Rencontre avec Paul (je me souviens)

Rencontre à Montmartre

Je me souviens de cette nuit, comme si s’était hier : la nuit de ma rencontre avec Paul. Mon coeur battait si fort quand cet gentleman élégant, grand et mince s’est assis à nos côtés.

Nous étions allés au Lapin Agile avec ma tante et mon oncle, il y avait été cinquante années auparavant et voulait y retourner. Le cabaret Lapin Agile était près de mon appartement, Butte Montmartre (y est toujours et y sera probablement dans d'autre cinquantes ans encore).

Paul leur a fait aussitôt un bon impression. Bien habillé, se tenant droit, il parlait en allemand avec mon oncle, en anglais avec moi, croyant que j'étais une touriste.

Puis ma tante, fatiguée, s’est décidée de rentrer, je suis sortie avec eux. Oh, que mon coeur saignait! Je n'avais envie de quitter ce "gentlemen".

— Retourne ! me conseilla ma tante.

— Dois-je ? me suis demandée.

Mais pas trop longtemps.

Je suis retournée. Depuis des années, personne ne m’avait pas regardé ainsi, avec tant d’intérêt que lui.

Pourtant, cette nuit-là, la première nuit, je savais déjà que quelque chose ne va pas. Mon instinct hurlait : Faux ! Il y a chose de faux en lui. Mais quoi ?

Cette intuition ne modifiait en rien ma détermination de rester avec lui, de me laisser embrasser en haut des escaliers de Montmartre, de l’aimer, ni mon coeur de palpiter et n’a pas empêché non plus de faire l’amour avec lui...

La même nuit.

Je me rappelle de mes pensés, pendant que je marchais à ses côtés, vers trois heures de matin, en cherchant un hôtel, un lieu pour rester ensemble. Il avait une démarche militaire, un maintien droit et des grands pas.

Je le suivais et je m’imaginais déjà le pire qui pourrait m’arriver : «Il pourrait être un espion soviétique! Quels affreux problèmes va-t-il m’apporter? Que des tristesses? Quels ennuis? Mais malgré tout, je ne renoncerai pas à lui. Je tiens tant à lui déjà!»

Je m’en souviens aujourd’hui de ces minutes comme si j’étais encore là,.

Je me souviens aussi, quand me suis-je rendue compte pour la première fois qu’il ne m’aimait pas vraiment, qu’il le disait et répétait, seulement. Je ne voulais pas croire à cette intuition, cette découverte et je l'ai vite enfuis, chassé vite de mes pensés.

A l’époque, il habitait déjà chez moi et je venais de l’engager à travailler à la petite société que j’avais créée deux ans avant. J’espérais qu’il nous aidera, n’avait-il pas des hautes diplômes et des connaissances commerciales qui me faisaient justement défaut?! Et puis, il était en difficulté, c’était normal de l’aider.

Rapidement, je me suis rendu compte qu’il fallait «lui laisser du temps» pour se remettre nerveusement, il n’était pas capable de travailler «encore».

Je me disais:

— En quelques semaines, il commencera à nous aider, travailler, laissons–le tranquille pour le moment !

Je me suis cassée une dent au cinéma en mangeant de pop-corn qu’il m’avait offert. Il est venu me prendre à la sortie du dentiste.

— Ma dent a du être arraché, c’était irréparablement cassé, lui ai-je dit. Puis j’ai ajouté: Il faudra mettre une couronne, mais cela coûte 7000 francs! Énorme, n’est pas?

— Oui, m’a répondu Paul. Tu as raison, ce n’est pas urgent...

L’alarme a sonné alors en moi : Julie! que veux cela dire? Est-ce vrai? Ma santé ne l’intéresse pas? Alors...

C’est seulement plus tard, beaucoup plus tard que j’ai compris combien j’avais eu raison dans mes soupçons rapidement enfouis.

Il pensait que nous pourrions mieux utiliser « notre argent», mon argent, pour des choses valant plus : des restaurants et hôtels « bien », du vin fin, de nourriture raffiné et d’autres choses qu’il aimait, que quelqu’un de « bien », comme lui, se devait s’offrir à soi.

Il me montrera comment vivre mieux! Lui, « colonel en retrait » et « légion d’honneur », descendant d’un « grand famille », même si seulement par adoption, Parisien depuis fort longtemps, avec des Hautes études commerciales... il me montrera! Il me montrait, comment «il faut» vivre.

Regrettant mon manque d’élégance, mon manque d’intérêt et d’admiration pour le 16e et ses habitants où il avait habité un temps avant son divorce, son ex-femme et ses enfants, quoiqu'en difficultés, y habitaient encore. Il en était toujours fier de tout ça.

Je me souviens, pendant je travaillais durement (et lui, toujours pas), ceux autour de moi m’avertissaient de faire gaffe, et je leur en voulais.

Je pensais : combien d’épouses ne travaillent pas hors de maison! Même s’il ne fait rien d’utile au travail, même si même après une année, puis deux, j’attends en vain qu’il s’y met, et alors ? Il s’occupe de notre appartement, il est plus soigné que moi. Il fait les courses pendant que je travail. Même si de mon argent... Tout n’est pas commun dans un ménage? Il fait la cuisine, puisqu’il n’aime pas ma façon « trop » diététique de cuisiner. Il conduit notre voiture, bien, malgré que depuis si longtemps il n’a pas eu l’occasion de conduire, n’a plus eu de voiture. Il connaît si bien Paris, beaucoup mieux que moi; il sait tellement des choses que je ne connais pas!

Et puis, je me disais aussi :

— D’accord, je travaille beaucoup, énormément. Mais j’aime travailler, je peux, je travaille pour deux. Nous partageons tout. Je partage, je suis heureuse de partager avec lui tout que je gagne, je l’aime. Lui aussi...

