Revoir ma vie avant sauter (b)
C’était tellement injuste. Comme la disparition de ma cousine c'était indépendant de nous, sans relation, discrimination aveugle. Encore une fois, persécutés à cause de notre "origine”.
Á 18 ans je commence à travailler. Comme ouvrière, je suis admise au cours par correspondance de l’école Polytechnique. Nous étions 2.000 à le commencer, seulement 36 à terminer, j'étais la 5e l'avoir fini.
Pendant la journée je travaillais comme technicienne chimiste à l’Institut de Recherches. Quand je me décourageais, la 5e symphonie de Beethoven ou mon amie Alina m'aidaient, me rendaient le courage. Aux garçons, je pensais seulement de loin, j'avais d'autres priorités : travailler, étudier, me cultiver. Six ans d’études du soir, mais j'étais parmi les premiers à terminer.
Terminer ? Presque. Mais là, c'est encore une nouvelle période dure, puis heureuse de ma vie.
Vers 23 ans je deviens plus jolie, moins maigre et je connais mes premières sensations sensuelles. Le plaisir d'être caressée, le plaisir des premiers baisers. Je n'ai pas eu de principe contre coucher avec un garçon que j’aime et qui m’aime, mais aucun de ceux qui le voulaient ne méritait pour moi à m’y lancer.
Vers la fin de cette période je termine mes examens de l'Université. Puis je perds mon travail et l’on m’interdit de passer l'Examen d'État nécessaire à mon diplôme d'Ingénieur, trois jours avant sa soutenance, parce que nous avions demandé le droit de quitter le pays. Et aussi à cause d'Elena Ceausescu. Pour un refus de lui céder le bureau où je travaillais depuis cinq ans.
“Lèse-majesté” involontaire de ma part, je lui ai dit : “domine tes nerfs !”
Elle m'a fait jeter d'un jour à l'autre hors de mon travail de recherche. Malgré les « circonstance atténuantes » je ne savais pas qui elle était. “Qui est cette névrosée ?” Surtout qui elle allait devenir. Je n’ai jamais parlé d’elle, ni écrit dans mon journal jusque maintenant - et pour une fois, j’avais raison. Elle avait été très méchante et très dangereuse.
Et tout le monde n’avait pas eu ma chance de s’en tirer... avec sa vie de ses griffes.
J'avais 25 ans. Sandou, ma décision de devenir sienne, d’aller jusqu'au bout avec lui. Après un flirt de (presque) deux ans, une promenade et une nage au clair de lune dans un lac et dans la forêt. Je ne me trouve pas changée du tout, après la première fois, je suis très étonnée. Mais ensuite un sourire mystérieux arrivera.
Au lieu de travailler, après qu'on m'ait retiré même le droit de travailler comme manœuvre pour remplir des fioles d'essence pour les briquets, pendant une année entière j'ai étudié le Français et l'Anglais, huit à dix heures par jour, par la suite ces études m'ont beaucoup servi. Je me suis rendu compte seulement plus tard combien je devais encore apprendre.
Douzième journal
15 septembre, 1990
Comment je perçois aujourd’hui les différentes périodes de ma vie, leur importance, succès et malheurs ?
Je dois énormément à ma mère, parce qu’aux toutes premières années de ma vie elle m'a élevée pour être très indépendante, responsable et pour que je sache avoir des joies avec ce que j'ai et vois autour de moi. “La plus importante est que Julie ait une âme saine et qu’elle sache trouver sa voie” a-t-elle écrit dans une lettre à sa meilleure amie quand je n’avais que cinq ans. Je dois aussi à ma mère l’attention et l’amitié de tous les instantes.
Je dois à mon père de ne s'être pas montré trop dominateur, ni écrasant - et l’héritage d’un bon sens pratique et à mes deux parents, l'énorme quantité d'amour qu’ils m’ont donné, qui s'emmagasiné en moi et m'a donné l'assurance que je suis “bien”. Assurance ébranlée de temps en temps mais restée au fond intact, en me donnant force, courage et direction.
