Courage, Julie!

7 janvier, 1994

Je suis entrée dans ma 60ème année.

Pendant que j'écrivais la dernière fois, Trash demandait mon départ de Cnam. « C'est un consensus général », me dit–il.

Je m'attendais à cela, mais c'est quand même un choc. Ça ne va pas se passer comme il le veut, doucement, en prenant ma retraite anticipée et en disparaissant, m'effaçant. Au moins, ils devront me mettre au chômage et ils seront obligés de me payer un certain temps, plus que si je prenais ma préretraite. Ensuite je trouverai une autre chose intéressante à faire.

Depuis, je commence à mieux voir. Qui l'a provoqué et qui ne l'a pas fait. Ce qui l'a précipité et ce qui pourrait l'empêcher. On verra. L'important est que je ‘joue cool’, ce que j'ai fait depuis... à la surface. Mais c'est là que c'est le plus important.

Ils ne pourront plus m'isoler, je n'ai plus rien à perdre ! J'utiliserai tout et tous pour essayer de rester encore trois ans. Si je réussis, bien, sinon - je sais que le sort sait certaines choses mieux que moi et qu'il peut même les tourner à mon avantage. L'important est de nous occuper mieux de notre santé, de rester actifs et surtout, pas angoissés.

Poilu et ses amis veulent reprendre le pouvoir, ils jouent les diverses personnes qui les gênent les unes contre les autres. N’importe qui perd alors, eux, ils gagnent. C'est ainsi que je le vois maintenant. On verra si mon estimation de la situation est bonne ou erronée.

Je dois préparer mon cours d’AppleScript pour 26 janvier, continuer l'analyse, écrire ce que je sais, ce que j'ai fait depuis que je suis ici et décrire les nouveautés. Et les faire SAVOIR. À beaucoup ! OUI. La caisse de résonance va sonner de nouveau!

Il y a des gens contre, il y a des gens pour et il n'y a pas du tout un "consensus général"! Jouer froidement, calmement, bien me renseigner et "faire des propositions positives", ceci a plu même au directeur. Le reste, on verra. De toute façon, je suis un tout petit pion dans ces jeux. Et tout le monde, pendant le cours, hier et aujourd'hui, a apprécié ma théorie de ‘tout Service est différent et a droit à un traitement personnalisé’ (c’était le logo de bip aussi).

Une lettre reçu fin d'année

Pendant que j'étais seule à Paris la fin d'année 1993, mon mari était à la montagne et neige avec une classe des étudiants. Voilà son lettre vers moi.
Ossois, mercredi après-midi

Ma très chère femme,

Enfin une demi journée tranquille. J’aurais pu aller faire une ballade à pied, mais j’ai un petit problème au genoux droit, suite à ma dernière chute de ce matin, une seule dans la matinée car j’ai été très prudent.

Ce matin à 8 h, une demi heure d’exercices dans le Mezzanine, une splendide salle avec baies panoramique sur toute la vallée. un peu dur, surtout pour les exercices au sol, ainsi je suis tombé sur le cul en dernier lieux. Maintenant cela va beaucoup mieux, c’est le genoux qui proteste plus que le dos.

Partout c’est formidable et très sympa. Demain matin on va faire du Skating, avec des skis spéciaux, plus courts et plus larges, avec lesquels on peut godiller à volonté!!! Seulement la moitié, les autres vont faire de l’entraînement en pleine neige.

Hier, ski toute la journée, 9h 15 à 18 h 15 avec une pause d’une demi heure pour le déjeuner, un chalet du parc de Bessons. On est monté jusqu’à Bonneval/Arc, au fin fond de la vallée, jusque le dernier village au pied de l’Pserau. Village fantastique, vieilles maisons datées, 15e ou 16e siècle, fermes Savoyardes avec balcons couverts - café à l’auberge du coin : une trompette, deux ténors et une clarinette, l’orchestre de Jars du coin. Une salle au sous-sol, intitulé Salle de Jeux, avec une table de billard au centre et éclairage rouge très réduit : jeux de mains, complète journée Dame du groupe : jeux de Villains, je vais pas le dire.

Le démarrage a été assez timide et prudent, le temps de retrouver les réflexes, et de me souvenir de la dernière fois (j’en ai fait à Montréal, dans le Parc Royal qui domine la ville et les deux Universités, Montréal d’un côté et Mac Guill de l’autre - et c’était il y a 16 ans l’année des Jeux Olympiques, et de Nadia Comaneci. Il y avait de 1m50 à 3 m de neige selon les endroits et j’en avais bien profité pendant trois semaines.

