébé a bougé dans mon ventre. Et, ce matin, je l’ai encore senti. Tu t’imagines, deux bonheurs, à la fois! En réalité j’aurais dû le sentir seulement dans environ deux semaines, mais ou bien j’étais plus attentive (puisqu’il bouge avant, mais on ne le sent pas) ou bien, je crois plutôt ceci, la date est un peu avancée.
Mon chéri, je ne sais pas quand tu recevras cette lettre, mais j’espère qu’elle te trouvera encore là, comme tu dois quitter le logement j’écrirai ensuite à l’adresse de ton frère.
Je t’ai déjà écrit dans la dernière lettre que je voudrais t’attendre ici et pas à Bruxelles. Là-bas papa va t’accueillir et aussitôt que tu voudrais, il t’expédiera en avion ici. Nous pourrions aussi déjà parler au téléphone.
Après un peu de vacances, nous pourrons parler du futur - rester ici ou retourner en Europe, comme on voudra. Je voudrais que tu connaisses ma famille et comment c’est ici, et puis pour le moment j’ai des femmes auprès de moi, je n’en aurais pas à Bruxelles, et ceci est important dans mon état.
Qu’est-ce que tu en penses ? Je peux bien sûr encore changer selon ce que tu désires, deux semaines sont longues !
Mon amour, ne t’énerve pas et ne te laisse pas abattre s’il t’arrive encore des difficultés sur le chemin, sois calme et persévérant et dorénavant c'est sûr que nous allons nous retrouver bientôt.
Mets un costume de bain et une chemise avec des manches courtes aussi dans la valise avec laquelle tu arriveras. N’oublie pas d’apporter le foie gras pour Viorica, ils le méritent vraiment, et pour moi, si tu veux un grand flacon d’eau de Cologne ”Velours” et deux tubes de cold-cream. Mais, surtout et avant tout, Toi-même!
Je t’embrasse d’avance et je te prie salue toute la famille et nos amis de ma part, avec beaucoup de souhaits et bonheur, Julie
3 juin 1961
Mon chéri,
Du matin jusqu’au soir et la nuit aussi, je n’ai d’autre envie que de t’écrire des lettres. En pensée, je t’écris d’innombrables lettres chaudes, pleines d'envie de toi, des câlins et de jolis mots venant du cœur, quelquefois même en me querellant un peu avec toi ou au moins me disant, pourquoi n’est-il pas ici pour avoir la possibilité de me disputer au moins un peu. Où alors que tu me fâches, que je me fâche - mais au moins tu es dans la même chambre que moi. Comme la journée où nous nous sommes fâchés dans notre nid d'amour, tu étais sur le lit et moi terriblement fâchée assise par terre, mais je me sentais quand même très près de toi, tu te souviens? Et quand j’ai bonne mine, je voudrais tellement que tu sois là à me voir, te plaire.
Je commence à avoir des formes rondes en jupe, pas encore dans un costume de bain, on voit déjà que je suis au 5ème mois. Je reste souvent tranquille et j’essaie d'écouter, observer si l’enfant ne commence pas encore à bouger. Suzanne qui m’enseigne l’anglais m’a dit hier que plus le bébé a de vigueur plus on sent quand il donne des coups de pieds. Suzanne est aussi ma voisine, elle est plus âgée que moi de 10 ans, nous sommes devenues de bonnes amies. Elle a un garçon de 10 ans, une fillette de 3 et un mari très sympathique. Ils sont venus de Transylvanie il y a deux ans, elle est très bonne enseignante, à cause d'elle et aussi de mon application et assiduité je commence à bien progresser en anglais, j’ai déjà commencé à converser. Mais on bavarde aussi en dehors des heures officielles, hélas nous n’avons pas autant de temps que nous voudrions. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai l’impression qu’elle s’est attachée à moi.
J’ai aussi rencontré mon enseignante d'anglais de Roumanie, qui habite au centre de Givataim - pas au bout comme grand-mère - elle est venue me rendre visite une fois avec sa mère. De toute façon, ici les villes ne sont pas vraiment séparées, l’une est proche de l’autre, simplement à la fin d’une, une maison appartient à la ville, la prochaine est déjà dans la suivante. J’avais entendu dire qu’il y avait une piscine à Givatrambam, un jour j’ai décidé de partir à la découverte, et tu sais quoi, j’ai découvert que c’était seulement à quelques minutes d’ici, la piscine de 33 mètres à dix minutes à pied seulement et il n’y avait pas trop de monde.
Je suis arrivée vers la fin de mon papier à lettres, mais le temps passe rapidement sur la machine à écrire de grand-mère que j’utilise dorénavant, je pense de moins en moins aux touches, je les trouve plus facilement.
Je crois que ce serait bien si tu venais ici directement ou d’abord à Bruxelles, et de là, après deux trois jours ici, si cela ne te dérange pas. Je me suis occupée à savoir où nous pourrions être à la mer pour une semaine pour être au début seuls tous les deux. Ensuite, je te présenterai ma famille d’ici et entre-temps nous déciderons quoi faire ensuite. D’accord? Qu’en penses-tu? Nous aurons ainsi des vacances agréables et elles ne coûteront pas beaucoup, puisque nous savons faire des économies tous les deux. Nous méritons après tant de séparation une semaine de lune de miel. Ensuite, jusqu'à ce qu'on décide quoi faire nous pouvons habiter chez grand-mère, les conditions sont bonnes et je suis sûre que vous vous entendrez bien, elle est si bien.
Hier samedi toute la famille était ici chez grand-mère, sauf Marie qui viendra demain. Il fait beau et chaud, mais pas trop. Mon chéri, à bientôt, bientôt, aussi tôt que possible! Nous sommes déjà en réalité trois, unis, et la distance n’a pas d’importance,
je t’embrasse, Julie