12 avril 1980

La semaine dernière, j’étais invitée à une fête à l’Ambassade de Hongrie. Là-bas, j'ai réussi à mettre sur pied une conférence pour Szent-Györgyi à l'hôpital de Washington, ils m'ont même invité spécialement y participer. Ensuite, j'ai parlé une minute à l'église méthodiste de Jansey, j’étais la seule blanche dans toute l’église. J'ai tenu une conférence bien organisée d’une heure à l'Université Américaine de Washington.

Malgré tout, ce n'est pas facile de rester tranquille et heureuse, le "stress" est bon, mais autant que j’ai en ce moment, c'est quand même trop. La semaine prochaine, j'ai une nouvelle réunion au sujet de mon immigration. Je devrais nager davantage.

La présence de Gabriel m'aide. Il est resté à côté de moi et mon ami pendant ces trois ans.

Hier, il m'a emmené voir les cerisiers en fleurs du Kenwood, c'était féerique. Le ciel était bleu clair, les fleurs des arbres blanches et roses et c'est si agréable d’avoir quelqu'un qui me trouve belle et bonne.

L'année dernière j'avais l'impression que tout allait bien avec Agnès, mais elle a perdu confiance depuis qu’elle était en France. Maintenant c’est Lionel qui va mieux, non seulement ses notes s’améliorent, mais il mûrit, il grandit, il est déjà aussi grand que moi. Il a également mûri, de toute la famille c'est la meilleure tête, c'est lui qui appréhende le mieux une situation.

Je commence à découvrir mes points forts, mais je dois encore m’étudier pas mal. Récemment j'ai découvert que je suis un bon intermédiaire, un catalyseur, je réussis à créer des liens entre les gens et à réunir des méthodes.

1er janvier 1980

Depuis les dix dernières années, une foule de choses se sont passé avec nous, à l'extérieur et en nous, mais pendant cette dernière année rien de spectaculaire. J'ai toutefois gagné des amitiés, de l’amour, du respect, mais surtout une meilleure confiance en moi et une façon de penser plus positive. J'ai appris à prendre les événements plus légèrement et faire la publicité de mes succès professionnels. Mes deux enfants sont revenus de l’Europe, sont enfin à la maison !

Hélas, de nouveau, il ne me reste que mes rêves, mais « nos espoirs nous restent, on ne peut pas nous les prendre ! » Le vase apporté par mon fils ressemblant à celui que de ma mère. Continuité ! Sérénité.

Un long chemin (récit)

Gabriel, le visage triste, l’amertume était incrusté sur son visage était d’origine hongroise et ingénieur. Nous avions notre sentiment d’abandon en commun.
— Aimez-vous danser ?
—Autrefois j’aimais beaucoup, mais je n’ai plus dansé depuis fort longtemps, puis il y a quelques mois, je me suis tordu la cheville, je crains encore...
— Je sais une place où nous pourrions dîner où l’on danse à l’ancien, tango, valse, nous pourrions danser lentement. Ce n’est pas loin de votre travail, ni du mien d’ailler qui est dans le même secteur.
Pourquoi pas ?

C’était le premier qui me parlait depuis longtemps d’autre chose que le travail. Gabriel me racontait de sa fuite de la Hongrie après la révolution ratée de 1958 à laquelle il avait participé, à laquelle il avait cru. (Moi aussi j’en avais cru, de loin). Il me racontait sa rencontre à Vienne avec une ancienne maîtresse qui est devenu sa femme et lui a donné cinq enfants. Puis elle l’avait trompé, elle l’avait abandonné, elle ne l’aime plus.
« Je suis seule, avec les cinq enfants, dont deux encore petits.
Il me parlait d’eux avec chaleur, puis de sa femme, ne voulant plus dormir avec lui et de son départ. Nous avons beaucoup discuté.
Il m’invita à danser.

Il dansait bien, il était fin, il me prit dans ses bras doucement, sans m’effrayer. Je me blottis contre lui pendant le tango et je me décidai subitement à lui faire confiance. Mais mon dos ? Je ne veux pas qu’il le voie ! Seulement en ombre. Bien, nous n’avons pas ouvert les lumières. Par la suite, je me suis rendu compte que les quelques tâches de mon dos ne dérangeaient personne, ni mon ventre légèrement arrondi. Il admirait mes seins, mon sourire. Nous sommes restés amis plus tard, malgré tout pendant les trois ans de mon séjour, il resta à côté de moi en bon et en mal. Il venait me voir le midi toutes les semaines. Il m’a aidé à faire mes valises quand je suis partie.