Jusqu'à dix ans j'étais une enfant insouciante, mais même dans cette période on m’a mise devant des difficultés : apprendre l’allemand au cours maternel, m’habituer à jouer et me distraire seule, me sentir bien en ma propre compagnie. Courir pieds nus avec mes cousines toute la journée pendant l’été dans le jardin, pour moi, à l’époque, immense, de mes grands parents.
La guerre est arrivée jusqu'à moi en 1944 : j’avais à peine 10 ans.
Nos identités changées, notre chez-nous abandonné en une seule heure. Heureusement, ma mère était capable de le réaliser, sinon je ne serais plus en vie.
À ce moment-là, ma vie a dépendu d’un coup de fil de mon père et de l’efficacité et détermination de maman. Départ à Budapest avec une petite valise. Nous n'avons eu qu'une heure pour nous préparer, trier, laisser tout le reste, prendre le train. Nous enfuir, nous cacher ailleurs, loin, dans la foule de la capitale. Puis nous sommes allés dans un petit village où j'ai beaucoup lu. Retour à Buda, puis l’assaut de la capitale cachés dans la villa d’un ami, la cave où mes parents ont été très courageux et ne m'ont pas du tout transmis leur angoisses.
C’est au retour chez nous, en Transylvanie, dans ma ville natale, oui, c'est alors surtout que j'ai changé : c’était le réveil. Apprendre ce qui était arrivé aux autres qui n'avaient pas eu notre chance - raconté par les rares survivants retour des camps. Pour moi, surtout, réaliser que ma cousine Poussin était partie en fumée, gazée, disparue à jamais. Poussin de même âge que moi, avec qui j'avais joué, ri, fréquenté la même classe, partagé le même banc, m'étais querellée, réconciliée journellement.
Ils ont emmené Poussin dans un wagon à bestiaux, quelques semaines seulement après notre départ à Pest. Grand-père est mort déjà pendant le voyage. Ma cousine a dû tenir sagement la main de sa mère, pendant qu’on les a emmenées “prendre une douche”. Leur dernière.
Longtemps, longtemps je n'ai pas voulu l'admettre qu’elle n’existait plus. Longtemps aussi, j’ai gardé l’angoisse de me déshabiller, de me laver toute nue, de prendre une douche, de fermer la porte de la salle de bains. Je voulais conserver au moins mon collier autour du cou. Puisqu’on leur a toute prise, rien laissé avant de les pousser là, dans les chambres à gaz. Ce qui est arrivé à Poussin aurait pu m'arriver.
Beaucoup plus tard, ce qui me consolait du fait que Sandou, mon mari sera un Chrétien, c’était de penser qu’au moins ainsi mes enfants n’auraient pas sur leur tête cette menace : être persécutés ou tués seulement parce qu’ils étaient nés - sans que ce soit de leur faute - d’une origine donnée.
À 12 ans de langue maternelle hongrois, j'ai dû apprendre le roumain. Ma vie à l'école Roumaine était dure ; contre moi, des filles haïssant les Hongrois. Je me suis sentis longtemps hongroise surtout à cause d'elles ; mais aussi les 99 romans du Jókai pleins de patriotisme.
Deux ans après, je respire enfin et m'épanouis de nouveau en retournant dans un collège hongrois. De cette année-là vient ma bonne base d’Algèbre et mon intérêt pour la Chimie. De là vient aussi ma certitude que je sais bien organiser et conseiller. Et bien passer des examens. J’ai réussi ainsi d’entrer au lycée.
Pendant ce temps-là j’écris, on publie mes articles, surtout critiques de théâtre. De ce temps vient aussi mon amour du théâtre et la découverte de la musique classique. Je mesure mes capacités d’apprendre par rapport à mon amie Marthe qui assimile beaucoup plus rapidement que moi, et par rapport à ma voisine Dita que j'ai réussie (après notre querelle) à dépasser en faisant l’effort nécessaire supplémentaire.
Cette période s'achève avec ma douleur de quitter ma chambre d’un jour à l’autre de nouveau, puis quitter Kolozsvàr, Cluj, mon pays natale, quitter mes amies Marthe, Véra et Édith, quitter notre appartement, ma rue, quitter la tranquille ville de mon enfance.
