Que faire?

24 décembre 1957

C'est affreux comme l’être est compliqué. Une fois il veut ceci, une autre fois ça, puis pas, et à la fin, il ne sait même plus ce qu’il veut.

Avant-hier, j’étais écœurée par Simon, presque dégoûtée et je serais morte s'il m'avait embrassée, je sens encore un malaise quand je me le rappelle. Il me proposa de ne plus nous revoir - et moi, je ne l'ai pas accepté. Je n’en voulais plus, mais le laisser s’éloigner, non plus. Cette fois-ci, ce n'est pas ma tête qui pensait. Ici le cerveau ne joue plus.

Pourtant j’aurais déjà quelqu'un pour prendre sa place, je sors de temps en temps avec Sandou. Et même si je n’avais personne, le temps est arrivé de me mettre à étudier. Malgré tout, le perdre me fait affreusement mal.

Pourtant, cela ne dépend que de moi : lui dire un seul mot, répondre à sa question (oui ou non), et tout sera fini. Je n'arrive pas à le prononcer. Pourquoi ? Ce n'est pas possible, que ce soit parce que c'est lui qui me l'a demandé ; il ne s’agit pas d’amour propre froissé. M'aime-t-il ? Ne m’aime-t-il pas ? L’affirme-t-il seulement ? Chez lui, il peut s’agir d’ambition, mais pas chez moi. Je l'aime ? Je ne l’aime pas ? Je ne sais pas. Mais je suis attachée. Pourquoi ? Et hier, sentant, sachant, qu'il avait été avec une autre, j’ai eu tant de peine, j'étais si bouleversée ! Pourquoi, si je ne veux même pas être près de lui ? Alors, pourquoi ne serait-il pas avec une autre ? Que le monde est compliqué. Je vois bien, je sais déjà, je le voulais ainsi. Il faut prononcer ce ‘non’ (je ne serai pas à lui), il faut en finir, mais je n'arrive pas, je prolonge, je persiste ; je ne le veux pas.

Je n'arrive même plus à réfléchir. Ce n’est plus que l'instinct ou je ne sais pas quoi qui s’exprime. Je le plains ? Je ne crois pas. C’est une des raisons, peut-être. Mais maintenant, je ne pense pas à lui, mais à moi. Ma tête a déjà décidé la séparation, mais mon cœur s'y oppose encore. L'habitude ? Je ne crois pas, ce n'est pas une raison. Pourtant, mon cœur se réchauffe encore en pensant à lui. Que m’arrive-il ?

Qu'est ce que je veux ? Que vais-je faire ? Je n'arrive plus à étudier. Bien sûr, pas seulement à cause de la situation entre nous. Juste un peu, quand même.

Je ne demande plus l'opinion des autres, et hélas, je ne peux même pas demander ma propre opinion. J'avais décidé d’être sincère, je ne pourrais être autrement, et j’avais décidé d’étaler devant Simon la situation telle qu'elle est, avec mon indécision et tout.

Finalement, je me suis tue, nous avons parlé de choses insignifiantes, blagué et j'étais soulagée de ne pas devoir m’expliquer et probablement, lui aussi pensait une chose, disait une autre. La tension flottait dans l’air. Nous faisions semblant, qu’il n'y avait rien de nouveau, parce que c'était notre intérêt (vraiment ?) mais nous savions bien, nous sentions que ça ne pourrait plus durer longtemps ainsi. Il me manquera, et lui - que peut-il penser de moi ?

Pourquoi ne lui ai-je pas dit la vérité ? Comment le sait-il, alors que moi-même je ne le sais pas ? Et où est la vérité ?

J’essaie d'étudier. Je n'ai aucune patience maintenant pour “Comment augmenter la solubilité.” C’est horrible et ne m’intéresse plus du tout. Tout, mais pas ça ! Devrais-je étudier un autre sujet ? ou l’apprendre d’un autre livre ? Il faudra de nouveau me tourner vers Alina, lui demander de l'aide comme autrefois. Maman m’observe, me regarde, elle voit que je n'étudie pas et me bouscule. Elle a raison, elle aussi.

En général, quand deux personnes sont face à face, garçon – fille, fille – fille, parent – enfant, ils ont, tous les deux, raison à leurs propres yeux. Il n’existe pas de vérité absolue. Uniquement relative. L'un a davantage raison, plus de justification que l'autre.