John était originaire d'Illinois, d'une famille très puritaine. Il allait chez l’Alcool Anonyme et ça allait mieux, il recevait une rente mensuelle de ses parents morts, pas confiance en lui, héritage. Je lui montrais des livres qu’il commentait de façon intéressante, il et réussi conquérir mes enfants et nous amena une nuit voir les feux d’artifices pour l’indépendance d’Amérique. Il m’aida à déménager, à trouver et transporter des meubles d’occasion.
Une fois, il est disparu pour dix jours, je lui téléphone, il tremble. Il avait recommencé à boire, il a bu pendant dix jours.
— Vienne, faisons de la promenade ensemble, cela te fera bien !
— Vraiment, tu le veux.
— Nous sommes copains !
J’étais convaincue de pouvoir l’aider à en sortir et lui.

John me respectait, mais un jour quand j’étais déjà presque décidé de me marier, en voyant comment mes enfants réagissaient bien à lui, j’avais décidé de faire l’amour, le tester avant le mariage. Il m’invita chez lui un dimanche midi. Il m’attendait avec une table mise, une magnifique chemise de nuit préparée. John m’offrit une magnifique bague de diamant de sa mère. « Attendons encore avec cela, pour êtres sûrs ! » je lui ai répondu. Nous avons mangé, ensuite j’ai mis la chemise de nuit en dentelles.

Un coup de fil nous interrompit après la première baiser.
— C’est important d’aller au téléphone, maintenant ?
— Excuse-moi, cela peut être urgent, me répondit-il.
Je l’écoutais, soudain dégrisée.

Il disait qu’il était occupé, qu’il rappellera aussitôt qu’il se libérerait. Par la façon qu’il parlait j’ai sentit que c’était avec sa maîtresse, avec laquelle il n’a pas rompu, une femme qu’il ne voulait pas fâcher. Oui, c’était sa maîtresse d’Illinois, l’ancienne, me disait-il.
Je me suis habillée et je suis partie.

Larry, un grand gaillard attachant, m’a parlé de son travail, de son divorce, puis de sa solitude. Nous avons fini à rentrer dans sa chambre, il m’a pris dans ses bras. J’étais transportée. Depuis plus de sept ans je n’avais fait l’amour aussi intensément, aussi tendrement, je n’avais pas joui aussi complètement, je n’avais pas été satisfait aussi pleinement.

C’était un être tourmenté, il n’avait pas cessé à aimer sa femme, même après leur divorce.
Naïvement, cela me plaisait plutôt qu’il était fidèle à son rêve de jeunesse. A cause d’elle est ses rêves, il hésitait de faire l’amour quoique il aimait énormément le faire :
— Si elle l’apprenait ?
— Tu es divorcé, n’est pas ?
— Peut-être, elle me reviendra un jour…
— Tu l’aimes encore ?
— Oui, soupira-t-il. Mais elle ne supporte pas faire l’amour je lui fais mal. Pas à toi ?
— C’est tellement bon !

J’avais découvert que les hommes en Amérique avaient un énorme besoin d’être touchés et écoutés. C’était encore plus important, qu’autre chose.
Je testais mes ailes.

Faire l’amour n’avait pas plus d’importance pour moi dorénavant que donner un baiser, mais toucher, parler intimement, s’ouvrir à l’autre, le conforter, oui.

Après Larry j’ai compris que j’avais besoin de bon sexe et tendresse, d’un être sérieux et naïve. Après John, que j’avais besoin de quelqu’un qui s’en soucie de moi et pour qui je me soucierais, aiderai. Je me suis rendu compte finalement aussi que je peux très bien vivre seule - une fois que je me suis démontré que je plais encore. Après Sam, (une année presque avec lui) que j’avais besoin d’un partenaire avec qui sortir. Après Bruce, que cela ne vaut pas la peine, même avec un bon amant, si je ne suis pas amoureuse, s'il ne respect pas mes souhaits.

Dorénavant, j’étais décidé d’attendre le vrai.

« Pause-café » récit

Washington, c’était des années de vie sociale intense, c’était ma vie après divorce, ma vie - des découverts. Découvert de l’Amérique, le découvert que je peux vivre seule (mais bien sûr avec mes enfants), la découverte de ce que je vaux comme femme. Découverte d’une vie nouvelle, la découverte des hommes - mais surtout de moi-même.

Comme une copine m’a dit aujourd’hui : « J’ai découvert avec lui ce dont j’ai besoin, mais surtout ce que je ne veux pas ! »

Moi aussi. Cela a pris de temps, de diverses gens. On commence à comprendre, ce que je veux vraiment, ce que j’ai besoin moi et pas les autres femmes, ce que je désire de l’autre et quand le compromis ne vaut plus.