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Nous avons suivi mon père à Bucarest, la capitale de la Roumanie, où les gens grouillaient, les tramways, les taxis faisant un bruit horrible et j'avais mal à la tête après m'être plongée plus d’une heure dans le centre de la capitale.
Mon père m’a inscrite au lycée Technique de Chimie, on lui avait dit que de là je pourrais entrer sans examen, directement à la faculté de Chimie de l’École Polytechnique. La nouvelle école un défi dont je m'en suis bien sortie. J'aimais les travaux pratiques de laboratoire : l’environnement et l'odeur d’hydrogène sulfuré m'est restée chère, familière jusqu'à aujourd'hui. Là, entre mes collègues je ne me suis pas sentie étrangère.
À 16 ans, je me suis même fait une amie, et Alina est toujours mon amie, à travers le temps et la distance nous avons conservé, retrouvé cette amitié, ce rapprochement et nous nous sommes aidées, conseillées l'une l’autre autant que nous avons pu.
Ce qui m’a marqué le plus durant cette époque, c’est la croyance dans le rêve communiste « bonheur pour tous », mon activité de volontariat pour y contribuer, puis, lentement, les désillusions.
D’abord, l'arrestation abusive de mon père de son disparition pendant 7 mois sans qu'on sache où il était, sans accusation légale, sans procès.
Comme à Budapest à 10 ans où les Russes nous ont réveillé une nuit en 1945 avec l'arme pointée sur nos têtes pour finalement nous voler, emporter mon sac d'enfant avec tous mes trésors et économies faites pendant la guerre, à 16 ans j’ai été réveillée au milieu de la nuit par des gens de la Securitate, la Police Secrète Roumaine, avec des armes dirigées sur ma tête. Ils sont repartis avec mon père au petit matin. Le lendemain on nous a déménagés dans un tout petit appartement. On m’a interdit mes activités politiques. Nous nous sommes aperçus que la plupart de nos “amis” avaient disparu de l’horizon - mais d'autres étaient devenus, restés des vrais amis. Je ne crois pas avoir réalisé à l’époque tout le poids pesant sur ma mère.
Puis on a relâché mon père (après sept mois: "erreur".
Un matin, pas longtemps après son retour, quand tout a commencé à aller mieux, maman s’est brûlée profondément. À l’hôpital elle souffrait de douleurs horribles et me demandait d’appeler au secours mais l'infirmière n'a pas voulu réveiller le docteur malgré mon insistance et je me suis sentie si impuissante à l'aider, la soulager. Ça m’a fait énormément de la peine et un sentiment de culpabilité que je ressens encore.
L’arrestation de la jolie et élégante mère d’Édith, mariée à un ancien communiste, devenu ministre des finances adjoint de Luca qui gênait les dirigeants communistes. Elle avait en plus, une sœur, docteur à Paris et on aurait voulu les accuser “d’espionnage”. Après deux mois de détention à la Securitate, on l’a relâché sans dents, avec presque l'apparence d’un cadavre... et folle, aliénée - pour la vie.
Le réveil complet aussi au travail : rien n'était tel qu'on nous l'avait raconté, appris, promis. La vie n'était en rien conformes aux idéaux communistes qu’on m’avait inculqués.
Heureusement, j’étudiais avec plaisir, j'aimais l’algèbre et j'avais de bonnes bases.
Mes yeux sont ouverts lentement, dès les révélations après la mort de Staline qui était auparavant notre dieu. Et surtout la révolution hongroise de 1956 écrasé par les tanks russes. La réalité de tous les jours qui contredisait ce qu’on nous avait appris dans les livres, les films, les journaux, à l’école.
Et maintenant que faire?
Mais vous avez, la plupart, parcouru avec moi, vie et journaux, alors, devrais-je ajouter de nouveau (par petits bouts) le "revoir ma vie avant de sauter" écrit juste quelques jours avant mon deuxième mariage ?