Hélas, plus tard, et je me souviens aussi de ce temps-là, de la période quand je ne gagnais plus assez d’argent, quand ma société ne marchait plus bien. Et il ne voulait pas m’aider, il promettait mais ne faisais rien.

Il continuait à dépenser sans compter, même quand on n’avait plus d’où prendre. Et ne faisait rien pour en gagner.

Je me souviens aussi, comme si s’était hier, de jour où j’ai découvert qu’il me haïssait profondément, qu’il se réjouissait quand je me sentais mal : il en éprouvait un réel plaisir. Le moment, où je me suis décidée de rompre.

Notre avion avait été bousculé par le Mistral pendant sa descente vers Nice. J’avais envie de vomir, ma tête tournait. J’était tout blanche. J’ai surpris son regard, contant, se réjouissant de mon malaise !

Est-ce vrai ? Si, Julie ! me suis-je finalement dit. C’est hélas, vrai.

Il pensait qu’une leçon me fera du bien, d’avoir peur, d’avoir mal. Comme lui après avoir bu, après s’être drogué; quand il avait marre de tout. Ce n’est pas vrai! je t’aime! m’a-t-il répondu. Je t’aime.

Mais en vain. J’avais enfin compris.

Il m’a fallu pourtant long temps, pour me rendre compte du degré qu’il m’avait utilisé, abusé, menti, en tout. D’apprendre, non pas ce qu’il était ou non, qu’importe qu’il n’était pas colonel et n’a jamais reçu la légion d’honneur, mais comment il s’était comporté envers moi.

J’ai fort peu écrit de mes déceptions profonds, non pas de tout qu’il n’a pas été réellement, mais son comportement envers moi.

Ses bonnes manières ont impressionné aussi pas mal d’autres que moi. Et j’étais tellement attendris par ses malheurs ! Certains, n’ont pas vu non plus à travers cette façade d’élégance, toujours habillé impeccablement, son bon maintien et bon manières, le savoir faire superficiel, le savoir se comporter... quand il n’était ni ivre ni drogué.

Il était raide, mélange de trois cultures. La société prussienne « Je n’ai jamais vu ma mère avec ses cheveux blonds défaites, seulement en chignon. » La haut société bourgeoisie parisienne, enfant adopté il n’y appartenait pourtant tout à fait, l’enseignement de collègue jésuite. Et la Société de noblesse de province, de son beau-père adoptif. Élevé autour de gens oisifs, avec : on ne fait pas ça, on doit tenir le niveau.

Après notre séparation, il a utilisé le chéquier d’un compte commun pourtant fermé depuis des semaines, et non pas pour acheter des degrés de premières nécessités, ne pas mourir de faim comme il prétendait, mais pour offrir un repas royal de 2000 francs à quelqu’un, et une autre fois, pour acheter des vins chers et du saumon.

Mais attention, attention, c’est un…

Mais attention, attention, c’est un…

Chanté par Jaques Dutronc

16 août 1983, Paris

Je n'ai pas écrit de nouveau depuis fort longtemps.

De nouveau la roue du monde tourne. Il est effrayant de voir que tout change et arrive trop vite et, comme une boule-de-neige m’entraîne avec lui. Dois-je me laisser entraîner? Mais de nouveau, le ciel est bleu, le soleil brille, et quelqu'un a besoin de moi.

De toute façon, je prends plaisir à cette minute, au jour, je ne peux pas dire encore aux mois. Je fais, nous faisons ensemble beaucoup de choses que depuis longtemps je croyais, nous croyions finies à jamais. De nouveau je ris, je fais des blagues, j'ai envie de maigrir, de m'habiller, d’avoir bonne apparence et de vivre aussi hors de mon travail.

D'un coup, l'importance des choses, le poids des choses est changé, change. De nouveau, je fonds quand il me touche (peut‑être jamais tant), s'il met la main sur moi ou quand il m'embrasse.

Est-ce vrai, tout ça? N'est-ce pas trop beau?

Paul me paraît déjà plus important, compte plus pour moi, est mieux que Pierre, avec qui j'ai vécu pourtant un an entier, Pierre qui ne m’a jamais fait de mal.

De nouveau j'ai quelqu’un avec qui dormir la nuit et même prendre un “petit-déjeuner complet” au lit. Qu’apportera le futur - je verrai, mais c'est bon d'être heureuse.

Bien sûr, Paul a raison: il ne faut pas changer ma vie, tout, à cause de ça. Mais il faut profiter du plaisir autant qu'on le peut, avec ce qu'on a, et avoir l'espoir dans l'avenir.

Et puis, pourquoi ne pas rêver?! Personne ne peut nous voler nos rêves - qu'ils se réalisent ou non. Alors je vais tout imaginer, avant de penser à sa réalisation, aux possibilités réelles et espérer que j'aurais, enfin, un vrai compagnon.


Paul n'était pas vraiment son prénom, je me suis permis de changer les prénoms mais pas le texte de ce que j'écrivais.

La caverne d’Ali Baba

Un jour, un reporter de télé visita Bip, Julie lui montra ses nouveautés. C’était lui qui avait répondu le bruit par la suite :

« Bip, c’est la taverne d’Ali -baba ! »

Il y avait, dans une seule minuscule pièce plusieurs Apple II, ses yeux: les écrans gris et couleur, ses mains: le clavier incorporé prêt pour écrire, et dans son corps, enfermé le reste, le cœur qui battait dans ces machines. Mais beaucoup plus !

L’un des Apple était relié à un clavier de piano électronique et les notes jouées s’inscrivaient sur l’écran à fur et à mesure. On pouvait les sauvegarder, les rejouer, choisir d’autres parmi les 50 instruments virtuels disponibles et réentendre le tout joué différemment. Sélectionner une partie, varier la vitesse ou le ton, lui allouer des instruments différents, le mettre sur une autre échelle.

Un autre des Apple II était relié par un boîtier à un caméra vidéo permettant à capter des images. Les images ainsi captées pouvaient êtres modifiés des dizaines de manières et mélangés aux textes, même aux mélodies.

