24 octobre 1957
La roue tourne. La vie est compliquée. C'est difficile de savoir ce qui est bien à faire et ce qui ne l'est pas. C’est difficile de choisir. Il s’agit de moi, de départ. Des garçons, les deux.
Sandou me manque
Qu'on soit heureux “juste comme ça”. On ne peut pas tout expliquer. Hier d'un coup, il y a eu des larmes dans mes yeux et en même temps aussi dans ceux de Sandou. Pourquoi ? Parce que je l'aime... toujours plus ? Parce que nous avons été tellement ivres... mais pas du vin. Mes lèvres tremblaient. Et pas de froid. Parce que dans ma pensée, je me suis couchée avec lui, dans ma pensée Sandou m'a embrassé le soir et le matin ma première pensée a été pour lui. Pourquoi ?
Et aujourd’hui j'avais senti comme s’il était près de moi toute la journée, et j'ai été très contente. Heureuse ?!? Il me manque tant. Pourquoi ne m'appelle-t-il pas, ne vient-il pas me prendre ? Je voudrais le revoir, aujourd’hui. Mais je ne le verrai pas. Alors quand ?
Je ne vais pas commencer à être encore une fois amoureuse ! Pourquoi pas ? Que m’arrive-t-il ? Qu'importe, c'est un sentiment agréable.
Jusqu'à aujourd’hui, je ne devais pas y penser, tout marchait sur les rails, mais d'un coup les roues se sont secouées. Je suis arrivée devant un carrefour de routes, un chemin détourné. Le prendre ? Où mène-t-il ? Peut-être, ce détour me mènera à travers monts et vallées finalement sur la route d'où je suis partie. Mais plus tard. Ou bien, me mènera-t-il ailleurs ? Sur une meilleure vue ? Le prendre ?
Jusqu’à maintenant je ne me suis pas rendu bien compte, c'est seulement après ma discussion avec Alina que m'a frappée subitement tout ce que mon départ peut signifier pour moi. Depuis, je n'arrive même pas à travailler. Pourtant il le faut. Et encore bien. Jamais encore, je n'ai travaillé si difficilement qu’aujourd’hui. Je suis allée à l'Institut quand même, mais c'est vrai, je n'y suis pas restée longtemps.
Puis avec Sandou. Il m'a appelée et m'a apporté des fleurs ! Nous nous sommes promenés dans ce beau parc et je lui ai dit plein de choses agréables et il m'a répondu avec plein de choses vraies désagréables. Je suis revenue non plus pleine de bonheur et tremblante, mais indifférente. Le lendemain matin je suis furieuse. Je lui montrerai !
Et je lui ai montré. J'ai été d’abord chez une bonne coiffeuse, mais du théâtre je suis rentrée directement à la maison. Et qu'est-ce que j'ai obtenu ? Il ne s'est même pas retourné. Vraiment, je ne le reconnais plus. Pourtant je croyais le connaître. Parfois il me parait (parfois ?) beaucoup plus intelligent que je ne le croyais.
Je me souviens, Simon aussi a été insupportable quand j'ai eu fortement envie d'être gentille avec lui. On ne peut jamais être de la même humeur, chanter sur le même ton ? Toujours la balance, quand l'un est en haut, l’autre tire en bas ? J'ai appris aussi qu'il n'est pas bon de parler du passé, est-ce universel ? Tout ça me chagrine, me blesse.
Que ferais-je de mes journaux ? J'avais l'intention de les donner ou les lire avec mon mari pour qu'il me connaisse. Est-ce bien ? Je dois encore y réfléchir. Pourtant il serait si bon de s’ouvrir ...
Le portrait d’une femme de Goya, Venus et Cupidon ou La Dona Desnuda de Velazquez m'ont beaucoup plu, plus que toutes les autres peintures de livres reçus et hier. J'ai vu hier le film Le Don Paisible par Gerasimo (d’après le roman de Solohov). Ce qui est bon, est bon.
Sandou Ilan Sandou
Finalement, il paraît que je sais être assez légère, pourtant Ilan ne me plaît pas spécialement. Sandou - Ilan - Sandou.Surtout Ilan[1]
Les mots comptent, surtout si je sais la vérité derrière eux [et en plus, Ilan est juif, il m’avait dit qu’il vaut mieux émigrer. Ce n'est pas bien de se décider ni d’agir trop rapidement, sans réfléchir longtemps et profondément. Probablement tous partiraient, s’ils osaient ou pouvaient et surtout les plus intelligents.