J'ai appris des choses sur
12 octobre 1990
Dans moins d'un mois : le 7 novembre, je deviendrai la femme de François “Madame”. Si je n'attends pas trop, si je suis assez patiente et en même temps vigilante, ça réussira.
Stéphanie a approuvé aussi, disant qu'on est déjà prêt pour que cela aille bien. Elle dit que moi aussi, j'ai beaucoup changé.
Est-ce vrai cette transformation ?
Il y a longtemps... très longtemps, la famille était la plus importante pour moi et mon travail passait après. Est-ce bon ? C'est féminin. Autrement ? je ne trouve pas en moi tant de différences.
Je suis toujours très près de mes enfants, mais ils n'ont plus tellement besoin de moi, seulement de temps en temps... et alors, bien sûr, je suis là.
Mais, et ce m'est important - François a vraiment besoin de moi. Et il sait être si reconnaissant et heureux que je sois là, que je l’apprécie, que j'aie de la joie avec lui, de lui et que sois heureuse avec lui.
Nous sommes assez fatigués ces temps-ci. Pourquoi ?
Sûrement rester autant assis n'est pas bon pour mon dos. Nous avons commencé à manger mieux.
Avec ce cahier et mon mariage, une partie de ma vie se termine et une autre commence.
On ne pourra pas dire que je n'ai pas fait pleins de choses intéressantes, ni qu'il ne me soit pas arrivé des événements agréables pendant ces derniers temps, celui où j’ai écrit cet onzième journal. Bien sûr, la vie est ainsi, pas seulement.
J'ai écrit deux livres qui ont eu de succès, de nombreux articles, j'ai passé deux ans et demi avec François, j'ai voyagé, mon fils a terminé son service militaire, j’ai vu Agnès divorcer, puis se fiancer avec un garçon vraiment bien.
Mais j'ai aussi eu une vertèbre cassée, j’ai découvert l'état avancé de ma décalcification, j'ai trop grossi après avoir réussi à maigrir. J’ai oublié ( ?) de bien vendre, mais j'ai appris à programmer, assez bien.
J’ai appris des choses sur François, des nouvelles choses sur moi-même, et surtout, sur la vie en couple.
On ne peut pas...
9 septembre
Y aura-t-il encore des choses que nous ne pourrons pas accepter l'un de l'autre ? Plus j'en laisse passer, plus j'essaie d'être souple avec lui, plus François « exige ». Quand il est agréable, se porte et parle ainsi, alors bien, je l'écoute. Mais c'est quand même terrible que je ne puisse pas dîner quand je veux, ce que je veux, sans que cela devienne un drame.
Julie. Es-tu sûre que tu veux te marier avec lui ?
Ne pas oublier de ne pas m'engager en rien qui dépende de lui, que je ne sais pas réaliser tout seule. Bien sûr, j'écouterai ses conseils, mais ne pas m’attendre de lui autre chose rapidement ou pour certain. Il y a deux ans, mon livre s'est volatilisé ainsi et d'autres choses aussi. Je peux prendre sur moi ce que je peux réaliser tout seule. Et vivre une vie plus indépendante.
Ce n'est pas bon d'être trop ensemble, à trop montrer mon amour.
Attention, Julie ! C'est ta vie. Donne, ce que tu veux, cède, change. Où est la frontière quand on ne peut plus, on ne veut plus changer, céder, juste pour avoir une atmosphère paisible, agréable, chaleureuse, bonne ? Montre-lui, toi aussi clairement où est la frontière qu’il vaut mieux ne pas dépasser si lui aussi ne veut pas la guerre !
Aujourd'hui à 18 heures j'ai eu faim. François n'était pas à la maison et j'ai mangé du pain avec fromage et tomates, dîner habituel de ma jeunesse. Depuis qu'il est revenu, il est fâché (et moi aussi).
Vaut-il la peine de se fâcher pour ça ?
La question n'est pas là, mais comment devrais-je me comporter dans ces circonstances. M'énerver autant que ça, ne vaut pas la peine, seulement parce qu'il essaie de détruire tellement mon indépendance. Pour cela, oui.
Finalement, on reste seule et le reste est seulement un mirage.