Le troisième ordinateur Apple portait en lui un programme permettant à composer plusieurs pages ! Des textes mises en colonnes, des images placées aux emplacements fixes, contournés ou entourés par texte. Le tout relié à une imprimante et, sans photogravure ni caractères de plomb, sortaient des pages d’une qualité… acceptable. Il permettait à faire des pubs, sans colle et ciseaux... avec d’instruments virtuels.

Se trouvaient aussi, pleins des jeux pour les enfants et les « grands enfants », et même une boîte pour enregistrer paroles ou chants, permettant comme pour les autres modifier, changer d’avis, revenir... créer, transformer. Accomplir plein de merveilles.



S'il te faut,

par Jaques Brel

S'il te faut des trains pour fuir vers l'aventure
Et de blancs navires qui puissent t’amener
Chercher le soleil à mettre dans tes yeux
Chercher des chansons que tu puisses chanter
Alors...

S'il te faut l'aurore pour croire au lendemain
Et des lendemains pour pouvoir espérer
Retrouver l'espoir qui t'a glissé des mains
Retrouver la main que ta main a quittée
Alors...

S'il te faut des mots prononcés par des vieux
Pour te justifier tous tes renoncements
Si la poésie pour toi n'est plus qu’un jeu
Si toute la vie n'est qu'un vieillissement
Alors...

S'il te faut l’ennui pour te sembler profond
Et le bruit des villes pour saouler tes remords
Et puis des faiblesses pour te paraître bon
Et puis des colères pour te paraître fort
Alors...

Alors, tu n'as rien compris

Jaques Brel, du 'la Bastille'

Mon ami qui croit que tout doit changer

Dis-le-toi désormais, même s'il est sincère

Aucun rêve jamais ne mérite une guerre!

... Tendons une main qui ne soit pas fermée

Créateur d'entreprise, souvenir

«J’aimais bien la chimie, mais j’aime passionnément l’informatique» J’en ai fait mon métier. D’abord, en enseignant pour une société de Formation Permanente. Ensuite en commençant à programmer pour gagner davantage.

Après quelques mois de formation, on commençait à me donner de moins en moins d’heures (j’étais payée par heure). Que faire ? Comment vivre ?

Pendant ses vacances de Noël j’ai était allée visiter ma fille continuant ses études en Amérique.

A Washington, j’ai visité le Club Apple. Son président m’a invité chez lui et dans son sous-sol il m’a montré, tout émerveillé, deux cartes d’interface :

— Regarde, celui-ci, peut transformer les paroles analogiques en digitale, on peut ensuite les entendre avec l’Apple! Et regarde, l’autre ajoute du mémoire à l’ordinateur, ainsi on peut faire plus de calculs avec le tableur, c’est comme une feuille de calcul.

— Comment faire pour l'avoir en France?

— Appelle si tu veux les constructeurs, ils n’ont sûrement personne encore pour distribuer encore en Europe! Et il m’a donné leur numéro.

Le lendemain, tremblante mais décidée, j’ai appelé le président de Legend Industry, fabriquant la carte Mémoire.

David me demanda :

— Etes vous distributeur ou détaillant?

— Qu’elle est la différence? je demande, naïvement.

— Le détaillant à une boutique dans laquelle il vend, le distributeur lui vend aux détaillants. (Il croyait que ne comprenais bien l’anglais.)

Le choix n'était pas difficile : je n’avais pas de boutique, donc je me suis déclaré sur le champ « distributeur » - et c’est ainsi qu’a commencé ma carrière de distributeur européenne.

J’ai commandé, acheté la première carte pour le montrer en France.

Revenu en France, on m’a expliqué qu’on ne peut pas distribuer, ni avoir compte en banque, ni ventre aux détaillants, sans avoir une entreprise.

Une entreprise? Bon, alors, comment en former une?

« Il faut déposer 20 000 francs, mais qu’on vous rend ensuite pour faire les affaires, les achats, il faut un nom et au moins, un autre associé. »

On ne m’a prévenu de toutes les tracasseries comptables, si j’aurais su ce qui m’attendait aurais-je eu le courage de me jeter dans l’eau?

J’ai cherché un associé, P. le fils de Stéphanie (chez qui j’avais dormi la première nuit en arrivant à Paris) était informaticien et avait envie de s’y mettre, à côté de son travail, même s’il n’avait pas beaucoup de temps à y consacrer. Il connaissait quelques jeunes vendeurs.

Nous avons ainsi décroché une grande commande FNAC ce qui nous a permis de lancer notre première commande et obtenir un bénéfice double, nous permettant de démarrer, nous donnant courage.

J’ai cherché et trouvé un beau nom pour la société, BIP, bureau d’informatique personnalisée. Une copine m’a aidé d’écrire un annonce que j’ai fait publier dans un des premiers journaux micro-informatique français, et me voilà gérante de l’entreprise de distribution des produits informatiques.

J’ai tout fait : président, décideur, garçon de courses, traducteur, empaqueteur, tout à partir mon petit appartement.

Un jour on voulait me mettre dehors du maison : « Vous recevez trop de courrier sur le nom d’une entreprise! Interdit, ici! »

J’ai trouvé une petite boutique au pied du Butte Montmartre. J’y ai mis une table, deux chaises, un ordinateur Apple et mes produits importés.

C’est alors que j’ai découvert que je dois faire des déclarations à l’état.

— Comment?

— Je peux trouver quelqu’un qui regardera vos factures... Où sont-ils?

Ben... dans un énorme tiroir de mon salon...

J’avais fourré tous les papiers pêle-mêle dedans.

J’étais l’acheteur, le vendeur, le traducteur, le gérant, l'emballeur, le programmeur, le formateur. J’adorais tout ça.