Il paraît que ce n'est pas seulement aux hommes que l'amour donne des ailes, quand ils sentent qu'on les aime, ce n'est pas seulement le contentement physique qui compte et l’entente, comme disait Cernasevski, mais...
Avant-hier, Sandou a déclaré : aujourd'hui c'est mercredi, on se verra seulement dimanche, je ne t’appellerai pas avant. Hier, il savait que j’allais être au travail être toute la journée et il m'a appelée là-bas l'après-midi uniquement « pour te dire : je t'adore ! » Ce n’est pas tout a fait « je t’adore » pourtant c’est près.
Et aujourd'hui, je me suis réveillée pleine d’inspiration.
Il paraît donc, que ce n'est pas seulement les poètes et les écrivains qui peuvent avoir de l'inspiration, mais les chimistes aussi. Je sais donc écrire non seulement des poèmes, mais quand j'ai de l'inspiration aussi un rapport de chimie. Je viens d’écrire 18 pages par cœur, sans m'arrêter, de 8h à 14h. Ensuite je n'en pouvais plus, bien que je n'aie pas encore terminé. Je continuerai demain, ou une autre fois. Je suis très heureuse parce que je ne croyais pas que la chimie puisse m’intéresser tellement, me passionner, qu'elle m’inspirerait autant. Mais il s’est avéré que si.
Et bien sûr - bien sûr? - je suis ravie de moi-même. Je ne sais pas si j’ai raison de l’être, si ce que j’ai écrit est parfait, mais je l'espère. La vie est compliquée et quelle bête raffinée je suis. Je ne mens pas, et pourtant je ne dis pas la vérité non plus.
Me laisser embrasser par l’un puis par l'autre !
Je ne m’en croyais pas capable. Jusqu’à la dernière minute j'ai été curieuse, le pourrai-je ou non ? Et je l'ai pu !Évidemment, je ne laisserai plus Ilan m’embrasser, il m'est encore trop étranger, il faudra d'abord qu'il tombe amoureux de moi ou me laisse en paix - en plus, il m'est resté un mauvais goût - un souvenir somme toute désagréable. Mais j'ai appris une façon tout à fait nouvelle d’embrasser qui m'a énormément excité le coin gauche de la bouche... Et ensuite, ceux de Sandou ne m'ont pas paru mal du tout, il m'a plu davantage.
Il semble que tout le monde a un sixième sens, Sandou vient de me parler d’exclusivité : "ces lèvres sont seulement à moi". C'est curieux, je n’éprouve plus le sentiment qu’il m’est étranger comme à la fin du mois. Bien sûr, ceci ne veut pas dire encore grande chose.
Ces temps-ci je me sens mieux. J’étais dans un état horrible pendant que je réfléchissais et pensais continuellement à notre départ. Bon, on verra ce que cela va donner. Je suis curieuse. Heureusement souvent, même quand c’est moi qui suis en train de cuire dans le pot, je peux regarder avec la curiosité du chimiste, que sortira‑t‑il de ça ? Ce qui m'attriste, me soucie et me torture, ce sont des affaires sérieuses, mais quand je pense combien de personnes en sont préoccupées et en parlent, les mêmes problèmes me paraissent presque amusants, ‘vus de l’extérieur’.
J'ai entendu déjà beaucoup de points de vue, je voudrais connaître celui d’Édith. Il paraît que personne ne peut échapper à son origine, sa nation, même si à partir de sa naissance on a été élevé autrement. Moi je me sentais toujours plutôt protestante et hongroise. Je viens de me rendre compte que je suis quand même juive. Mais toujours hongroise. Il parait, je le crois aussi, qu’il vaut mieux écouter les plus sages et les croire, même si tu n’es pas encore tombée dedans.
-Tes mains sont sales ? fais attention, mon pull jaune va se salir ! crie Marie.
-Et alors ? Qu'il se salisse ! On le lavera, lui répond-il.