Ça coûte trop de vivre avec un autre !
On ne peut pas sans cesse s'adapter, toujours céder.
Il existe un "nous"
5 septembre 1990
Hier, Lionel a eu mal au ventre, j’aurai dû aller chez lui - surtout pour lui montrer que je l'aime, qu'il n'est pas oublié, mis à l’écart.
Autrement, puisque je ne suis pas allée (mauvaise Julie, tu penses tard !) cela l'aidera à devenir plus rapidement adulte - il est temps, il avait besoin. Pour Lionel. Pas pour moi. Vis-à-vis de moi, il se comporte déjà comme un adulte et fils aimant. Mes deux enfants m'aiment chaleureusement.
Qu'est- ce qu'il lui arrive à François ? Il a peur, de quoi ?
De ce qu'il "n’obéit pas" à la volonté de sa sœur, de ce qu'en sortira ? Ou de la vie, notre bonheur ? ou pour nos problèmes matériels ? Pourquoi est-il tellement fatigué, abattu, mal au ventre ? Il faudra qu'on en parle, mais quelquefois c'est difficile, même si la communication entre nous est bonne parce qu'il (et Lionel aussi) essaie trop de ne pas me heurter. Sait-il, lui même ce qui lui fait mal ?
Bientôt ce cahier sera rempli.
Stéphanie m'a dit qu'elle voulait seulement que qu'on veuille très fortement se marier tous les deux, qu'on soit très sûrs. J'espère que c'est ainsi. Je l'espère beaucoup.
Elle arrive en novembre. Nous l'attendons. Même si pour le moment, nous sentons qu'on voudrait se dépêcher se marier pour que rien ne vienne l’empêcher. Nous le voulons tellement, tous les deux ! ! Vraiment de l’intérieur, sérieusement. Peut-on "y réfléchir" quand on est amoureux et heureux ? Peut-on se marier si on ne l'est pas ?
Nous nous connaissons depuis bientôt trois ans et nous vivons ensemble depuis deux ans et demi. Nous avons fait un très grand et long chemin pour nous rapprocher, à travers monts et vallées. Nous l'avons senti, pressenti déjà depuis la première minute que quelque chose très fort nous liait ; surtout le soir quand il m'avait serré contre lui pour la première fois et à ma forte réaction instinctive à sa tendresse. Mais nous étions encore deux étrangers, inconnus l’un pour l'autre, venant de deux mondes différents. Depuis, le temps est passé. Beaucoup des choses se sont passées autour de nous, entre-nous, bonnes et mauvaises. Il a fallu tout ça pour qu'on se connaisse mieux et qu'on arrive plus près l'un de l'autre.
Maintenant, il y a déjà un "Nous". Cela ne m'est jamais arrivé avant, avec aucun homme.
J'ai eu un sentiment similaire avec Sandou quand Agnès est née, "Nous" avions été ses parents. Et nous sommes les parents de Lionel. Mais ce sentiment de l’union n’était pas le fort lien qu'on sent entre nous maintenant entre François et moi.
J'ai aimé Paul et je me suis sentie bien avec lui, mais je n'ai jamais eu avec lui un lien intellectuel et en moi-même je sentais toujours quelque chose très trouble sans pouvoir le définir. C'était agréable de se blottir près l’un contre l’autre comme deux enfants, mais aussitôt réveillée ce n'était déjà plus ça. Et après quelques mois agréables, il s'est refermé, a commencé à revenir ivre. Même avant il a seulement fait semblant de m'aimer, en croyant qu'ainsi j’allais continuer à l'entretenir.
Et François ?
Il est un homme "tourmenté", un homme qu'on n'a pas élevé selon le principe qu'on a le droit d’être libre et heureux - comme m'a toujours dit ma mère. Peut-être est-ce cela qui l'inquiète ?
On se ressemble tant. Et, depuis un temps, on a de plus en plus d’humour dans nos relations. On sait mieux "traiter" l'autre, quand quelque chose ne "tourne pas rond".