Mais c’est bien loin ; et j’ai quelque mal à retrouver les réflexes et surtout les altitudes. Avant, il faut remonter très loin à un Séminaire à St François de je ne sais quoi, où j’avais fait un malheur avec mon modèle des Micro Automates, abrégé bien entendu en Micromates, et avec celui du Plag Gromed systèmes classiques, et là je n’en avais fait qu’une après-midi.

Ici le temps se couvre, pour la première fois depuis lundi, temps magnifique jusqu’ici. J’ai bien fait de rester au bercail; j’ai fait une demi-heure de piano, comme lundi matin, le piano est assez bon, aussi aigus assez durs. Je viens de faire une heure de piano en plus, Mozart, Chopin, Bach, John Lenon, Bartok. J’ai vraiment besoin de travailler encore!

Comme élèves, c’est assez mitigé, certains très sympa mais peu m’aident et absence à peu près totale de demoiselles aux cours, chaque soir de 17 h 45 à 19 h avant le dîner. Comme on m’avait bien pressait de faire l’appel chaque jour, j’ai prévenu discrètement le responsable de classe que j’aimerai bien que les filles fassent un petit effort pour que j’ai puisse dire que je les ai vues au moins une fois. Pour le matériel, difficultés au début avec la projection mal adapté, maison m’en a installé un autre, et j’ai pu leur montrer Plus et ToolBook et leurs applications les plus spectaculaires.

J’ai passé une grande partie du lundi a m’installer MS DOS 5, Windows 3, ToolBook, Plus, et autres logiciels. Tout a très bien marché. C’est une bécane très agréable à utiliser et vraiment facile à transporter.

Actuellement c’est une informaticienne de Grande Ski de Fond, sœur d’un Gerge pour enfant d’Avras qui joue du Bach pendant que je continue cette lettre. La mère est retraité du CNRS, de je ne sais quoi, très grande Dame--

Pour les cours ; j’ai fait le début de la Date de Lendemain, et celle de Karel. Très bon présenter Karel comme un modèle d’Objet ouvert avec un comportement inné et une possibilité d’apprentissage. Je leur ai montré aussi Scripts divers et j’en écris souvent et leur montre le résultat avec les actions de Karel. Le vocabulaire, et la façon de présenter évoluent très bien, c’est formidable.

Ce que tu m’as dit de partage de travail avec ta collegue m’a enchanté, c’est prodigieux, sur tous les points. J’espère que cela va continuer!! Bravo!!

Hier soir j’ai attaqué les copies d’examen, c’est consternant ce qu’ils peuvent avoir écrit, surtout ceux que je ne connais pas!!! c’est effarant le niveau de connerie, ou de stupidité!! Très biens ce n’est pas toujours génial mais c’est moins bête en tout cas. Et comme confirmation de la validité de ma méthode pédagogique, c’est génial.

Une chose qui m’ennuie un peu c’est que j’ai laissé le sac à malice qui contenait les projets qui m’auraient permis de vérifier certaines affirmations très surprenants de certaines copies. Cela me fera beaucoup de travail Dimanche, je serai vers 8 h à la gare d’Orsay. il faut que je les donne les notes lundi matin.

En fait si j’avais les projets je ne sais pas ce que j’en ferai!!

Mais ce qui me ravit c’est la facilité, l’aisance avec laquelle je navigue dans les différents groupes ici, mes élèves, le groupe de Ski de Fond.

J’ai vraiment changé, et pas seulement en surface car je n’en ai fait jamais un telle aisance. Un point important c’est ne pas avoir de soucis de tenue. Ce que j’ai apporté est parfaitement adapté, complète, aujourd’hui tenue bleu roi, hier orange, le soir noir avec col roulé blanc ou polo hier soir. Ce soir Le nom de la Rose et le Noir intégral (polo Microsoft) tout à fait adapté!!
Tu vois je suis tout à fait en forme dans ce cadre absolument splendide : chalet en bois, tout confort, chambres très confortables, j’ai déjà réservé le chambre pour l’an prochain (avec toi bien sur si possible).

Donc je t’embrasse bien fort et longtemps, ou si tu préfères, 25 fois de chaque côté.