Mais après quelques secondes il a retiré sa main et jusqu’à la fin a tenu le bras de Marie avec attention pour ne pas salir le pull.
S’il savait combien je le connais ! Je souris ironiquement : je me suis rendu compte qu’il n'avait pas trop bonne opinion de moi. Quelle patience il a : il écoute Marie rouspéter, “ne dis pas, fais attention, ne fais pas ça” etc. et ne lui répond même pas.
C'est bon d'être un peu folle. J'ai médité hier qu’heureusement je ne suis pas une 99 ou 100 % comme maman. Mais environ 85 %. Cette petite légèreté est très bonne pour moi.
Je suis probablement trop enchantée de moi, tant pis (quand la semaine dernière j'ai été mal dans ma peau, je n'ai pu écrire). Mon stylo a disparu. Où ? Je l'ai retrouvé.
J'ai commencé ce cahier, il y a un an. Je viens de le feuilleter.
Il paraît que cette année ne s’est pas passée pour rien, elle n’a pas été vide.
Il y a une année j'ai écrit pour la première fois sur George. Je suis constante. J'écris encore sur lui. Au moins, je peux discuter avec lui à travers mon journal. Pourquoi Édith n'arrive-t-elle pas! Alors j’arrêterais ces bêtises. Mais ça me fait du bien de les noter au moins.
Beaucoup s’étonnent quand je leur dis que j'écris un journal, mais cela me fait tant de bien d’écrire. Et c'est si intéressant de relire le passé. Que de choses me sont arrivées cette dernière année ! Alors, j'écrivais seulement, j’ai réussi mes examens.
Que faire avec mes journaux, si j’émigre ?
C'est risible, mais je jure, ceci est mon plus grand souci. Parce que je suis dedans et aussi mes années passées et pas seulement du papier rempli. Je n'ai pas trouvé encore un moyen intelligent de les emporter avec moi. J'ouvre mon journal n’importe où et c’est comme si c'était aujourd’hui : la blessure me heurte comme un couteau ; ou je me sens toute chaude, fière ou satisfaite, curieuse ou satisfaite, tout comme je le sentais alors. Probablement, parce que c'est encore frais. C’est possible, je le ressentirai ainsi aussi après plusieurs années.
En réalité, c'est bien ainsi : vivre dans le présent et dans le passé et ne pas attendre de châteaux en Espagne de l’avenir. Au moins espérer un peu, le cœur saignant, quelque part tout à fait profondément. Parce que sans ça on ne peut pas.
Ce soir, j'ai été très heureuse. Pensive. Contente.
[1] Je suis de nature monogame, mais cette fois, je me suis laissé embrasser par Ilan dans un petit parc vide et il embrassait si bien : je me rappelle encore, après tant d’années ce que sa langue sur le coin de ma bouche a provoqué en moi. Plus tard, je me suis demandé « qui l’a envoyé à moi, était ce pour me questionner, pour savoir mes intentions sur l’émigration ? [2] J’utilise des parenthèses droites, pour ce que je n’osais pas écrire, alors.
30 septembre
Aujourd'hui c’est comme si une barrière s’était levée entre nous : je suis devenue une statue de marbre d’un coup. S'en est-il aperçu ? A-t-il préféré l’ignorer ?
Mais le mari de Marthe ? Il n’est pas juif non plus, mais ‘Goj’, pourtant... (1)
Il faut force et volonté pour se décider à un pas si important. Mais mieux un... Il est possible que ce sentiment de différence n’effacerait pas ce qui est déjà entre nous. Pourtant il m’a dit seulement la vérité et ce n'est pas sa faute s'il pense ainsi. Mais ce n’est pas ma faute non plus. Je crois que c'est la fin entre nous. On verra...
(1) et aujourd'hui, plus que quarente années plus tard, eux, ils sont toujours ensemble
27 septembre 1958
“Honte” Bien que je ne sois pas faussement prude et j’essaie de l’être très peu, en réalité je suis très pudique à l’intérieur. Souvent j’ai honte même d'une pensée et je ne la poursuis plus. Il y avait un temps où j’aimais entendre les confidences des autres, c’est fini, je ne pourrais même plus écouter des détails intimes.