Problèmes ? Peut-être seulement le fait que je n'ai pas encore très envie de travailler. Je me suis trop habituée à me reposer, à faire l'amour, à ne pas lutter. Avec le temps, ceci peut devenir un problème, il faut que je prenne sérieusement la vie, le monde, mon travail et le gagne-pain.
Et moi?
Et moi ?
Donc, où en suis-je, moi ?
À 56 ans, je me sens de combien d’années ?
À l’intérieur, très jeune, jolie, agréable.
Extérieurement j'ai trop grossi et je ne réussis pas à maigrir. Je mange, trop. Je ne m'occupe pas assez de ma santé. C'est mal. Je commence, mais pas assez. Par contre mes nerfs. Quels nerfs ? Encore en février c'était épouvantable. Ça va mieux, mais pas encore complètement.
Pourquoi ? J'ai peur ? De quoi, de qui ?
Sûrement de la vengeance de la sœur de François, surtout de sa méchanceté. Elle m’avait soutenu déjà que son frère ne pouvait pas se marier, qu’il ne fallait absolument pas nous marier. En plus on a assez des problèmes matériels et je me suis rendu compte qu’on ne peut plus continuer ainsi, bientôt je n'aurai plus d'argent. Jusqu’à maintenant, j'avais le sentiment d'avoir une base financière sure, mais c’est fini.
Sinon, je me sens bien et très sûre sur mes pieds, et puis, d'un coup François se comporte en étranger. Il y a quelque chose en lui qui "le pousse à s'éloigner, à détruire", juste quand tout est le plus merveilleux, le plus extraordinaire. Mais de moins en moins souvent.
Et moi ?
Je ne dois pas prendre les choses pour sûres et je dois lutter tous les jours pour garder notre bonheur. D'une façon ou d'une autre. En étant très attentive, tendre ou assez évasive pour qu'il soit satisfait en ce dont il a besoin : tendresse, sûreté, affection, attention mais aussi dans son besoin de lutter, conquérir, obtenir de nouveau... C'est dur. Voilà... Je parle de nouveau de nous et pas assez de moi.
Comment est Julie aujourd’hui ?
Est-ce que c'est vrai - François le dit - que j'ai beaucoup changé ?
Je suis plus heureuse et détendue avec lui, c'est sûr. Je l'aime encore plus. Oui. J'ai d'autres priorités, celles d'une "femme" plutôt que celles d'un "chef d'entreprise". Je me promène davantage et avec plus de plaisir. Je m’intéresse plus à la politique, mais avec tous les énormes bouleversements, l’effondrement des états communistes des pays de l'Est, ce n'est pas étonnant. Je sais mieux me détendre, me reposer. Pas trop ?
Est-ce que tout ça c'est un changement profond ? Je ne le ressens pas ainsi. Tout juste un glissement normal pour une femme heureuse, comblée. Être heureux c’est un état et François cultive soigneusement chez moi cet état, et moi, je fais mon possible pour le réaliser chez lui. Il est tellement agréable quand il est détendu et heureux ! et fier de ce qu'il a réalisé !
Et Julie ?
D'abord, pour moi aussi c’est une grande satisfaction d’avoir pu donner, redonner du bonheur à François. Confiance en lui-même, d'abord. Envie et courage de mieux créer. De voir que mes enfants vont bien.
Même le fait que Bip ne va plus et que je n’arrive plus à le soutenir financièrement, a été d'abord un plus pour Lionel, parce qu’en travaillant, il se rend compte qu'il doit et peut compter sur lui-même, il devient de plus en plus adulte et responsable, m'aidant même. Et, moi, je me suis rendu compte que je peux compter sur François et qu'il est là quand j'en ai besoin !
Cela ne veut pas dire me laisser aller. Il est temps que je commence à réagir. Je ne dois pas glisser de plus en plus dans la facilité, une vie agréable sans luttes. J'ai une tendance à me laisser vivre... Peut-être trop, pour les circonstances actuelles.
Ou alors, avons-nous tous besoin de périodes de repos, de réflexion, de détente (de plus en plus grandes, au fil des années), entre deux périodes d'activité intenses ?