Elle m’a demandée :
– Mais tu avais deux enfants avec toi, comment as-tu réussi à t’arranger et où ? quand vous vous rencontriez ?

Quelquefois, mais très rarement à l’hôtel, avec l’un chez lui, tard le nuit, ou pendant les vacances que mes enfants passaient avec leur père. Mais la plupart de temps à midi et toute suite après.

Un jour, j’ai assisté à un événement charitable, chaque femme recevait quelque objet. Une des femmes avait reçu une petite statue, la copie de « Baiser » par Rodin, elle n’en a pas voulue :
– Donnez-le moi, si vous ne le voulez pas, je lui dis.
Je le regarde.
Pourquoi ne l’aime-t-elle pas ?

Pour moi, la tendresse exprimée par cette couple nu, tenant l’un l’autre, représente l’essence du l’amour et pas le « sexe »... c’est beaucoup plus. Puis j’ai observé l’inscription sur le statue, sur son socle on a ajouté, avec humour : « coffee-break ». En anglais aurait pu être « tea-time ». En français : « pause café ».

Et alors ? Oui ! C’est ainsi, le mois dernier que j’ai rencontré mes copains, à la « pause café ».
Pendant ma période de « pause - café », après qu’on mangeait ensemble, finalement j’ai compris que le plupart des hommes avait plus besoin de quelqu’un à qui ils pouvaient parler que d’un partenaire sexuel. Moi aussi, dans mes années solitaires, après mon retour à Paris, j’ai plus manqué la communication, parler avec quelqu’un que le sexe. Avoir un ami à qui parler, qui t’écoute. Partager. Pensés, problèmes, tristesse, joies, intérêts. Plaisirs et heurts aussi.

Finalement, je commence à croire de nouveau ce que la promesse de mariage signifie. Et j’adore encore plus, le Baiser par Rodin.

6 décembre 1979

Le premier Noël passé à Washington, j’étais seule : je n'ai pas pleuré. Les Richards, après leur sortie de l'église Unitarienne m’avaient rendu visite pour une heure.

Le deuxième Noël, j’avais invité tous ceux qui n'avaient pas où aller, des chercheurs, des hongrois et des américains solitaires. Nous étions nombreux.

Le troisième Noël arrive bientôt et pour tous les soirs j'ai une invitation ou des invités. Dommage que je ne puisse pas aller à la fois à deux endroits. Et beaucoup me trouvent sympathique.

Si rien d'autre n'était arrivé cette année, il y a déjà un fait très important : ma confiance en moi s'est agrandie, je suis en harmonie avec moi-même, « sachant que je ne suis pas parfaite, mais essayant de m'améliorer » comme me l’a écrit ma propre fille. J'ai retrouvé un équilibre interne.

Même le fait que pour la première fois de ma vie, j'écrive dans mon journal avec des lunettes, ne me dérange pas. Je progresse, on progresse, c'est cela qui est important. Et aujourd'hui je me suis bien reposée, ça c'est important ! Nager dans l'amitié, voir la joie des enfants, c'était délicieux.

Journal intime n°10 (32 à 52 ans)

Un esprit libre

du 9 décembre. 1979 (D’hymne)

Nouveaux membres, prêtre et congrégation de L’église Unitarien Cedar Lane vingt-cinq membres nouveaux ce matin sont accueillis. Parmi eux, Julie K.

Sachant qu’on ne saura jamais l’entière vérité

Et que la fraternité nous dépasse encore,

On se rassemble ici en commençant

avec nous tels que nous sommes

Pour gagner la force et l'héritage de l’esprit

Dans la recherche sans fin de l’homme

pour la vérité et l’amour,

“Mes pensées sont libres, comme le vent sur l’océan

Personne ne peut voir leur forme ni leurs mouvements

Aucune faim ne peut les trouver, aucun trou les attraper,

Mes lèvres sont fermées, en silence

mais je continue à penser et à espérer. “

8 décembre 1979

Avant-hier pourquoi le « Merci ! » de Gabriel m'a-t-il tant blessée ?

Parce qu’il reflétait la vérité : il avait un motif pour me remercier, il ne m'avait donné autant qu'il avait reçu. Ma conception, mon désir et espérance est de donner et recevoir les mêmes choses. Pas de remerciements, ni de la reconnaissance ou de cadeaux. Mais de la chaleur, de l’amour, de l’attention, du sexe agréable, de la confiance en moi - ce que je donne, ou quelque chose d'approchant. Pas moins - comme j'ai reçu nettement cette fois-ci - c'est pour cela qu’il a dû remercier. Quand il y a de la politesse à la place de l'amour, cela ne vaut plus la peine. Un baiser ou “c'était si bien avec toi” en guise d'au revoir, aurait corrigé un peu son comportement égoïste.