J’ai pris finalement une aide-comptable à mi-temps, payer quelqu’un d’extérieur coûtait trop. Plus tard, même une secrétaire. Michèle m’a énormément aidé. Elle a été la première employée salariés à temps complet.

Des entreprises se sont mises à utiliser des Tableurs et Visicalc et ils avaient besoin de « nos mémoires ». Et l’enfant, Bip, s’épanouissait.

Bilan 1982 (page journal)

5 décembre 1982

Quand je pense qu'une année seulement s'est passée ! Il y a un an BIP n'existait pas encore ! ! Bien, si je faisais un bilan de 1982 ?

Où étais-je il y a une année ?

Pas de travail. L’enseignement d’informatique, même si je l'aimais, ne marchait plus, je savais qu’on voulait me remplacer par un autre enseignant moins cher et beaucoup moins scrupuleux. Je réalisais quelques petits programmes de temps en temps.

Je venais de faire le tour de l’Amérique avec Agnès. En Floride, nous avons admiré les pélicans roses malgré la pluie et j’ai découvert le programme Orgue de Feu, à Las Vegas, nous sommes allés au théâtre, à San Francisco, nous avons admiré les maisons multicolores et les arbres fleuris.

Au retour... et il le neige tombait sur Washington.

Chez le présidant du club d’Apple, je découvre les Cartes Mémoires Legend. et le Digitaliseur de Son Écho. Je dépense de l'argent en téléphonant pour savoir si je pourrais importer leur cartes et Dave, le président de la société, me demande :

Êtes-vous revendeur ou distributeur ?

Quelle est la différence ?

Le revendeur est dans sa boutique, le distributeur lui vend les produits.

Oui, je suis un distributeur, je distribuerai vos cartes mémoire.

(Je n’avais pas de boutique).

C'est comme cela que tout a commencé. Il y a juste une année.

Depuis, BIP est arrivée à deux millions de nouveaux francs de chiffre d'affaires, en dix mois, à plus de 80 clients revendeurs, dont certains, les plus importants, et même certains, importateurs. Nous sommes arrivés à être reconnus en France comme un distributeur sérieux, rapide, “bon service” (même trop d’après la concurrence).

On me demande : Puis-je vendre vos produits ? ! Bip est connu dans la communauté micro-informatique américaine et recommandé d'un producteur à l'autre comme « le distributeur français digne de confiance”. Bip distribue en exclusivité pour l’Europe les cartes mémoire Legend et le logiciel Vagabondo, pour la France les produits de RH Electronics (les ventilateurs pour Apple) et Kraft (souris et tablettes pour jouer et dessiner). Bip n’accepte que de distribution exclusive et obtient des prix d’achat spécialement avantageux. Bip est connu et estimé par la plupart des boutiques importantes de micro-informatique en France et crainte par la concurrence. Et, depuis juillet a une mini boutique.

J'ai fait des nombreux voyages depuis une année : quatre en USA, deux en Allemagne, trois en France. Et maintenant, une à Budapest (celui-ci pour me réposer).

En France, “Radio T.V.” a demandé l'annonce de Bip, aux USA, cette Noël, “Bonnes fêtes de BIP” sera publié dans toutes les revues micros.

Je suis à la tête de BIP, avec Rosy pour l'administration, Pascal au commercial, Michèle pour correspondance et Pierre en technique (même s'ils ne travaillent qu’une demi-journée par semaine ou des soirs). J’ai commencé ainsi à former une équipe.

Jusqu'en septembre j'ai travaillé seule, sept jours par semaine, 10-12 heures par jour mais souvent davantage, je n’ai pas fait presque rien d'autre. J’ai perdu (ai-je eu ?) les contacts humains autres que de travail, j’ai aussi trop grossi. J’ai appris beaucoup sur le commerce, sur les revendeurs, sur Apple, sur le tableur Visicalc et sur les cartes d'interface.

Je crois que je peux être contente de moi et de mes réalisations pendant cette dernière année. Finalement qu'est-ce qui est le plus important ? Pour moi le fait que j'ai créé quelque chose. Je l'ai “enfanté”, je l'ai fait grandir, fait connaître - presque seule.

N’oublie pas ceux qui t'ont aidée, Julie !

Je dois réfléchir et voir que faire l'année prochaine et comment. Planifier un peu plus, plus loin. Le temps passe si vite, mais que de choses se sont passées depuis une seule année ! L'automne avait été spécialement fructueux, mais c’est aussi le résultat de longues préparations. Je ne sais pas encore combien d’argent restera, mais j’aurai certainement plus que l'année dernière !

J'ai vu juste quand je suis retournée en France : Apple est maintenant le plus connu des ordinateurs personnels. Mais attention ! IBM ne va pas se laisser faire longtemps. À suivre de près.

Que faire avec l’immigration en Amérique, devrais-je le demander, au moins pour les enfants ? Pour le moment pas question de partir.

Suis-je une femme d’affaires ?

Je me suis sortie de la misère et je "souffle la victoire. Le chemin d’aller à étincelle " dans ma tête - il y a un an.

Ainsi de suite !

« Continue ainsi, puisque de plus petite idée, est arrivé tout, que vaut, en humanité »

L'informatique dans ma vie

Je suis arrivée en France avec un diplôme d’ingénieur chimiste presque terminé... presque, et sans parler bien la langue française. Après plusieurs années et deux enfants, après une amère désillusion dans la fidélité de mon mari, je me suis inscrite à l’Alliance Française. J’en ai fait presque deux ans mais je n’ai pas pu finir, non plus.

J’avais trente-sept ans.

Pour m’arracher à mes souvenirs amers qui tournaient rond dans ma tête, j’ai commencé à lire des mathématiques modernes. Au moins, je pourrais ainsi aider ma fille, me tenir au courant, dans le vent.