A bientôt, dimanche matin. Ma très chérie.
François
Bien sûr, ce n'est pas son prénom en réalité, mais cela me permet d'en parler de lui (relatif à moi et comment je le voyais)

Fin 1993: enfin grande mère!

28 décembre. 1993

Je suis devenue grand-mère ! Le 26 décembre, juste le jour de l'anniversaire de ma mère ! Comme tous les ans, j'ai acheté pour maman un cyclamen, j'ai pensé à elle. Et le même jour Agnès me téléphone qu'à sept heures du matin à Washington, treize heures à Paris, elle vient de donner naissance à un garçon. Mon premier petit-fils est né le même jour que Katinka, 90 années après. Ce jour va ainsi relier Alexandre Thibault à Katinka.

Maman, tu voulais tellement un petit enfant, mais tu n'as pas vécu assez pour voir Agnès, tu as disparu jeune, deux ans avant qu'elle vienne au monde. Mais je t'annonce que tu es devenue arrière-grand-mère et que Alexandre va avoir le même anniversaire que toi. Ainsi tu resteras présente encore plus longtemps, même si c'est seulement dans nos mémoires et nos imaginations. Bien sûr, devenir grand-mère, c'est l’événement le plus remarquable de cette année.

Mais qu'est-ce qui s'est passé d'autre au cours de 1993 ?

C'est l'année « AppleScript ». Au début de l'année je l'attendais. Je ne savais pas quoi faire, je me sentais coincée par Trash dans un coin. J'ai réussi à obtenir le langage AppleScript pour les développeurs en février, la version finale en mai, la version française en juillet, et en octobre celui incorporé à HyperCard. Les joies de la découverte du ce beau langage ressemblant celui de HyperCard, aussi élégant et presque aussi facile à comprendre, mais beaucoup plus riche et plus puissant. Son étude m'a enseigné des notions que je ne connaissais pas encore. Une fois comprise je cherche maintenant à les expliquer plus simplement aux autres. Mon stagiaire m'a aidée et stimulée dans ce travail.

C'est aussi l'année des objets. La programmation objets, l’analyse et la conception objets que je comprends dorénavant beaucoup mieux. Un livre qui n'est pas écrit, mais commence à se dessiner : ‘Les objets à votre service’. Le grand mouvement vers l'ouverture, la tolérance a commencé, même s'il faudrait encore deux ans pour les réaliser : tolérance des autres ordinateurs, autres systèmes, autres habitudes, autres langages.

Une année bien remplie.

Hélas, comme c'est normal j'ai aussi eu des temps durs.

Au début d'année j'étais déséquilibrée, en attente. L'été à cause d'Agnès. L'automne, j'ai eu l’alerte de mon cœur. Et les angoisses de François que je ne sais pas prévenir et pas toujours, pas vraiment dissiper. Mais cela ne veut pas dire qu'on ne s'entend pas très bien. Nous avons vraiment de la chance, mais nous l'avons aussi construite, nourrie tous les jours.

Lionel continue bien ses études et me visite, m'appelle régulièrement. Avec lui je sens que le contact reste ouvert. Comme je suis optimiste, je crois aussi aux miracles - un jour le contact avec Agnès va se rétablir. Peut-être autour de Alexandre, mon petit enfant, ou les suivants...

Cette année, c’était aussi mon année de « mise en boîte » par Trash au travail, mais ce répit m'a permis de progresser énormément en informatique distribuée, en programmation objet, en composants. Merci. Trash croyait que je m’ennuierais - comme si une personne créative pouvait s'ennuyer.

Il m'a d'abord repris le digitaliseur, ensuite le Mac portable, il ne m'a pas acheté les logiciels nécessaires, m'a coupé du réseau Apple. Il a tout essayé, une chose après l'autre. Mais je suis devenue développeur associé, je me suis liée à Internet, je me suis acheté les logiciels essentiels, procuré les autres, et j'ai continué. Je les ai informés régulièrement de ce qui arrivera dans le futur proche, qu'ils en ont tenu compte ou non, remerciée ou fait semblant d'ignorer mes informations. J'ai réussi à mettre le stagiaire sur de nouvelles voies. Et me voilà repartie pour une analyse informatique intéressante. Bientôt, j'aurai en stage trois autres étudiants. Je suis utile, et pas seulement pour la Veille Technologique !