***

Je suis devenue complètement folle. Je ne supporte même plus qu’il m’embrasse et d’un coup j'ai énormément envie d'entendre sa voix, au moins à travers le téléphone. Je suis cinglée. Vraiment. Agitée. Assise tranquillement à la maison, je me sens un "tourbillon sur place".

J’essaierai de me réfugier dans ma chambre, de m’y enfuir entre mes poèmes. Ou en ville ? Que faire ?

21 décembre
Curieux, combien de choses intéressantes et nouvelles m'arrivent, mais je n'ai pas envie d’écrire, de les décrire.

Difficile de rester vierge

10 décembre 1957

J'aurais de quoi écrire, mais je n'ai pas envie.

Je n'ai pas envie de réfléchir, ni de penser, ni même de discuter avec moi-même. Si les gens savaient combien il est difficile quelquefois à une vierge - de rester vierge !

Je devrais me marier rapidement, mais avec qui ?

Il me faudrait un amant comme il faut, mais qui ?

Il faut faire de la gymnastique ou nager: bouger!

Ça me fait très mal

1 déc. 1957, minuit

Qu’il est bête ! Si un jour je l'aime beaucoup et que je suis gentille avec lui, le lendemain il fait le fou et me déçoit. Aujourd'hui, Simon a embrassé presque devant moi, il s'est roulé sur le lit - cela n’a pas d’importance avec qui - puisque ce soir, elle n’était pas la première ni la dernière. Il m'a délaissée et m’a tourné le dos au vu et au su de ses copains. Au lieu de m'attrister, d’être jalouse ou de m'effondrer - et de devenir plus obéissante (lui céder) ou de me quereller avec lui, au lieu de tout cela, j’ai perdu mes dernières illusions sur lui, je me suis guérie de lui de nouveau. Et le fait que c’était le jour de l'anniversaire de naissance de son père incarcéré ou parque qu'il était malade et avait de la fièvre, ne l’excuse pas. Non.

Il l'a fait volontairement. Il n'a pas encore vu cet idiot, n’a pas compris ce sot, que son comportement lui retombera sur le nez. Il me provoque ? Bien. Je lui montrerai que je sais, moi aussi, frapper, dorénavant ça devient facile et ne va pas me demander un trop grand effort.

Demain j’irai au cinéma en matinée, puis à l’hôpital voir maman, puis chez Eve. Lundi, je ne serai pas à la maison pour lui et ainsi de suite. Il faudra le faire de façon que ses amis s’en aperçoivent. Je le laisserai devenir fou de moi sans pitié. Vraiment, il ne mérite pas que je le plaigne. Lonci affirmait qu'il est un bon garçon et qu'il a seulement des défauts superficiels. Ce n'est pas vrai, c'est dans son sang. C'est possible qu'il soit bon ami, mais je ne le crois pas. Que le diable l'emporte !

Heureusement, ça ne me fait pas mal.

lendemain matin
Ça me fait très mal.

Je n'aurais pas cru, que je souffrirais tant, que je sois aussi fâchée. Il faut seulement que je ferme les yeux pour le voir avec cette fille sur mon propre divan. Je ne sais pas si je pourrais jamais lui pardonner. D'un coup il me paraît tellement étranger, tellement méchant. T. m’a raconté que Simon aurait battu Mery, il m’a dit aussi qu’au moins, j'aurais dû jeter quelque chose sur lui ou sur eux, aussitôt.


30 novembre 1957
Oh, que cette opérette est belle ! La valse de l’opérette "Comte de Luxembourg” me caresse le cœur. Et cette petite photo me rappelant la 9e symphonie de Beethoven : un jeune cerisier en fleurs sous des nuages gris menaçants.

J’ai envie de courir

La vie continue avec ses coups et ses joies profondes.

la difficulté de choisir, de décider, la possibilité d’oser.

28 novembre 1957

Le premier jour d'hiver, les premières chutes de neige, comme c’est beau chaque fois ! J'ai envie de courir, flâner. M’enfoncer dans la neige, seulement parce que c'est la première qui tombe. Sortir de la maison, sortir de moi, faire les premiers pas.

Comme j’aurais voulu sortir aujourd’hui, mais je ne suis pas sortie. J'aurais pu pourtant y aller. Seule. Peut‑être, même avec lui. Je n'ai pas voulu aller le chercher, pourtant il était chez lui.