Ai-je raison, le droit de faire surtout ce que j'aime (on aime) au lieu de me démener pour gagner mieux ? Puis-je me le permettre ?
D'un autre côté, il faut être heureux quand on le peut, tant qu'on peut. Nous travaillons, je travaille. Mais assez ?
Je regarde souvent la télé, surtout la politique, c'est vrai, mais pas seulement. Je lis moins, depuis un certain temps. Mais je programme plus. Je sais, que je ne peux pas écrire toute seule. Mais écrire est devenu, pour le moment, moins important. Je continue à étudier comme avant, même davantage. J'ai fait d’énormes progrès depuis une année. Et comme d'habitude, j’applique ce que j’ai appris. Assez ?
J'ai dit hier une chose qui doit être vraie "j'ai le bonheur d'avoir à côté de moi quelqu’un qui a besoin de moi". Après que mes enfants se soient envolés, c'est devenu important pour moi et je ne m’en suis même pas rendu compte jusqu’ici. En cela je suis probablement très femme. En d'autres choses aussi.
J'ai la chance inouïe d'avoir à côté de moi, non seulement quelqu'un qui a vraiment besoin de ce que je peux lui apporter, non seulement de ma présence ou de ma tendresse, de ma compréhension et de mes critiques positives, de confiance... mais aussi un être qui est tendre, communicatif, intelligent, ouvert, ayant l'ambition, et même plus, le besoin de me rendre heureuse, satisfaite, épanouie.
Je crois sincèrement qu'on se connaît dorénavant et qu'on s'aime pour ce qu'on est, et pas pour des rêves ou des chimères.
3 septembre 1990
Entre-temps, j'ai appris beaucoup en programmation. Hélas, ma société, Bip ne marche pas bien...
Agnès et son fiancé, Don sont venus à Paris, j'ai l'impression qu'ils seront très heureux. Enfin quelqu'un qui est comme je l’espérais pour elle, enfin elle est femme pleinement, femme heureuse, femme aimée. Don est modeste, chaleureux, intelligent, sérieux. La différence entre eux ne facilitera pas les choses, mais ils sauront résoudre leurs problèmes. Ils rayonnent de bonheur.
Lionel a commencé enfin à bien étudier, et sérieusement, en utilisant plusieurs livres à la fois pour un même sujet. Pour le moment, il approfondit le Français. Il comprend, expérimente, découvre par lui-même, il se fait une façon à lui d’étudier. Depuis qu'il enseigne chez Berlitz, il a plus de confiance en soi. J'ai le sentiment qu’il est sur le bon chemin. Peut-être que les quelques semaines vécues avec nous l'année dernière, les a quand même aidé, tous les deux.
François est de plus en plus de bonne humeur et chaleureux. Il m'a emmené en « lune de miel » autour du monde. Chicago (Conférence sur les images pour lui), San Francisco (Mac Expo pour moi), Taiwan et Okinawa (nos promenades) !
Nous sommes restés cinq jours inoubliables à Okinawa, cinq jours qui nous ont liés encore plus, nous ont réunis. Les déjeuners et dîners japonais, les maisons traditionnelles, la nature, la mer, les plages, les lagons coralliens et nos promenades...
Par contre, Taipeh avec ses gens grouillants et nerveux ne m'a pas plu. C’était intéressant, mais vivre là, vraiment non. Je comprends difficilement ce qui a plu au début, ce qui a attiré notre copain là-bas, le fils de Stéphanie.
Nous sommes revenus par l'autre côté, un long voyage à travers Bangkok et Bahreïn. Il a fallu longtemps pour nous remettre, puis je me suis préparée pour la venue d’Agnès et Don.
Entre temps, François a fait des conférences fantastiques à l'Université, il a eu beaucoup de bonnes idées et il s'est rendu compte de l'importance de mon aide et combien nos discussions l'ont aidé.
Et moi ?
Nous avons décidé de nous marier bientôt officiellement.
Je me sentais déjà mariée depuis longtemps. Mais peut-être, je l'espère ! ainsi nous serons encore mieux. Cela dépend de nous.