“Blessé, se venger” Il y en a qui ne réagissent pas quand on les heurte, même si cela les fait souffrir, ils pardonnent ou oublient. Il y en a qui n'oublient pas et se vengent, tôt ou tard, quand ils en ont l’occasion. Je souffre quand on me blesse, mais je ne suis pas rancunière et la plupart du temps je ne romps pas si par ailleurs cela m'intéresse. Sinon je l’évite. Mais même si en apparence je passe à autre chose et ne me venge pas, quand on m'a fait du mal, je ne peux jamais l’oublier au fond de mon cœur. Même si je le voulais. Et de temps en temps je me souviens : il a fait ça ou il a dit ceci . Et, quand je veux me faire une opinion sur lui, je me le rappelle. Je suis ainsi.
“Pas jalouse du passé” Je ne me souviens plus de ce que je voulais dire avec ceci. J’étais jalouse du passé de Simon. Je ne suis pas du tout jalouse de Sandou. Je ne comprends pas ce que j’avais voulu dire. C'est donc mieux d’écrire ce qu'on pense et sent quand cela arrive clairement et pas seulement en style télégraphique.
Tout va bien autour de moi
26 septembre
Je n'ai pas écrit depuis une semaine, pourtant que de choses se pressent dans ma tête. Combien de fois me suis-je préparée écrire ! Imagine-toi d'abord, en même temps, ou plutôt, l’un déplaçant l’autre, quatre garçons me trottent dans la tête. Le cinquième, je ne me rappelle que rarement, il m'a promis de m’apporter un livre sur Goya.
1. Ma folie avec George a duré seulement jusqu’au 23 septembre, mais c’était sérieux. Je suis même allée chez le coiffeur. Pour le moment, il m’indiffère.
2. Avant-hier d’un coup, j’ai eu envie de revoir Simon et hier je suis presque montée le voir, mais le soir c’était déjà fini, et aujourd'hui, quand il est venu à notre laboratoire, il me paraissait familier mais tout à fait indifférent. Il ne m’intéresse plus comme garçon, seulement en copain.
3. J’étais ennuyée qu'Ilan ne m’appelle plus jusqu’à aujourd’hui, mais ayant appris qu’il avait été malade, je suis tranquillisée. J'attends la suite.
4. Sandou. Je pense à lui encore et de nouveau. C'est un problème permanent, pour le moment. Qu'est ce qui va en sortir ? Samedi, je serai avec lui, j'ai décidé que nous irons voir la pièce de Rostov, En cherchant le bonheur. Il fait un temps magnifique. Il faudra que nous allions dimanche au lac Snagov. Que la vue d'ici est belle !
Ensuite, le grand dilemme : demander ou non notre départ ? [de Roumanie] Pourtant je crois que cela va se passer comme mon père le veut, [nous allons demander officiellement le droit d'émigrer]. Que se passera-t-il? Ce qui est arrivé à Villi, le collègue de papa, m’avertit et m’inquiète [Après qu’il a demandé le permis d’émigrer, ils l’ont mis dehors de son travail, du parti, etc. etc.].
Pourtant je suis très contente maintenant de tout ce qui est autour de moi : Mon travail est agréable ; en réalité je fais dorénavant des recherches sur ce que je veux. Je réussis enfin à avoir de bonnes relations avec mes chefs et mes collègues aussi. On me laisse déjà travailler comme ingénieur, dans un domaine que j’aime et que je connais. Je vis bien. J'ai tout. J'ai même des garçons pour flirter. J'ai du temps libre. J'ai fini l'université et l'examen d'état est encore loin. Il fait beau. Ce pays est beau et il y a beaucoup à voir.
Bien sûr, il y a aussi des problèmes. Par exemple, ma période de tranquillité est terminée. De janvier à fin août j'étais détendue. Je suis redevenue femme, grande fille et je suis toute bouleversée. Quand même, 24 ans sont 24 ans.
Combien de temps vais-je tenir encore, comment vais-je me comporter ? Je sens tout le temps ou au moins souvent un manque. Il n’y a rien à y faire.
Bon, je recommence à étudier avec enthousiasme.
Resterai-je vieille fille?
19 septembre
Honte. Heurt. Vengeance. Ne pas être jaloux du passé.
C’est trop tard, déjà, à lundi[1].