De toute façon, je voulais rompre avec lui, cela ne vaut rien de continuer juste pour… J'avais peur de rester seule, mais étant seule je trouverai plus vite quelqu'un de mieux, quelqu’un comme il me faudrait. Et si tout casse, il y a Bruce. Non, lui non plus, je n'en veux plus. Un jour, quelqu’un viendra qui sera “mon kilo du sucre”.

Je commence enfin à savoir ce dont j'ai besoin, mais surtout ce que je ne veux pas !

Il vaudrait mieux n’avoir personne pendant un certain temps, que sortir avec n'importe qui juste pour avoir quelqu’un, s’il n'est pas bien pour moi et s’il ne peut pas me rendre heureuse.

[Larry n'est pas venu au rendez-vous fixé pourtant par lui.]

Comme c'est vrai : « l'attente agréable, personne ne peut plus te la prendre, elle te reste ! » Á cause de cela déjà, ça mérite de rester optimiste.

Bien Julie, relativement à toi-même, tu es adroite et tu te débrouilles bien. La situation est comme elle est, toi aussi - se battre contre des moulins à vents n'en vaut pas la chandelle.

Je viens de découvrir le "Discours de la méthode" de Descartes :

“La première, était de ne recevoir jamais aucune chose pour vrai, que je ne la connus évidemment être telle. La seconde, de diviser chacune des difficultés que j'examinerais en autant de parcelles qu'il se pourrait et qu'il serait requis pour mieux les résoudre. ( ! ! !) La troisième, de conduire par ordre mes pensées, en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connaître, pour monter peu à peu, comme par degrés, jusqu'à la connaissance des plus compliqués.”

Le véritable amour

5 décembre

De l'église Unitarienne à laquelle je vais adhérer demain : « Le véritable amour dépend de nous, est en nous et pas en autrui, et il est bon surtout pour nous. » C'est vrai - presque. Combien j'apprends de mes enfants ! C'est déjà réciproque !

1er octobre 1979

J’ai écrit sur tant de choses en détail, mais presque rien sur mes enfants. Pourtant, ce sont eux qui ont compté le plus pour moi, qui m'ont apporté, et m'apportent encore, le plus de joies dans ma vie. Peu de tristesse, beaucoup de soucis, de bonheur, de fierté et énormément de plaisir. Les hommes viennent et s'en vont, les soucis journaliers aussi, année après année du même façon. Ma fille et mon fils restent. Et comme je n'attends rien d'eux - je reçois beaucoup, énormément.

Ma mère m'a donné beaucoup et eux donneront à leur tour, à leurs enfants. Ils me donnent des joies profondes. Une caresse d'Agnès, un « Tu es belle » de Lionel, la fierté de les voir se développer, et le vase que Lionel m’a offert !

Pendant leurs vacances avec leur père en Roumanie, Lionel a aperçu un vase ressemblant à celui de ma mère et il me l'a apporté, il l'a payé avec l'argent d'Agnès. Et cette longue lettre d’Agnès me rappelant mes qualités : « Maman, n’oublie pas, tu es bien, tu es jeune, tu es intelligente... » dit-elle entre autres, mais aussi « Maman, pardonne tes erreurs ».

Ils sont à côté de moi dans mes difficultés et dans mes joies, elle davantage que lui, mais lui aussi, même si plus discrètement. Mais surtout, j'ai qui aimer.

Stéphanie doit avoir raison probablement, celui qui aime est le plus heureux !

16 septembre 1979

Le temps passe et nous changeons. Ce qui paraissait extrêmement important s'envole et d’autres choses le deviennent à leur place. Il y a quelques semaines l'important était l'amour, Larry - et aujourd’hui ?

L'important est d’être guéri, de devenir plus forte, avoir de l'énergie pour le travail, pour mes enfants et ne plus avoir mal, ni de nausées. Cela viendra, et ensuite ?

J'ai appris, du moins je commence, à « perdre en beauté ». Á ne pas regarder en arrière et ne pas pleurer sur les assiettes cassées. Peut-être, est-ce même mieux ainsi. Un jour, je trouverai quand même, quelqu'un comme il me faut, avec qui l'amour et le respect seront réciproques.
Mes enfants m'aiment et me respectent, ils me soutiennent. Je ne sais pas ce que leurs ont fait et dit leur père et grand-mère, mais ils les ont heurtés : ils sont revenus si heureux d'enfin retourner à la maison, chez eux.

J'ai peur, aussi de qu'arrivera-t-il à mon père, malade. Et j'appréhende la semaine prochaine. La décision sur l’avenir.

Julie, sois habile, sois forte !