Dans une de ces bouquins j’ai lu le mot étrange et appétissant « informatique ». Qu’est-ce ? Cela me paraissait magique, cela m’attirait, Dieu sait pourquoi. Je me suis acheté une livre d’auto-apprentissage. J’ai appris sur les nombres binaires, sur l’assembleur, j’ai appris surtout que je ne sais rien mais que c’est intéressant. Je me suis pris au jeu. Que faire ?

J’ai lu dans une revue sur une école aidant à passer le CAP d’Informatique tout en travaillant pour un prix abordable. J’avais mes enfants et mon travail, peu d’argent mais beaucoup de chagrin. Étudier, me plonger dans quelque chose de passionnant pourrait m’en sortir, me suis-je dit, pour me justifier de ce plaisir naissant et secret qui bourgeonnait déjà en moi.

– Tu ne pourrais jamais ! me dit d’un ton bourru mon mari. En français, ici ? Même l’Alliance Française tu n’as pas fini. Recommencer à étudier après quinze ans d’arrêt, c’est ridicule.

– Cela ne coûte pas cher et tu sais que pour aider Maria que je n’ai pas fini...

– De l’argent jeté par la fenêtre, du temps perdu.

– Toi, tu fumes...

Je n’ai pas ajouté : « et tu bois, tu cours les femmes », s’était inutile et cela aura sauté dans ma figure. Sans rien dire de plus je me suis inscrit au CRED. Qu’est-ce que c’est le CAP je ne savais pas, je ne comprenais pas, mais qu’importe. J’apprendrai plus sur l’informatique, je verrai si je peux encore passer des examens ou si s’était fini comme il me le annonçait.

L'informatique était fascinante, encore plus que je le croyais, mais il fallait passer aussi l’arithmétique et français. A ce niveau, le math ne me faisait pas peur mais le français ? On verra toujours. Ne peut réussir qui n’essaye pas.

A la maison s'était impossible, mon mari me trouva toujours quelque chose d'autre à faire, puis mes enfants avaient besoin de moi. Heureusement, je travaillais à l’époque dans une pièce toute seule comme laborantine et étant sur-qualifié je réussissais à m’organiser à terminer mon travail en quelques heures, il me restait du temps pour étudier.

J’avais vu juste. Me préparer me pris tout mon temps, toute mon énergie et l’informatique réussit à repousser au loin mon chagrin. Déjà la première réussite ! Comme il me plaisait, j’ai lu des livres supplémentaires de ceux recommandés, heureusement, sinon je n’aurai réussi à passer l’examen. J’ai eu aussi de la chance avec le français, on ne nous demanda qu’à résumer, avec les mêmes mots, un text. Nous étions 3000 inscrits, combien se sont présentés à l’examen ? Plusieurs centaines. Trente-huit ont réussi, j’étais la trente-septième. Bien, fantastique !

Je sais encore étudier ! Après toutes ces années, je n’ai pas oublié comment passer un examen, même en France, même en français. Jamais de ma vie je n’ai pas été si heureuse d’un diplôme que de celui-ci. Ni avant, ni après. Ce diplôme a plus compté pour moi que tous les autres, il m’a signalé que ma vie n’est pas fini, il m’a signalé qu’il y a encore de l’espoir.

L’espoir à reprendre mes études que j’ai été empêché à finir dans ma jeunesse, l’espoir de me créer une nouvelle vie en France. J’ai décidé à continuer.

Mon mari la prit très mal.

– Tu es une éternelle étudiante, me dit-il en persiflant et fonçant son nez

– Mais je travaille en même temps

– A quoi servent tous ses études ?

– Au bout, je pourrai gagner plus...

Je n’ai pas ajouté à voix haute « puis c’est intéressant ».

J’ai essayé faire une DEA d’Informatique à la Faculté Pierre Marie Curie, chez un certain Suchard, réputé le seul professeur enseignant aussi la pratique. Il a dit :

– Vous n’y êtes pas assez préparé.

Bon, je me préparerai, je verrai.

Pour couper l’histoire court, j’ai réussi à finir mes études de chimie commencée des années plus tôt, j’ai aussi réussi à divorcer puis m’éloigner de tout. En emportant mes enfants avec moi. Là-bas, à Washington, loin de ma vie ancienne, j’ai eu l’occasion enfin d’Utiliser les ordinateurs, de pratiquer l’informatique.

– A quoi sert-il, tu es chimiste ? me demanda mon chef

– Je pourrais vous faire une autobiographie et modifier vos articles.

C’était passionnant, il y avait tant à découvrir. Lentement je me suis rendu compte même si je n’osais pas encore à m’avouer franchement que les ordinateurs me passionnaient plus que mes éprouvettes, l’informatique plus que la chimie. Ai-je fait tant des années de chimie pour rien ?

J’avais quarante-sept ans quand j’ai du retourner en France et chercher du travail.

Je vais chez la secrétaire de direction de l’Institut où je travaillais avant mon départ et elle me répond :

– Vous avez trop de diplômes, vous êtes trop âgé, vous êtes femmes et par dessus de tout pas né en France. Vous n’allez plus trouver de travail...

Il fallait que j’en trouve. Chaque jour je visitais un autre office de placement jusque l’un d’eux, en m’écoutant énumérer ce que j’avais fait me dit :

– Tu sais enseigner l’informatique ?

– Pour les débutants, oui. Traitement de texte et programmation débutant.

– Nous avons une demande pour ça en attente, voulez-vous les voir ?

– Aujourd’hui ? Demain matin ?

– Je vous annonce pour demain matin.

C’est ainsi que ma vie changea de nouveau.

J’ai laissé sans regrets la chimie derrière moi pour toujours et j’ai mordu dans la pomme, dans l’informatique. J’ai enseigné, j’ai conseillé puis j’ai acheté et j’ai vendu, j’ai importé et j’ai traduit, j’ai étudié et j’ai écrit, j’ai exposé un peu partout.