Cette fin d'année, ce n'est pas moi qui pleure, c'est plutôt nouveau mon chef. J'espère qu'il continuera d'embêter tout le monde, jusqu’à ce qu'on le mette dehors ou dans une boîte. Lui, qu'y fera-t-il ?

8 décembre 1993

OK. Soi-disant, mon cœur va bien, il résiste à l'épreuve de la fatigue et cela veut dire que ça va. Puis deux jours plus tard, je soupçonne que je pourrais avoir un cancer au fond d'un de mes yeux, ceci serait une mort encore moins agréable qu’un simple arrêt cardiaque. À tout choisir...

Essayons d'oublier tout ça. Mais ce n’est pas facile...

Je viens de réaliser, pourquoi les six millions des morts à Auschwitz comptaient moins pour moi que Poussin : je m’identifiais à elle, j'aurais pu aussi être emmenée avec elle.

De 1944 à 1994, 50 ans de sursis déjà ! C'est énorme !

Alors pourquoi je me plains encore ?

Et il est même probable que je pourrai avoir dix bonnes années en plus, tel que François me l'a demandé ce matin. Je ne devrais pas lui raconter mes craintes, lui faire peur, mais il y a des soucis qui sont si difficiles à porter si on ne peut pas les partager avec quelqu’un qu'on aime. Je n'ai jamais pu enfermer en moi mes joies et mes peines sans les partager. C'est vrai, quelquefois je les ai partagés seulement avec Toi, mon Journal. J'ai finalement toujours assimilé mon Journal à quelqu'un. Et mon Mac aussi est pour moi beaucoup plus qu'une machine « ordinateur ».

Bientôt 50 ans que je tiens un journal et bientôt 50 ans que Poussin a été gazée et que moi, j'ai pu m'échapper de justesse avec ma famille, en changeant de place, de nom ; échappée plusieurs fois d'ailleurs. J'ai eu une vie très intéressante que je pourrais essayer de raconter si je savais écrire sans l'aide des autres. Vraiment. Pleine de hauts, de bas, pas monotone et rebondissant chaque fois. J'ai d'ailleurs l'impression que cette fois encore...

Après une année de Veille Technologique, on a de nouveau besoin de mes compétences ; mon brillant stagiaire pour trois mois veut continuer à collaborer avec moi ; et Trash, mon odieux chef, a été réprimandé, on commence à se plaindre de plus en plus de lui.

J'ai énormément appris cette année et ce n'est pas fini. Je crois d'avoir réussi à faire une bonne impression au stage Parler anglais en public ; et peut-être, même trouver des nouvelles amies. Agnès aura bientôt un fils, Lionel est en 3e année d'université, il débutera tard mais bien, ce qui est le plus important. Chaque âge, chaque génération a ses problèmes, pas toujours les mêmes et ceux qui ont moins de problèmes extérieurs, ont encore plus le temps d'avoir des problèmes internes...

Grâce au sort, j'ai eu assez de problèmes dans ma vie, et grâce à ma mère j'ai eu assez de force pour les traverser plus ou moins vite, sans être détruit par eux. Une vie pleine d'événements, donc une vie intéressante.

Merci Maman ! Merci arrière-grand-mère et père ! J'ai appris de vous, j’ai hérité de vous des choses qui m'ont beaucoup servi dans les difficultés et aussi dans mes périodes de joie. Mon optimisme inné à fait le reste.

Au revoir, à bientôt.

Mal au coeur?

8 novembre 93

J'ai mal au cœur. Vraiment, pas au figuré. Il serait quand même trop tôt pour disparaitre.

J'ai l'impression que les docteurs de notre Mutuelle sont nulles, depuis que j'ai commencé à les fréquenter, on m'a mal pris du sang, on m'a fait un tas d'analyses, mais je me sens pire qu’avant.

Le travail est intéressant, il avance bien, François est sympa, mon fils m'aime, ma fille attend mon petit enfant; ma santé devrait aller mieux, pas pire. Je ne réussis plus à dormir non plus, pourtant j'ai toujours bien dormi (à de rares exceptions près). Il me faut un bon médecin.

Je pourrais faire encore tellement de choses intéressantes!



15 Sept 93

C'est fantastique d'être bien marié, de dormir dans les bras d'un être qui vous aime tendrement, chaleureusement et vous joue une musique enchanteresse, dès le matin.