J’irai une fois avec mon mari ou mon amoureux, n’importe où,, dans la neige qui tombe, dans le monde. ça sera merveilleux !

Aujourd'hui, je suis restée à la maison. J'ai lu, j'ai réfléchi. Il fait bien chaud ici, même un peu fatigant, étouffant. Je devrais sortir quand même.

Hier matin, je me suis apaisée, j'ai décidé de rompre avec Simon. Pour le moment, pour une semaine, puis... Je supporterai très bien d'être sans compagnie. Je n’ai même plus pensé, qu'il pourrait me manquer, lui aussi. À midi, nous avons commencé à en discuter. Je suis devenue toute bouleversée, je tremblais même. “Que va‑t-il se passer s'il accepte vraiment ma proposition ?”

Et il s'en est rendu compte.

J’aurai été forte et froide si je ne m'étais pas aperçue d’un coup qu’il avait de la fièvre, pourtant je savais déjà qu'il n’était pas bien. D ’un coup, j'ai eu pitié, et chez moi, cela vainc beaucoup d’autres choses. Je me suis rendu compte que je l'aimais... comme j’aime ma meilleure amie. Mais de trembler comme cela pour ne pas le perdre ! Non, il ne s'agit pas de ça. Et je ne suis pas jalouse, non, pas du tout. Comme ce serait bien si j'étais un garçon ou alors lui une fille et que nous étions amis. Vraiment ?

Je l'ai raccompagné à la maison et nous avons déjeuné et continué notre discussion chez lui. Je lui ai dit enfin clairement, intelligiblement "non" (je ne deviendrai pas sa maîtresse). Avant ou après cela, je ne me souviens plus, il m’a dit qu'il m’aimait tant qu’il n'arrivait pas à se décider à me quitter définitivement.

Hier je me suis rendu compte moi aussi que je l’aimais davantage, j’étais beaucoup plus attachée à lui que je ne le croyais. Je suis très surprise. Je ne comprends pas. J’en suis arrivée là. Je le lui dirai, mais bien sûr, pas comme ça. J'ai fait plein de trucs que je n'aurais pas faits si je m’étais rendu compte qu’il me plaisait tant que ça. Alors, j’aurais été beaucoup plus retenue. Je vais l'être de nouveau, je l’espère.

26 novembre 1957

Je n'ai pas écrit depuis longtemps, pourtant il y aurait eu de quoi. J'ai eu tant de problèmes et tant de choses se sont passées en moi. Et autour de moi. Il y a quand même des choses qu'on ne peut pas décrire. J'ai peur qu’on le lise. Tant qu’il ne s'agit pas de moi, d’accord, je me tais. Mais dans ce cas, il s'agit de moi.

Aujourd'hui je suis satisfaite et heureuse… parce que je vois que je suis faite d'un bois qui réussit à vaincre les difficultés.

Hier à midi j'étais encore malheureuse, somnolente, détruite, ayant mal à la tête, mal à la gorge, je croulais sous des problèmes difficiles à résoudre. Je suis malade ! Je suis seule ! Etc. J’ai fait une sieste de deux heures. Lonci est passé et nous avons parlé, il m'a escortée jusqu’au cinéma. J'ai vu le très beau film « l’Odyssée », revenue, je me suis couchée et endormie aussitôt.

Ce matin, je me suis réveillée plein d’élan : au travail ! Je suis partie résoudre, parler, dire, appeler, demander. J’ai agi. Dans une heure, je repars à l’attaque. Je me suis vaincue ! Je ne vais pas me laisser battre ! Je ne suis pas de ce bois-là. Je serre les dents, les poignets, je souris, je chante et j'attaque ce qui est difficile. Je n'hésite pas, je n'ai pas peur, je ne m'arrête pas au milieu du chemin. Comme si j’étais à la montagne en excursion, il faut continuer.

Je me suis souvenu de la chanson “à travers les monts et vallées” que je chantonnais à Kolozsvàr à douze ans, pendant que je montais, difficilement, ma bicyclette au deuxième étage. Je suis très heureuse d’avoir découvert en moi ce trait de ma personnalité. Je crois l’avoir hérité de mon père - il est fort, résistant, lui aussi. Même maman, quand on a besoin d’elle, montre souvent ce dont elle est capable.