En descendant les marches de Montmartre

En descendant l’escalier

Je suis en train de descendre les marches à Montmartre. Plus de deux cent et pourtant je n’ai pas peur. De temps en temps de tiens la balustrade, mais surtout quand il risque de glisser par terre. Sinon, j’ai appris à descendre en tenant l’équilibre jusqu’à la dernière seconde sur mon pied qui est encore à terre et ne pas le changer que quand le pied qui a descendu est fermement par terre.

J’ai appris cela depuis longtemps et je n’ai plus peur. Toutefois, quand je descend ces longs escaliers et souvent d’ailleurs n’importe quelles marches, les paroles de l’amie de maman qui m’a appris comment descendre des marches « comme les actrices » sans regarder en bas, comment ne plus avoir peur et ne pas descendre en me cramponnant et en mettant les deux pieds sur la même marche, me reviennent dans la mémoire. Je n’ai plus peur, mais je me rappelle que je n’ai plus peur.

Souvent, l’image de l’escalier en escargot, de ses marches très hautes dans ce chic résidence de Washington me reviennent et avec elles, tout une passé oublié, ou jamais oublié réellement : quand j’avais l’impression qu’avec ma jambe cassé, disons plutôt, ma cheville abîmé, mon deuxième chance a aussi dégringolé. Je me vois pour la première fois dans ma robe longue récemment acheté, avec des chaussures (mes dernières chaussures à talon) nouvelles descendant de étage de ce logement vers en bas, dégringolant l’escalier. « Ce n’est pas notre faute ! » est venu avant qu’on m’aide ou en même temps. L’idée d’assurance et qui doit payer le docteur n’a même effleuré mon esprit à moi, tout préoccupée d’ailleurs à m’excuser.

Le pied n’a pas commencé à me faire vraiment mal que le lendemain, tout gonflé, je ne pouvais plus m’y appuyer.

Arriver (souvenir)

Partir c’est difficile, douloureux, mais arriver n’est pas facile non plus. C’est angoissant. Que j’étais triste à quitter Washington, l’Amérique, se dit Julie, toute suite après le mort de mon père. Nouvelle déchirure, sauter dans l’inconnue.

Paris la nuit. La gare de l’Est.. Et maintenant ?

Stéphanie lui avait dit qu’elle pourrait dormir une nuit ou deux chez la famille de son fils. Elle les a appelé.

— Viens, mais nous n’avons de place que dans le salon, tu pourras y dormir après que nous avons fini regarder les émissions télé, répondirent-ils.

Le lendemain, elle trouva un hôtel pour dormir à sa guise. « Hôtel Californie », oui, n’avait-elle pas rêver de habiter en Californie ! La voilà, ou presque. Une minuscule chambre de grenier, Rue d’École, en plein centre ville. Près de l’endroit où son amie Stéphanie avait habité, hélas, elle était partie habiter près de Toulouse, si loin.

Que Paris était belle !

Elle parla avec Sandou, son ex.
— Tu ne m’as pas donné aucun aide pour les enfants pendant quatre ans. Maintenant...
— J’en ai pas. De toute façon, je prends Lionel pour six mois. Tu enverras de l’argent à Agnès en Amérique. Pour « étudier » : elle aura mieux fait de retourner ! Nous sommes quittes.
— L’université coûte cher là-bas et ici je débute seulement.
— Je ne peux pas faire plus. Elle n’a qu’à revenir en France.

Il vint la visiter et essayer de la persuader d’habiter de nouveau avec lui. Il aurait voulu recommencer leur mariage « maintenant que ton père n’est plus entre nous ».

Il essaya de la séduire.

Pourquoi pas ? se dit Julie. Je suis seule depuis des mois. Elle constata, ce qu’elle savait déjà : quand il le voulait, il pouvait être un amant pas trop mauvais. Familier et agréable. Mais aussitôt après, il essaya à lui dicter que faire, comme d’habitude. Elle dit « non, pas question ».

Quand il insista, elle regarda la chemise blanche posé sur l’unique chaise..

Combien de fois, ne lui avait-il répété « Se coucher avec quelqu’un ne comptent pas plus pour moi que changer de chemise » !Cette fois-ci, c’était elle qui sans mot dire, ressentait la même.

Il comprit. Écœuré de son échec, ayant perdu de prise, il ne vint plus la voir. Tant mieux, se dit Julie. Plus tard je trouverai quelqu’un.
Cherche un logement, vite ! se dit-elle.
L’hôtel coûtait cher, même une minuscule pièce où on pouvait à peine bouger autour du grand lit. Le Figaro, les annonces, les coup de fil.

Dans les deux semaines suivantes, en cherchant un logement, elle découvrit Paris. Chaque jour, elle choisit un appartement à louer dans un autre arrondissement de la ville. Bien sûr, entre ceux moins chers. Mais, une fois, pour s’amuser, elle visita aussi des luxueux appartements de six pièces longeant le parc Monceaux. Aucun envie d’y vivre ! C’était trop moderne, pas chaud de toute de façon.

Elle appris qu’il faut appeler tôt, être à l’adresse indiquée au moins une heure d’avance, sinon... Rapidement, elle choisi le 18e, « je me sens à l’aise, cela me rappelle ma ville natale » et dorénavant elle ne regardait que les annonces derrière le Sacré-Cœur, autour de la rue Marcadet et la Mairie 18e.

On lui demanda partout combien de salaire elle en avait. Que répondre ? Elle se rappela du papier « Représentant en Cosmétique » que son cousin de Californie lui a donné. La somme écrite sur le papier, en dollars, était grande, même si ne correspondait pas à rien en fait.
Deux jours plus tard, elle aperçoit une annonce dans le Figaro, pour une appartement, rue du Mont Cenis. À partir de deux heures. Oh, c’est juste à côté rue Mercadet ! « Bien, je serai là à une heure déjà, ou midi et demi. Mais où est-ce ?

» Tiens, le numéro est encore plus haut, il faut monter encore d’autres marches. »

Tant mieux, se dit-elle, j’aime habiter haut, puis monter donne la santé, c’est bon pour le cœur.