Hier soir, il avait son air d'enfant heureux, d'homme joyeux, cadeau rare qu'il me donne quelquefois et maintenant il joue du piano fantastiquement ! Ça me parle, me cajole et continue...

Quand il n'est pas sûr de lui, son jeu est hésitant, lent, fatiguant quelquefois, mais aujourd'hui ses doigts s’envolent et son jeu est devenu de plus en plus expressif et riche, plein de choses extraordinaires qui sont en lui et qu'il exprime par sa musique.

Au milieu de passage

20 Sept 93

Je recopie ici divers extraits de livre "Le Tiers Instruit" par Michel Serres qui m'ont fortement impressionnée. Je m'identifie avec ce qu'il exprime. Et quelle maitrise de la langue ! des expressions si imagées!
extraits de son livre recopiés dans mon journal:

L'invention est insupportable aux grosses organisations qui ne peuvent persévérer dans leur être qu'à condition de consommer de la redondance.

... Les solutions ne résident pas toujours aux lieux où on les cherche. Il faut chercher passionnément ce que vous êtes et non ce que l'on dit que vous êtes. Votre spécificité.
Ont la passion de la pédagogie ceux qui ont aimé apprendre.

... Vous reconnaîtrez l'œuvre et l'ouvrier authentique à ce signe qui ne manque pas : tous deux, ensemble rajeunissent. Ils mourront enfant.

... Et voici le moment du travail, où soudain, comme par grâce, tout devient facile, et l'on ne sait pourquoi. Voici l'instant où après des années d'entrainement, de volonté, d’acharnement, tout d'un coup... ce midi-là, je commence et je finis tout à la fois, je sais que je résoudrai le problème, recouvrerai la santé, finirai la traversée.

Voici le sommet où commence le cours. Il sait déjà, donc peut s'adapter, apprendre.

Nul ne sait nager vraiment, avant d'avoir traversé, seul, un fleuve large et impétueux. Partez, plongez. Après avoir laissé le rivage, vous demeurez quelque temps beaucoup plus près de lui. Jusqu'à un certain seuil, vous gardez la sécurité : on peut revenir. De l'autre côté de l'aventure vous vous trouvez assez voisin de la berge pour vous dire arrivé. Au contraire, le nageur sait qu'un second fleuve coule dans celui que tout le monde voit, entre les deux seuils, après ou avant lesquels toutes sécurités ont disparu.

Il faut traverser pour apprendre la solitude. Elle se reconnait à l’évanouissement des références.
Au milieu du passage, même le sol manque le vertige de la tête s'arrête parce qu'elle ne peut plus compter sur d'autre support que le sien, elle entre en confiance dans la brasse lente.
Il n'a pas seulement changé de berge, de langage, de mœurs, de genre, d'espace, mais il a connu le trait d'union. Le voici maintenant exilé, privé de maison, intermédiaire.

Messager. Tiret.

À jamais dehors de toute communauté, mais un peu et très légèrement dans toutes. Il parvient à l'autre rive.

Vous le croyez naturalisé, bouleversé. Il habite vraiment, quoique avec douleur, le second rivage. Le pensez-vous simple ? Non, bien sûr, double. Devenu droitier, il demeure gaucher. Bien adapté, mais fidèle à ce qu'il fut. Mais vous ne tenez pas compte du passage, de la souffrance, du courage, de l'apprentissage, des affres d'un naufrage probable. Vous le croyez double, et le voilà triple ou tiers, habitant les deux rives et habitant le milieu. Le voilà multiple, universel.

L'autre côté, de nouvelles mœurs, une langue étrangère. Mais, par‑dessus tout, il vient d'apprendre l'apprentissage, là où quelque direction qu'on adopte ou décide, la référence gît indifféremment loin. Dès lors, le solitaire, errant sans appartenance, peut tout recevoir et tout intégrer.

Partir exige un déchirement qui arrache une part de corps à la maison, à la culture de la langue et à la raideur des habitudes.

Qui ne bouge n'apprend rien. Pars, sors. Dehors manquent les abris. S'engager sur un chemin de traverse qui conduit en un lieu ignoré. Partir, sortir, se laisser un jour séduire. Devenir plusieurs, braver l’extérieur, bifurquer ailleurs. Séduire : conduire ailleurs. Je ne rien appris que ne sois parti, ni enseigné autrui sans l'inviter à quitter son nid.