Depuis mars, chaque jour nous a rapproché. Nous avons tous les deux, construit et réfléchi ce "nous" et trouvé comment s'entendre avec l'autre.
Avant de réfléchir et d'écrire sur le "nous", analysons où j'en suis "moi" ; c'est devenu un peu plus difficile - tellement c'est mélangé avec le "nous". Pas trop ? Est-ce bon ? Pour le moment, c'est très, très agréable.
A-t-on le droit, peut-on être si heureuse ? Après tant de choses dans la vie, on commence à avoir peur quand tout marche bien, parce qu'on sait que la roue de la vie roule, elle ne s’arrête pas et roule vite.
Combien dépend de nous et combien dépend des choses externes ?
"Il faisait partie de ces miracles que le ciel nous accorde, de temps à autre. " (Huxley)
Mes plaisirs dans la vie
Les 10 choses que j'aimais le plus faire étaient
Apprendre et utiliser mon savoir ; enseigner ; rencontrer des gens, travailler en équipe, résoudre des problèmes, habiter une grande ville, voyager, lire, discuter, l'amour romantique et tendre.
C’est tout à fait ce que je fais maintenant, et plus !
Mes Plaisirs dans ma vie étaient :
Nager, les promenades en forêt (avec François, je le réalise maintenant), manger (oui), bon sexe sentimental (!).
Lire, rechercher, analyser (organiser), résoudre des problèmes, prendre des décisions... tout cela je l'ai, je l’ai fait en programmeur indépendant, en femme de François. Écrire. Parler avec les gens. Prendre des risques (depuis dix ans je ne fais que ça dans le cadre de ma société surtout).
J'aime les situations calmes. C'est possible, mais pas toujours réalisable avec François. Mais de plus en plus. Et j'ai été toujours bonne pour résoudre les problèmes.
À quoi sont dus mes succès ?
Lutteur, sait obtenir la collaboration des autres. Étudie et utilise tout de suite, prend l'essentiel, jette ou ignore le reste. Persévérance, quand croit dans une chose. Curiosité, travailleuse. Aime lire, bonnes intuitions, enthousiasme. Donne l'indépendance aux autres, et confiance en soi.
J’ai encore ces qualités, elles m'aident toujours.
Mes enfants sont devenus depuis indépendants.
Plaisir de réalisations que j'ai écrites à 45 ans :
14 ans écrire un article publié dans une revue
18 ans bonne en comptabilité et en chimie analytique
26 ans plaisir en mathématiques, bonheur d'avoir réussi
à finir l'université, d'avoir réussi à écrire un article sur la recherche, faire des amis, apprendre le français et l’anglais, devenir femme
30 ans devenir mère, m'occuper de mes enfants
34 ans être bon chef de labo, écrire de bons « Modes d'emploi » tester les produits de l’usine
redevenir indépendante, se découvrir bonne amante
38 ans apprendre l'informatique et les math modernes
42 ans bien réussir mon doctorat d'état malgré tous les difficultés sur mon chemin
43 ans Amérique, perte de poids, le bon développement de mes enfants
45 ans l'Informatique
Et ensuite ?
47 ans créer la société Bip - mon "bébé", la démarrer, la faire marcher, changer de métier, bonne vendeuse et acheteuse (en informatique)
52 ans écrire et publier le livre : “PostScript à votre Service”
54 ans écrire et le succès du “livre d'HyperCard”
56 ans programmer ! et regarder François et sa joie le bonheur de Couple que nous avons construit. Partager.
C'est maintenant. Et l’on ne s'arrête pas. Je continue, continuerai de produire, de réaliser. Peut-être, même, d’écrire.
Il faut bien réfléchir avant et s'il faut, réécrire mieux.
OK. Mais Julie, écris-le d'abord toi-même, ne te laisse pas décourager.
Tu n'es pas nulle ! Ton enthousiasme, tes idées pourront êtres transmis si tu t'y appliques sérieusement.1988
je crois que cette photo parle assez bien de ce que je ressentais, fait par François dans le parc de Vincennes, le novembre si je m'en souviens bien