Le numéro indiqué était près de place de Tertre et le Sacré-Cœur en haut de tous les marches. Elle y arriva à une heure, déjà un jeune homme s’y trouva devant l’immeuble. Elle était déjà la deuxième!

L’agent immobilier n’arriva qu’à deux heures trente, ils étaient déjà sept à l’attendre.
— Venez, qui est le premier ?
— Moi, dit le jeune homme.
— Puis-je le voir en même temps, même si je ne suis que le deuxième ? demanda Julie.
— D’accord, mais je parlerai d’abord avec monsieur.

Un petit logement sans salle de bain, juste une douche dans un coin de la chambre, une minuscule cuisine donnant dans l’entrée et un salon lumineux. En plus, l’appartement coûtait nettement moins que les autres visités.

Aussitôt qu’elle entra dans cette appartement, le cœur de Julie commença à battre fort, elle se sentit chez elle déjà. Elle jeta un œil par la fenêtre du salon : « Nous sommes tout suite à le quatrième étage de derrière ? »

Lumière, soleil, un bel arbre devant la fenêtre mais sans le couvrir, une vue sur le nord.
— Je voudrais beaucoup l’avoir, déclara-t-elle aussitôt que le jeune homme sortit.
— Vous êtes que le deuxième sur la liste, mais si l’affaire ne se conclut pas avec le premier. Nous avions eu déjà un étudiant, et plein de problèmes avec lui, tandis que vous paraissez plus sérieux. Nous verrons.
— Je voudrais beaucoup avoir ce logement.
Le lendemain elle leur apporta les papiers.
— Je voudrais une réponse rapide et si possible aménager rapidement, j’en ai assez de l’hôtel de rue d’École, même si c’est un beau quartier.
— Il n’y a pas électricité ni gaz pour le moment, ils ont été coupés quand l’ancien locataire n’a plus payé, ni charges, ni loyer.
— Ce n’est rien. Je préfère cela à l’hôtel. J’arrive des États Unis.
— L’installer de nouveau, peut durer deux semaines, dix jours au moins.
— Je suis prêt à payer la garantie aujourd’hui.
— D’accord, alors vous ne devez pas payer le loyer les deux premières semaines, jusqu’à tout est réinstallé. Je dois reconnaître, je vous préfère plutôt que l’autre.
Julie avait envie de danser !

Le logement était à elle, demain elle pourra quitter cette mini-chambre d’hôtel où le lit occupait toute la pièce, cette place souillée par le souvenir de Sandou qu’elle y avait bêtement accueilli même si seulement une fois.

Avoir de nouveau un chez-soi. Son château fort. Vide, pour le moment.

Lors de son dîner à son oncle, sa tante lui avait raconté qu’une ancienne copine, habitait aussi à Paris. Elle l’a appelée pour annoncer à quelqu’un la bonne nouvelle.
— J’ai un logement ! J’ai trouvé.
— As-tu besoin d’un matelas ?
— Ah oui, merci !
— On t’apportera demain soir, après le travail, ça va ?
— Parfait.

L’ancien locataire avait laissé un étagère et un lampadaire délabré dans la cave. Julie les répara et acheta deux bougies pour s’illuminer la nuit.

Elle rencontra sa voisine de palier : une veille dame hongroise.
— Quoi ? Vous n’avez pas encore gaz, ni électricité ?
Le lendemain matin quelqu’un sonnait à la porte, la voisine apportait de l'eau chaude pour le café.
— Je dois m’en aller, mais je vous apporterai demain aussi.

J’ai vraiment bien choisi mon appartement, se dit Julie. Des voisins sympas, pièces lumineuses, chaleureuses, tranquilles et, en même temps, dehors, juste à quelques pas sur la rue et c’est plein de touristes, des gens venant de divers pays.

Elle équipa rapidement la cuisine, en attendant le gaz et l’électricité. Elle posa ses livres sur des étagères récurés. C’est bien chez moi ! se dit-elle.

Le soir, à la lumière de bougie était romantique.

Femme d'affaires?

2 octobre. 1982, Paris

Je viens de réaliser que je n’ai rien écrit depuis l’ère BIP, d'après certains, depuis que je suis devenue une “femme d'affaires”. Toute a commencé au début de cette année 1982.

L'idée m’est venue à Washington, pendant mon séjour chez Agnès. En février BIP est né: "Bureau d'Informatique Personnalisée" et moi, son chef. C'est vrai, qu’en même temps PDG, secrétaire, garçon de courses, magasinier, réparateur, traducteur (et d’après les papiers gérante)... je suis tout cela à tour de rôle et en même temps. Après plusieurs mois de travail tout seule, j'ai enfin une secrétaire et même un vendeur à mi-temps. Mon associé, le fils de Stéphanie, m'aide chaque fois qu’il peut. J’ai enfin un peu moins de poids sur les épaules.

Le début de septembre j’ai dû déménager mon travail dans un bureau «boutique», parce que la concierge de mon immeuble m’a dit que je ne peux pas avoir une activité commerciale dans notre immeuble d’habitation (pourtant ce n’étaient que des lettres qui arrivaient). Depuis, la société Bip paraît plus sérieuse, et finalement c’est même plus agréable de travailler là, pourtant j’avais cru qu'à la maison ce serait mieux.

Lionel a grandi, il est devenu un homme, il a déjà connu plusieurs filles, femmes. Un garçon fantastique, c'est un plaisir de le regarder. Agnès est devenue plus jolie, elle rayonne quand elle se sent bien, mais depuis quelques mois je ne l'ai pas rencontrée, hélas, que deux fois. Je devrais lui écrire plus souvent, peut-être alors me répondra-t-elle, m'écrirait plus fréquemment.