Il n'y a pas d'apprentissage sans exposition, souvent dangereuse à l'autre. Il faut toujours payer, donc accepter de solder par quelque aveuglement ce changement de lieu, pour voir mieux.
L'enfant lance un pied par rapport à l'autre posé. Il s'expose. Il laisse le stable et s'écarte. Marche, court. Il laisse la rive et se lance. Nage. Il abandonne l'habitude pour essayer. Il évalue. Donne. Offre. Aime. Passe la balle. Oublie sa terre natale, monte, voyage, erre, connaît, regarde, invente, PENSE. Ne répète plus. Ouvre la porte, perce la paroi. Pendant ce passage, bien des choses changent.

Étudiez, travaillez. Et après? courrez au grand air. Partez, allez, jouez, faites, essayez. Pour créer, il faut savoir et donc avoir immensément travaillé. Mais il faut en plus prendre les risques maximums.

Le tiers instruit dont l'instruction ne cesse pas. Il a quitté son village de naissance, traversé plusieurs fleuves, à ses risques et périls.
Voilà ce qu'en dit Serres, dans son livre.

J'ajouterai une chose importante:
Souvent on ne part pas d'une rive : on est jeté dans le fleuve, poussé vers le milieu. On est souvent trop attaché à une rive pour partir sans qu'on doive le faire, sans que le sort nous y oblige.
Ayez alors au moins dans la tête : ‘cela servira.’

L'autre rive va vous apporter de nouvelles joies, des satisfactions, des expériences et la traversée vous fortifiera, vous apportera du courage pour les prochaines traversées. Et de moins en moins d'appréhension au départ. Un peu plus d'envie de s'y jeter. Mais ce n'est jamais facile de partir, de changer.

Me voilà, au milieu, mais je n'en suis même pas encore là, puisqu'on m'a poussée dans le fleuve, il n'y a plus de retour, mais je ne sais pas encore où la rivière et ma nage vont me mener, où et quand j’arriverai sur une autre rive, ni laquelle. C’est dur.

Avant d’avoir lu le livre de Serres je ne pensais pas qu'être gauchère contrariée a pu aussi m'aider, m'apprendre pour le futur. Comme aussi d'être fille. Apprendre tôt le sang et la douleur.

Être entre. Tiret. Ni juif, on y avait renoncé, ni chrétien, puisque jamais complètement intégré. Ni hongrois, ni roumain. Ni roumain, ni israélien. Ni israélien, ni français. Ni roumain - hongrois - juive - protestante - ni français. Pas tout à fait français mais presque américaine. Ni tout à fait chimiste, ni complètement informaticien. Et ainsi de suite.

Peut-être dans l'aventure de l'apprentissage des savoirs, des livres je me suis toujours lancée avec joie, passion, plaisir - mais l'apprentissage que la vie m'a imposé était surtout dû aux circonstances. Les évènements sont arrivés hors de ma volonté, j’ai seulement réagi. Ils m'ont apporté une vie riche que je suis heureuse d'avoir eu, même si souvent j'ai tout fait pour m'accrocher, au lieu de foncer, de plonger de moi-même.

Mais quand j'étais dans le fleuve, je nageais - et je savais que je pouvais compter sur moi. Je le sais toujours.

Elle a honte de moi?

30 août 93

Mais les problèmes ne s’arrêtent pas là.

Je croyais fermement en l’amour de mes enfants. Nous sommes allés chez Agnès, elle ressemble à ma fille, mais qu’est‑elle devenue ?

Elle a honte de moi...

En réalité, les problèmes avec elle ne datent pas de son dernier mariage, seulement je me refusais à voir, à comprendre.

Elle vit là-bas, loin. Elle a acquis de nouvelles façons “de voir, de ressentir” les choses, les gens. La communication entre nous est devenue impossible, presque nulle. Elle ressemble de plus en plus à Sandou qui se fichait de ce que les autres pensaient et voulaient, il savait tout mieux qu’eux, il ne tenait pas compte des autres. Agnès a dû hériter de l'inflexibilité et l'étroitesse d'esprit de son père. Je croyais jusqu'à maintenant, qu'elle ressemblait surtout à ma mère ; mais maman n’était pas ainsi, elle savait écouter.

Comme si mes problèmes ne intéressaient plus ma fille et elle n'avait pas envie de me raconter les siens, non plus. Elle parle à son mari en nous excluant. Ça me fait encore mal.