Hier soir, Lonci m'a loué les autres filles du groupe : Anca et Victoria. J’aimerais bien savoir ce qu'il raconte de moi aux autres. Il m'a aussi parlé de Grigore. Et de Simon. D'après lui “Simon est trop bon, il ne peut pas refuser quelqu'un” Il m'a surprise. (Il s’agissait en réalité de son comportement envers les autres femmes, mais il le disait en général). C'est vrai, je suis arrivée depuis un temps à ne voir que les défauts de Simon, pourtant il a aussi un tas de qualités.

15 novembre 1957

J'ai beaucoup aimé le livre de Sàndor Màrai "Un jeu à Bolrano". Époustouflant, énorme. Bien sûr, mon romancier préféré reste toujours Jókai, tous ses livres de son premier à son dernier, (il en a écrit 100), on ne peut pas s’en lasser, ne pas les aimer.

Je suis en crise, je n'arrive plus à étudier et je me réfugie dans la lecture, la musique, le sommeil. Il faut m'en sortir, au plus tard lundi matin. Je peux me permettre de me “laisser aller” encore un tout petit peu. Mais ensuite : fini !

14 novembre 1957

Est-ce toujours comme ça : on t'aime, tu en aimes un autre, et lui, une autre? Quand aurai-je un amour réciproque ? Désir, plaisir. Pendant quelques jours, mon cœur battait sur un nouvel air : Grigore, Grigore. C’est déjà passé. Il n'y avait aucun espoir. Pourtant, il le méritait, il est bien, masculin, sérieux et honnête. Samedi soir, quand j'ai dansé avec lui, il ne m'a même pas serré la main un peu plus. Quand même il m'a bouleversée, je tremblais. Lui, il s'est comporté comme il faut, comme il sied à un ami de Simon. Pourtant moi, à ce moment-là, bêtement, j'aurais voulu qu’il fasse autre chose. Mais ainsi c'est mieux. De toute façon, il est plus jeune que moi d’une année.

Après le dernier samedi Simon s'est comporté comme un agneau et puis il s’est enivré. Il ne sait pas que faire pour me faire plus de plaisir. Il m'a dit qu’il était heureux déjà de me voir. Mais que faire. Il ne m’intéresse plus. C’est comme ça. C’est fini.

Quand viendra enfin le Vrai ? Un grand amour, ou au moins, un amour réciproque. Julie, rien ne vient tout seul. Il faut aller au devant. Je dois sortir en société de plus en plus. J'ai commencé à apprendre à jouer au poker, mais je dois trouver avec qui m’exercer.

Il fait agréablement chaud, je supporte mal le froid. Je dois vraiment recommencer à étudier. Mais ça marche péniblement ce soir. Que c'est beau ce que j'entends à la radio ! Je le connais, c'est quoi ? Un pot-pourri de Grieg.

8 novembre 1957

À mon avis, si quelqu’un veut paraître plus qu'il ne vaut, il paraîtra moins. Seul celui qui se sent amoindri veut paraître différent, n’étant pas content de ce qu’il est. Moi, je ne veux jamais paraître mieux, différente de ce que je suis, ma devise est : "je suis ainsi". Si on me prend telle que je suis, bien, sinon tant pis. Je suis contente comme je suis, (et cela est extrêmement important).

Les garçons de la bande à Simon, seuls, sont pas mal, mais ensemble ils veulent être mieux que les autres, s’imiter l’un l’autre, et à cause de ça, ils deviennent insupportables.

Aujourd'hui Radu, l’ingénieur rencontré en excursion, est venu me voir, je crois qu'il est amoureux de moi. Pourtant, il a deux enfants et une femme, je n’enlève pas son mari à une femme et, de toute façon bien qu’il soit intéressant et intelligent, il ne me plaît pas comme homme. Je le plains, je crois que c’est un chic type et le fait que je lui plais, me donne confiance en moi.

Hier soir, huit garçons sont venus chez moi : Marcel, Thune, Mircea, Grigore, Stéphane, Lonci, Monel, Simon (ils n’ont pas beaucoup de places où aller en groupe). Ils ont joué au rami et au poker. Ils m'ont demandé d’y participer, mais je n'avais pas envie. Ils voulaient m'apprendre à jouer au poker. J'ai finalement regardé Lonci jouant. Stefan m'a aussi appelée près de lui, mais je n'ai pas voulu quitter Lonci qui se vexe vite.