J'ai mis trop d'énergie, et énormément de temps dans Bip - tout ce que j'avais - sans même avoir le temps de réfléchir: est-ce que cela vaut la peine?! J’ai senti, je le ressens encore, comme s’il était mon enfant, pourtant Bip n'est pas un enfant! Mais elle doit aussi, mûrir, et je ne sais pas très bien comment l’épauler à chaque fois.

Les idées Bip marchent bien, en général, d'autre fois moins, mais il n'y a personne sur ma tête pour me dire que faire. Et l’atavisme m'aide: l'héritage de papa, brillant organisateur et commerçant. Hélas, nous avons tellement d’ennemis. Je suis beaucoup plus dans le monde que jamais, mais je reste isolée, personne ne me regarde comme une femme, telle que dorénavant, quelquefois, je le voudrais. On verra. C’est intéressant, presque incroyable, combien nous avons grandi en quelques mois et que de choses nous avons fait à travers la société, combien j'ai appris sur le commerce, l'importation, la direction d’une entreprise et la micro-informatique...

Je l'absorbe rapidement, trop rapidement peut-être. Il faudrait quand même m'arrêter quelquefois. Où je courre? Entre-temps ma vie s'en va. Apple et l'Informatique c'est un trop bon jeu pour moi et il faut s'occuper aussi de la société Bip. J'aime énormément enseigner, étudier et je fais vraiment et surtout ce que j'ai envie. Il faudrait de l’énergie aussi pour autre chose. De temps en temps j'ai envie de rencontrer quelqu’un qui conterait pour moi, mais je n’ai pas le temps, c’est peut-être pourquoi je ne trouve pas.

J'ai la grippe, j’ai dû rester au lit pendant 3 jours - il faudra m’occuper d’installer rapidement le chauffage en bas, à Bip qui est au-dessous des escaliers de Montmartre. Et même ici, chez moi, si je pouvais, je me collerais à l'ordinateur pour essayer de nouvelles applications ou pour écrire des lettres.

Quand on ne croit plus que quelque chose de vraiment nouveau puisse arriver, alors arrive un changement complet.

C’est seulement une année depuis que je me suis acheté mon premier ordinateur, mon Apple II à l’expo Sicob et cette année, BIP figure déjà dans le catalogue de Sicob, juste après l'importateur Apple en France, mais aussi dans les journaux, sur les stands, dans les prospectus et dans des nombreuses boutiques informatiques ; surtout avec ses Cartes Mémoires et les Ventilateurs pour l’ordinateur Apple II. Bientôt, il faudra que je trouve quelque chose du nouveau à vendre.

Est-ce bien ou mal qu’à mes yeux cela ressemble à un jeu? Jeu sérieux, mais je ne le fais pas pour de l’argent, du sang, de l’ambition. Ce n'est pas facile de décider de tant de choses. Et surtout toute seule, pour la plupart des problèmes sérieux! Il serait bien de savoir (pourquoi?) ce qu'ils pensent de moi ceux qui m'ont connue cette dernière année. Une foule d’argent vient et part, mais très peu reste ; mais je vis, voyage, achète, vends, donne et BIP devient de plus en plus connu. Je commence à connaître les gens et devenir connue. (En bien ou en mal ?)

Quelquefois, je n'arrive pas à croire que j'ai commencé il y a sept mois seulement. Ils ont été tellement pleins! Avec quantité d’événements depuis le début de l’année et davantage ce dernier mois! Que va nous apporter l'avenir ?

Est-ce moi qui le porte où me porte-t-il ?

9 janvier 1982, Paris, Montmartre

Notre vieux meuble de famille, le secrétaire de mon arrière grand-mère est enfin arrivé ! Il me caresse, me sourit, me tranquillise et m'aime. Á travers ce meuble antique, mon arrière-grand-mère, grand-mère et maman me parlent. Jusqu’à maintenant, je n’ai jamais su que les objets pouvaient parler, irradier de la chaleur. C’est aussi possible que ce soit seulement le miroir de mes sentiments, mais je le ressens comme si le secrétaire me caressait, me souriait !

Combien de temps j’ai lutté pour l’avoir ! Et je viens de retrouver une lettre de maman écrite à sa sœur en décrivant combien de temps elle a dû lutter avec papa qui voulait le vendre. Nous voulions juste avoir ce secrétaire antique, notre héritage, non pas l’argent, parce qu'il a vu nos vies, nous a vues grandir, a vu nos joies et nos peines, notre travail et notre danse, il fait partie de nous.

En le regardant je lui souris au plus profond de moi et je ne me sens plus la même femme que ce matin. On m’a rendu une partie de mon origine, de ma jeunesse, de mes souvenirs, la continuité. Pour quelqu’un d’autre c’est seulement un vieux secrétaire baroque, pour moi c’est moi, c’est nous. Plus. Ce meuble représente pour moi davantage ma mère que ses cendres.

Autour de lui, j’établirai un nouvel ordre, je construirai un appartement différent et peut-être aussi une autre vie. Je le sens. J’ai déjà réarrangé cette pièce et je ne m’arrêterai pas tant qu’il n’y aura pas d’harmonie autour de lui, avec lui.

Le secrétaire antique n’est plus déjà à moi, je l’ai offert à ma fille qui le passera plus tard à sa fille - j’espère, sinon à la fille qui devrait la passer à la sienne.

J’ai offert à Lionel le tapis persan, bien sûr c’est différent, mais mon fils, lui-même, est un merveilleux mélange de cultures et d’héritage. Aujourd’hui, à seize ans juste, il est un être humain superbe, remarquable extérieurement et intérieurement. Agnès vient d’avoir vingt ans, elle est plus développée que moi à cet âge et aussi plus mûre - elle a même commencé à prendre soin de moi.

Il y a vingt-deux ans que j'ai été séparée de ce secrétaire antique. Comme si c'était hier. Comme si toute ma vie - adulte - s’était mal passée sans lui, et comme s'il m'assurait que dorénavant tout irait bien ! Je me sens merveilleusement heureuse et apaisée. Tranquille.