Être choquée que sa mère laisse sa jupe se relever au-dessus de ses genoux par le vent ou qu'elle parle pendant qu'elle mange ! Je crois qu'elle me regarde ainsi surtout à cause de sa belle-mère.

Voilà. J'ai aussi survécu à ça. Mais je ne l'ai pas encore digéré.

Mes rêves d'être beaucoup avec mes petits-enfants s’envolent. Il faudrait bien sûr être là, si besoin est. Heureusement, mon fils est chaleureux et compréhensif pour mes faiblesses.
Au travail je ne sais pas encore ce que je ferai cette année, on verra. Il faudrait sérieusement commencer à préparer le temps de ma retraite, trouver des occupations intéressantes, passionnantes et pas trop fatigantes. Pour moi, et pour François aussi.

Pour le moment je suis beaucoup plus désemparée que je veux bien l'admettre, je ne trouve plus à mon goût même mon AppleScript chéri. Par bonheur Stéphanie arrive bientôt, aura-t-elle de recette miraculeuse pour m'aider?

Comment se fait-il, qu'on puisse rester unie et liée à certaines de ses amies, et pas avec sa propre fille? Qu’est ce qui fait que la compréhension avec Alina, Anna et Stéphanie dure et se retrouve intacte, à travers le temps et l'espace?

Mais c'est vrai, j'ai perdu le contact avec d’autres, Véra, Édith, et même Marthe, alors...

J'ai survécu

3 Juillet 93

En quelques jours j’entrerai dans ma 59e année.

Il y a deux jours j’ai vu un documentaire fleuve, sur le meurtre des juifs en Pologne entre 1941 et 43.

Comment est-il possible que jusqu’en 1945, quand le peu de ceux qui ont survécu sont revenus, on ne savait pas ? Comment a-t-on pu gazer, brûler en Pologne et en Allemagne, sans que les communautés de juifs l’apprennent ? Comment a-t-on pu conduire tant de gens comme des moutons à leur mort et les berner presque jusqu’à leur dernière minute?

J’ai survécu à l'holocauste, parce que mes parents à moi se doutaient de quelque chose et que nous nous sommes cachés sous un faux nom là où on ne nous connaissait pas. Parce que maman ayant perdu sa bague en diamants a refusé d’aller à une pension d’où l’on nous aurait déportés et tués le lendemain. Mais Poussin à ses 10 ans y est restée, a été gazée, brûlée comme aussi ma tante et ma grand–mère ; mon grand–père mort étouffé déjà dans le wagon des bestiaux qui les amenait...

J’ai aussi survécu à l’arrestation et la détention de mon père innocent, mon exclusion de l'union de jeunesse communiste, la raréfaction de nos “amis”, sauf celui qui s'est occupé de nous même davantage.

J’ai aussi survécu quand, à cause de mon origine (de l'ancienne profession de mon père) on ne m’a pas laissée aller à la Faculté, malgré mes bonnes notes. J’ai fait des études, même seulement "à distance," tout en travaillant.

J’ai survécu à Elena Ceausescu, à cause de qui j’ai dû quitter mon travail de recherche, je n’ai pas eu mon diplôme d’ingénieur : on m'a exclue comme “ennemie du peuple“. Je suis partie de Roumanie surtout à cause d'elle. Heureusement que je suis partie. Et c'est elle qui est morte avant moi.

J’ai survécu à la haine de Déborah, ma méchante belle-mère. Mais ma mère n’a pas survécu, mon père non plus. D'abord, je n’ai pas cru dans son existence quand maman m'en parlait. Et j'ai défendu papa autant que j’ai pu pendant son dernier mois ; il n’a pas fini sa vie dans un asile d'aliénés où Déborah voulait le placer. Mais je n’ai pas pu empêcher qu’elle mette auprès de lui un infirmier roumain qui lui faisait du chantage jusqu’à ses derniers jours. J’ai su déjouer d'autres de ses plans et me défendre contre les innombrables procès qu’elle m’a intentés, tant bien que mal.