Ce groupe est très bien pour moi, j’apprends comment il faut se comporter parmi beaucoup de garçons. C’est très important. J'apprends facilement. Au début, je ne me suis pas sentie bien parmi eux, j'étais embarrassée. Hier j'étais déjà tout à fait à l'aise. Je suis fière d'être une bonne hôtesse, une bonne maîtresse de maison, j'ai l'ambition de l’être, j'aime recevoir. J'espère qu'Eugène ne s'était pas fâché ce matin, quand j’ai dû le mettre dehors, en réalité il était passé juste pour me rapporter des disques.

5 novembre 1957

J'arrive de chez Marie.

Simon ne mérite pas la chaleur que je voulais lui montrer, il m’a fait faux-bond de nouveau. Encore une fois il avait “à faire”.

La discussion avec Marie était très intéressante. Elle divorce. Elle me l'a raconté sans s'arrêter durant quatre heures. Mais pour bien la comprendre, il fallait que je lui tire les mots un à un.

Elle m’a dit aussitôt qu'elle divorçait.

Elle n'aime plus son mari. Pourquoi ? Elle ne savait pas. Ils sont mariés depuis un an et demi et ils se sont bien entendus, sexuellement. La vérité est qu'elle s'est mariée à cause d’Eugène qu’elle avait beaucoup aimé. Elle a beaucoup souffert de leur séparation. Quand elle a vu que Dan l'aimait, elle a pensé qu'elle ne devait pas l'aimer trop et elle s'est mariée. Elle croyait sincèrement qu'elle n’allait plus autant aimer. C’était un bon mari. Elle cherchait à me dire ce qui n'allait pas chez lui mais elle ne trouvait rien.

Finalement elle m'a dit : “il y en a un troisième”.

Elle en est amoureuse et l'autre l'aime aussi. Et bien sûr, il est plus "homme", plus sûr de lui, plus mûr... mais aussi plus égoïste. Cela n'est pas important, elle aime celui-là, elle veut celui-là. Alors j'ai compris. Qui ? Elle ne voulait pas le dire. Il a 28 ans. Enfin, j'ai commencé à comprendre. Finalement, elle ne l'a plus caché, mais je ne lui ai pas dit que j’avais compris, du but en blanc. Juste avec de légères allusions.

C'est l'ex-mari de Juliette. Je ne connais pas George, mais à un moment donné, j'ai pensé moi aussi, à aller le rencontrer. On m'avait dit que c'était un garçon bien, on m’avait suggéré qu’il ne serait pas mal pour moi. Nous sommes ainsi. Nous nous ressemblons et nous avons des avis semblables sur des garçons d'un certain type.

Pendant que le mari de Marie était à l'armée pour un stage de six mois, elle est allée deux fois faire des randonnées avec l'Autre, il travaille près des montagnes. Et l’Autre est venu la voir presque chaque dimanche. Qu'ils se soient embrassés, c'est sûr. Elle n'a pas reconnu qu'ils aient aussi couché ensemble, mais je sens que cela s’est passé ainsi. J’en sais rien. Mais ils se sont sentis très fortement unis dès la première excursion.

Entre temps, il y a deux mois, son mari est revenu à la maison. Elle lui a dit quelque chose mais, "pour qu'il ne reparte pas trop bouleversé", elle ne lui a pas tout dit, et surtout, elle n’a pas dit qu'elle voulait divorcer. Elle s'est couchée avec son mari, puis elle a eu honte d'elle même.

Elle reçoit des lettres des deux côtés, de son mari et de l’Autre, encore une vient d'arriver. Quelles merveilleuses lettres ! Marie est devenue toute belle et toute heureuse en me relisant les lettres de George. Elle affirme qu'elle ne regrette pas de s’être mariée, mais elle est heureuse d’avoir écouté ses parents il y a un an et de n’avoir pas aujourd’hui un enfant de lui.

Elle veut divorcer. Dans une semaine, son mari revient et elle va devoir le lui annoncer. Mais demain c’est George qui arrive et ils vont passer ensemble les fêtes. Elle plaint son mari qui l'aime. Elle a peur surtout qu'il ne veuille pas divorcer.

Elle sait qu’elle est devant une période difficile.