22 septembre
Depuis une demi-heure, j’hésite, je n'arrive pas à me décider à écrire. Pourtant j’aurais de quoi.
D'abord, j'ai fait la connaissance de George "en personne". Hélas, il a une voix très agréable et il est même mieux qu’en photo. Je n'ai pas réussi à trouver en lui quelque chose qui ne me plaise pas. Il est même sympathique. Marie est passée me le présenter, leur visite d’une heure a réussi à me faire mal. Ou du bien ? George ressemble à Szilàrd, (le mari d’Éva) aux garçons du Budapest (le seul que j’aie connu là.) Je n’irai pas au-dessous ! Mais alors resterai-je vieille fille ? Je ne trouverai pas quelqu'un comme eux (qui sait.) Bien sûr, George est tabou. De toute façon, dangereux. Si je le rencontrais plus souvent, peut-être lui trouverais-je des défauts, quelque chose qui me décevrait. Je n’en crois rien, hélas. Je comprends maintenant mieux Marie, divorçant de son mari.
Eh, qu'est-ce qui arrive avec ce stylo, il m’énerve.
En réalité je voulais écrire sur l'excursion. Dihàn, Malaest, le pic Omul et la Vallée de Cerf pour redescendre. En montant j’étais assez essoufflée, mais la descente était très belle et agréable. Déjà dans le train vers la montagne, j'ai réussi à trouver dans notre wagon un copain de travail avec qui nous avons ensuite marché. (C’est ainsi que j’ai fait la connaissance de Sandou.)
J'ai cru que j'avais envie d'écrire, mais non. Tant pis.
Cette visite m'a probablement trop bouleversée, je n'arrive pas à penser à autre chose. Une autre fois.
Julie, aie de la jugeote !!!
[1] Première manifestation "macho" de Sandou: à la sortie du parc, il n'a pas accepté que je l'embrasse... je ne voulais même pas m'avouer la honte provoquée par son refus 'ca ne se fait pas" (en fait, ce n'était pas lui qui l'a initié)
Presque...
17 septembre
Je ne sais pas ce qui m’arrive. Depuis hier, tout m’est si indifférent, le monde paraît gris. J’ai mal au ventre. Je n'ai plus envie de rien, je ne veux voir personne. Comme si un brouillard noyait tout ce que je fais. Même mes recherches, pourtant je les aime et je les fais avec plaisir. Hier, je ne savais pas encore ce que je ferais, mais ce matin j'ai enfin trouvé et je l'ai aussitôt réalisé, en mettant en route une nouvelle expérience.
Je crois qu’aujourd’hui, je ne pourrais même pas être malheureuse.
La ruse bien, par exemple, mardi à l’institut, pour faire connaissance avec George je me suis promenée avec une brosse devant la porte de son laboratoire. Aujourd’hui même George ne m’intéresse pas. Ni même quand Ilan m’ait rappelée, pourtant c’est agréable qu’il ait pensé à moi.
À ne pas parler de Sandou. Je n'arrive plus à me comprendre.
D'abord c'est étrange que sur Sandou je n'ai pas réussi à écrire, je n'ai pas eu envie d’écrire. Ni, après avoir été à l’appartement de sa sœur et ce qui est arrivé là‑bas [1], après quoi pendant quelques jours, il venait et revenait tout le temps dans mes pensées. Je me disais pourtant : je ne vais pas t’appeler. À ne pas parler, non plus, de la semaine après qu'il m'ait embrassée la première fois, quand je n'ai pas réussi pratiquement à penser à rien d'autre.
Ni de ce dernier dimanche quand j'ai voulu moi aussi, et j'ai presque fait l'apprentissage.
Quelle bonne sensation de pouvoir avoir confiance en quelqu'un qui ne le réclame pas - au contraire, ça ne lui vient même pas à l'esprit. Pour quelqu’un du dehors, ça aurait été très suspect : jusqu'à quatre heures et demie du matin, seuls nous nous sommes embrassés sur le lit sans lumière... et c'est tout ? Et pourtant, je me souviens même de son mouvement quand il a tiré et remis en place mon pull un peu remonté dans mon dos.
Enfin quelqu'un qui me voit belle.
Enfin quelqu'un que j’embrasse aussi.