J’ai survécu au dédain d’un mauvais mari, au rejet comme femme, à ses manèges pour détruire ma personnalité et m'abaisser. Aux difficultés de l’émigration. J’en suis sortie avec deux merveilleux enfants, avec ma personnalité finalement retrouvée, avec ma confiance très lentement recréée. Avec assez de force et de volonté pour les élever à côté de moi, sans permettre qu'on me les arrache ni qu'on les monte contre moi. J’ai rebâti ma vie. J’ai réussi à finir mes études à Paris en travaillant en même temps, en m’occupant du ménage, des enfants, en luttant contre un mari coléreux et volage, puis les derniers mois seule, sans la sûreté de lendemain.

J’ai survécu aux angoisses qui m’ont assaillie à mon arrivé en Amérique : quand je n’arrivais même plus à déchiffrer les mots. J’ai montré de quoi j’étais capable. J’ai découvert ce que je pouvais réaliser et ce que je ne pouvais pas, en faisant une auto-évaluation utile par la suite. J’ai survécu aux intrigues autour de l’association de "lutte contre le cancer" et à la lutte - sans succès - pour rester en Amérique. Je me suis revalorisée là-bas comme femme.

J’ai survécu à un amant escroc, qui m’a bernée, abusée longtemps, qui a travaillé à la ruine de Bip et avec ma confiance pas trop détruite, récupérée.

J’ai survécu à mon cancer de la peau 'bénigne', à mon ostéoporose - pour le moment, mais je dois commencer à m’occuper plus sérieusement de ma santé.

J’ai survécu au travail intensif et à d'innombrables hauts et bas d’une société formée par moi, et même à sa décomposition, bientôt sa disparition totale. J’ai gagné en force, en connaissance : j’ai vécu.

Et je survivrai aussi aux machinations de ces gens dont mon travail heurte l’intérêt personnel et corporatiste. Pour le moment dans un petit trou, mais je suis encore ici. On n’a pas réussi à m'obliger à démissionne !

J’ai appris à lutter, à résister, à attendre, à espérer. Surtout, à ne pas m'autodétruire en me faisant trop de soucis.

J'ai appris aussi à peser l’échelle des difficultés et des problèmes.
  • Lutter autant qu’il m'est possible
  • éloigner de moi et de ma pensée tout ce contre quoi je ne peux pas lutter
  • ne pas me laisser détruire les nerfs par un méchant chef, ni par des détails, ni par l’angoisse ou haine vaine
  • continuer à vivre, revivre, m’occuper, créer.
J’ai un bon mari, amant et collaborateur de travail.
J'ai une fille bien mariée qui attend un enfant.
J'ai un fils qui réussit bien ses études, qui se soucie de moi.
Un emploi où je peux continuer à apprendre tranquillement. Veille technologique Mac ? ! OK. J'aime bien suivre ce qui arrivera, qui arrive déjà.

Et j’ai une force de caractère, héritée de mon père, développée par l’éducation de ma mère et forgée par les difficultés de ma vie.

10 Mai, 1993

Grande, grande nouvelle : ma fille est enceinte de cinq semaines ! Je serai grand-mère début 1994, à 60 ans.

Je suis seule à San José pour la conférence des développeurs Mac. C'est dur de s’habituer aux neuf heures de décalage. François m’a beaucoup manqué. Hier, à Berkeley, pendant ma promenade, j’aurais voulu partager avec lui l’odeur des fleurs et leur magnifique couleur.

C’est bien de s’éloigner de temps en temps, de loin on a de meilleures perspectives. C’est fou comme on s’entend bien, nous sommes devenus vraiment un couple. Sinon, l’absence de sommeil m’a profité, j’ai de nouvelles idées. Décrire comment j’ai réussi à contrer, survivre les pressions immondes de Trash, finalement surnager, à m'en sortir sans devenir malade.

Il m’avait tout présenté comme si cela venait de haut. Et j'ai aussi d'autres idées, inspirées par François, pour utiliser HyperCard comme un modèle de la programmation nouvelle.
J'ai un nouveau bureau sympa, la Veille Technologique comme travail principal et on m’a payé ce voyage, ce qui signifie que pour le moment ‘ça va’.

Peut-être, Trash ne va-t-il pas recommencer de sitôt à essayer de me rendre malade. Et puis, la prochaine fois, je me rebifferai plus rapidement. S’il recommence. Je sais que j’ai gêné certains, mais je crois que Poilu a joué un rôle non négligeable, Trash étant le principal exécutant et le plus hypocrite. C’est quand même mieux de savoir qui est qui et jusqu’où ils iront.

J’ai enfin sommeil, peut-être réussirai-je à m’endormir.