C'est étrange, mais je l'ai bien comprise et j'étais d'accord avec elle. Je l’enviais même. J'aurais voulu être à sa place. Pourtant, jugé de l'extérieur, c'est moche : le mari est soldat, elle se sépare de lui difficilement pour quelques jours (c’était ainsi), et une semaine après elle tombe amoureuse d'un autre, elle passe toute son temps ivre de l’Autre. Et davantage. En plus, elle vit avec son mari pendant sa journée libre, ensuite elle écrit aux deux...

Mais la vérité est autre d'après moi : elle vient de trouver le vrai. Celui qui lui est destiné pour toute sa vie. Le partenaire de sa vie. Le VRAI. Alors, rien ne compte plus. Elle doit tout faire pour rester avec Lui.

Pour le moment elle divorce. Puis, elle verra. Mais elle ne peut pas réfléchir longtemps, parce que le garçon n'habite pas à Bucarest et ils ne pourront se rencontrer que rarement - s'ils ne se marient pas vite. Sinon, ils vivront chacun avec d'autres. ça serait la fin. Parce que Marie y met du cœur, comme je le ferais aussi. Le plus sérieux est encore d’agir comme elle est décidée et divorcer ; ensuite se marier avec l'Autre.

Elle ira habiter là-bas, ou alors il viendra à Bucarest. Juliette, la première femme de George, était différente, une femme douillette, elle se plaignait tout le temps, elle a l'esprit vif, affûté comme un couteau, c’est une bonne femmelette, coquette, mais ils ne s'entendaient pas bien sexuellement non plus. La vie à la campagne était trop dure pour une fille gâtée comme elle. Je pourrais réfléchir, philosopher beaucoup sur ce que j’ai entendu ce soir et sur toutes les autres choses qu'elle m'a racontées.

Il se fait tard. Nous avons énormément parlé.

Nous avons classé les garçons, comme ceux de Bucarest et ceux de Kolozsvàr. Depuis lors, tout le groupe autour de Simon me paraît insignifiant. Même Stéphane. Tous. [Ils sont presque tous à l'Architecture comme Marie]. Nous avons conclu qu’un à un ils sont tous bien, mais ensemble... ils ne valent pas grand-chose. Lonci est intelligent mais paresseux, Grigore est un enfant de 21 ans, Stefan joli mais c’est tout, Tucu est intéressant et sportif, mais il ment en disant qu'il est déjà ingénieur, il est seulement en dernière année, Marcel est fin mais paresseux à l’étude, Mircea a de bonnes manières mais imbu. Donc, un à un ils ne sont pas si mal que ça, mais ensemble ! Je vais sortir encore un peu avec eux, puis je chercherai autre chose.

Je suis restée longtemps seule après avoir rompu avec Bert, j’ai appris à ne pas partir avant d’en avoir un autre. Les garçons courent seulement après les filles qui ne sont pas seules, hélas. Mais plus tard, je dois chercher ailleurs. Peut-être partir à Kolozsvàr après avoir reçu mon diplôme comme me le suggère Marie ? Que faire ?

J'ai des frissons, bonne nuit !

4 novembre 1957

Aujourd’hui Alina, Bandi et Édith étaient chez moi, Simon a appelé, lui aussi. J'étais très gentille avec lui. Je ne sais pas pourquoi, ça m’est venu ainsi. Il ne pouvait pas nous rejoindre, tant mieux, ainsi je n’ai pas dû le refuser.

Stefan, un des garçons de hier soir, vient de m'appeler, il veut m’apporter deux pages à traduire du hongrois en roumain.. Viendra-t-il vraiment ? Il aime toujours Tamara, je me suis rendu compte hier comme il souffre. Il faudrait le consoler, mais il ne me connaît pas encore assez pour me parler sincèrement. Pour le moment, on devrait devenir de bons copains. Quelle sorte de filles lui plaisent ? Stefan donne beaucoup d’importance à l’aspect extérieur, aux vêtements, aime les filles sophistiquées avec des manières. Devrais-je être ainsi devant lui ? Je verrai. Ce soir j'ai ouvert mon journal parce que mon cœur bat à ce rythme : Stephan, Stephan. Il est tellement beau - et j’ai l’impression qu'il est aussi honnête et sérieux.

Julie attention ! Qu'avait dit Alina ? Pour le moment, étudie !

Demain, théâtre avec Simon. Avant: se cajoler. Je l’ai planifié. Je commence à comprendre ceux, qui, après avoir trompé leurs conjoints, deviennent beaucoup plus gentils à la maison. Moi rien qu'à y penser, et déjà...