Mais est-ce que ça m'a plu ? Était-ce seulement par curiosité, apprentissage ? Ce n’est pas possible ! Je l'ai désiré autant que lui. Après que mes lèvres ne me brûlent plus, je me suis dit que peut-être je ne suis pas assez sensible. Alors pourquoi ai-je continué, encore et encore; et je l’ai embrassé moi aussi.
J'ai appris aussi que la pièce de théâtre qui parlait du parfum des baisers secrets et du premier baiser et du dernier baiser, avait raison. Ils valent plus que les autres. Je n'arrive plus à me souvenir de tout, seulement de quelques détails, mais c'était vraiment agréable. Il ne m'en est pas resté un bon arrière-goût, mais pas un mauvais non-plus. J'en aurais eu trop ? Je ne comprends pas. Et hier, quand il m'a embrassée ça ne me plaisait plus du tout et j'étais tout à fait incapable de lui rendre ses baisers. Je n'avais d’autre souhait que de nous séparer et me coucher, dormir.
C'est aussi vrai qu'hier, l’acteur principal m'avait ennuyée à mourir et que j'avais sommeil déjà au théâtre. Pourtant en revenant, le geste de Sandou m'a touchée (il a jeté sa cigarette tout de suite après mon observation sur le goût de sa bouche) mais...
Demain Eugène va passer me voir et vendredi, je rencontrerai Ilan. Mais tout m'est si indifférent. Je devrais me faire coiffer, demain. Pourquoi pas aujourd’hui ? Je crois que j’ai quand même un problème avec mon ventre. Est-ce possible que je ne puisse plus supporter Sandou ? Je n'étais pas amoureuse dès le début, mais sentir une répulsion, ce n’est jamais arrivé jusqu’ici. Malgré tout, je viens de lui donner un rendez-vous. Pourquoi ? Qu’arrivera-t-il de nous ? Je sais me taire, mais mentir non.
[1] Nous avons regardé le feu de la cheminée, tout nus, sans nous toucher: Sandou a tenu parole.
Photo en costume de bains
Photo à la piscine de bord du lac fait par Sandou. Ici je suis en costume de bains, mais chez moi, c'était tout habillé que nous nous sommes embrassés, pratiquement toute la nuit. Mon père était en voyage d'affaire, j'ai donc osé à l'emmener dans ma chambre, qui était près de l'entrée.Jamais plus, je n'était pas embrassée tant, sans "plus" : quatre heures juste à la bouche. Et quand, par l'enthousiasme et mouvement, mon pull a revelé un peu de ma peau, il l'a tiré de nouveau vers en bas. Au point, que je pensais en moi qu'il exagerait. Mais il voulait probablement "prouver un point" ou alors, m'habituer à lui.
14 septembre
Ce n'est pas moi qui ai voulu que la soirée d'hier soit ainsi. Mais elle m'a réussi. J'ai de la compassion pour Simon, mais je ne regrette pas la façon dont je me suis comportée. Bien, comme il le fallait.
Ce soir, Sandou arrivera seulement à sept heures, je l'espérais plus tôt. Et Ilan, me téléphonera‑t‑il ? Hier je me suis comportée d'après les livres et aussi après les conseils de Vasiliu et mon inspiration. Tout a réussi comme je l'ai voulu. Je n'ai pas réussi à parler avec Simon, mais ceci n’aurait pas collé avec le reste du plan.
Lettre de ma mère à son amie de Budapest
Ma chère amie Annie, le 14 septembre 1958
Je réponds à tes questions. Nous espérons toujours pouvoir partir. Julie lit déjà aussi en anglais, presque aussi bien qu’en français. Si on ne partait pas d’ici le printemps elle se marierait avec ce garçon. Elle compense avec ceci son exclusion de ses études et son travail.
Le garçon - comme je l’ai écrit déjà - lui faisait la cour depuis longtemps déjà, il n’a pas les défauts pour lesquels j’ai tellement souffert dans ma vie.
Maman et Papa sont partis depuis le 17 en Israël et nous attendent là-bas.
Pista travail dans une coopérative chimique.
J’espère que les chaussures orthopédiques m’aideront, me permettront de marcher. Je suis mieux nerveusement, mais l’humeur est pire. Je supporte à peine cette situation,
Je t’embrasse,
Katinka