Sans issue...

11 novembre

Je me sens, comme si je me trouvais dans une rue sans issue et, bien qu'il n'y ait pas de sortie, on me pousse encore et encore, par derrière à continuer.

Que le sort punisse cette femme à cause de qui je suis dans cette situation, ici ! C'est intéressant- j’ai oublié de nouveau son nom. Est-ce que ça vaut la peine de l'apprendre ? Pas du tout ! Et je dois rester ici de sept heures de matin jusqu'à trois heures de l’après-midi et faire une liste. Mais à cause de "Note de Pratique", dont j’ai besoin pour le "Projet de fin d’étude", j'agirai quand même comme George me le conseille, j’irai parler à cette femme.

11 novembre, le soir

J'espère, que je n'ai pas trop fâché Sandou hier, je ne lui ai pas parlé très gentiment au téléphone, mais je venais de me réveiller et mon père écoutait tout ce que je disais. Après ce que je lui ai dit dimanche, va-t-il lire le livre de Cernasevski "Ce qu'il faut faire"? - ce serait normal qu’il le fasse.

Je me suis réveillée ce matin en pensant qu'il était passé et j'ai été prise de panique de l’avoir manqué, puis je me suis souvenue qu'il m’avait demandé si j'avais réussi à résoudre mes problèmes d'université et la chaleur m'a envahie. Je pensais à lui toute la matinée. Je deviendrai son amante sans hésitations. Vraiment ? Je ne crois pas que ça arrivera. Mais si je ne renonce pas à émigrer je ne peux pas me marier pendant encore longtemps. J'ai déjà vingt-quatre ans et demi et je l'aime. Au moins maintenant. Je me demande jusqu’à quand.

De temps en temps, j'ai l'impression de m'accrocher à cet amour comme à une bouée de sauvetage. Pourtant je sais nager. Mais, tout autour de moi, l'eau est tellement sale.


Le nom « Ceausescu » et celui de sa femme était encore inconnu de public, ils sont devenus tyrans reconnus ou "sauveur du peuple" secrétaire du partie communiste et président l'un, "academicienne" l'autre (heureusement pour moi) seulement plus tard.

Ne plus pouvoir travailler!

9 novembre

Je hais faire semblant. Je supporte plus ou moins le mensonge. Mais ça non. Je crois que c'est ceci qui me ronge. Et de ne plus pouvoir travailler. C’est la situation actuelle.

Je n'ai pas encore la patience d’étudier, pourtant ici, dans cette petite cabane, à côté de l’usine, je pourrai, j’ai vraiment rien à faire pendant huit heures, toute seule. Peut-être aussi modifier ma thèse. Que la vie est difficile ! On ne peut pas vivre sans faire semblant ? Il faudra me décider et commencer à faire quelque chose de sérieux.

10 novembre

Suis-je vraiment, tellement amoureuse ? Je crois, que jamais je ne l'ai été autant. Est‑ce vrai ? Tout est arrivé si lentement. En même temps, subitement. Combien de temps ça va durer ? Je sens que ce n'est plus une flamme passagère, mais durable.

Ai-je été amoureuse jamais avant ? J'ai rêvé de loin de Moïse, de Guszti ; non ce n’était pas l’amour. Ensuite ? Eugène m'a préoccupée et bouleversée pendant deux semaines, ensuite je l'ai vu et il s’est précipité après Edith, et mon désir s'est dégonflé aussitôt. C'était pendant un printemps, n'ayant pas autre chose à faire. Seulement une passade.

Simon : c’est possible que je l'aie vraiment aimé à un moment donné, mais pas ainsi. Autrement. Avec des hauts et des bas, changeant, capricieusement, orageusement surtout entre nos rencontres. Avec beaucoup de disputes, de fureur et en sachant toujours que rien ne pourrait en sortir à la fin. Jamais, jamais, je n'ai perdu entre temps ma logique froide. Au plus, une seule fois, sur le banc du parc Staline, quand j'ai senti après moi aussi combien il serait bon d’aller dans un lieu à nous et de rester ensemble. Ce leurre, n'a duré que quelques heures. Je savais que je ne serais jamais ni son amante, ni sa femme. Quelquefois je suis restée froide, d’autres fois j'ai même ressenti une répulsion. Je me suis habituée à lui, bien sûr, nous nous rencontrions presque tous les jours. C’était normal. Et il n'était pas un mauvais garçon, mais il n'y avait pas de quoi parler avec lui. Un jour, je me suis réveillée, je me suis rendu compte, que nous n’avions plus rien à nous dire, aucun intérêt commun. Quand nous ne jouions pas ou ne dansions pas avec les autres, ou nous ne nous embrassions pas - nous n'avions plus rien à partager. Il se moquait de ce que j'aimais et je déconsidérais ce qui l'intéressait. Il ne lisait pas, etc. etc.

Et Sandou ? C'est un amour tranquille. Oui, je crois que déjà c'est un amour. Et tranquille - autant que cela peut l’être. Ce matin, ça m’a fait mal de me réveiller sachant que je ne le verrai pas pendant trois jours ou une semaine entière, mais c'était en même temps un sentiment agréable de savoir, me rendre compte, que ceci me faisait de la peine. Et je suis tranquille aussi, sachant qu'il m'aime, beaucoup, et que je n'hésite pas, non plus. Quand je le lui ai dit, je l'ai senti ainsi.

Je ne l’aime pas encore assez pour me marier avec lui - ça ne serait pas bon, je le tromperais - mais assez pour devenir sans trop d’hésitation son amante. Mais je ne crois pas que cela arrivera. Surtout, parce lui ne va pas le vouloir.

C'est un sentiment magnifique d’avoir confiance en quelqu’un.

Il est possible que je me réfugie vers lui à cause des choses extérieures, mais pourquoi l'analyser trop.

Nous nous entendons bien. Nous nous ressemblons en beaucoup de choses. Même quand nous nous taisons, c'est bon. Pas comme si on n'avait pas de quoi parler, plutôt parce qu’il y a trop à dire. C'est possible que je sois tombée amoureuse de lui à cause de son amour. Mais je n'arrive plus à le regarder d’une façon objective. Et j'ai encore peur : une fois je pourrais le voir petit, comme je le voyais autrefois, il n’y a pas si longtemps.

"Mon amour" c'était agréable à entendre ! Et il me voit belle. “T’es mon trésor !" il l'a vraiment pensé hier. Et ce matin, je me suis presque trahie devant mon père.

La tyrannie

Que les gens peuvent être vilains ! Ceci concerne cette femme... On m’a donné des "Circonstances Atténuantes" puisque je ne savais pas qui j’avais heurté... et l'ingénieur n'a pas rapporté comme j'ai parlé d'elle. Mais il parait, qu’elle est l’épouse du Dauphin du chef du Parti Communiste. Elena quelque chose...
J'ai trouvé une autre version du poème Une phrase sur la tyrannie de Gyula Illés, adaptation par Jean Rousselot, voilà quelques extraits.

La tyrannie, chez les tyrans,
ne se trouve pas seulement
dans le fusil des policiers,
dans le cachot des prisonniers;
pas seulement dans les places
où les aveux sont arrachés,
ou dans la voix des porte-clefs
qui, la nuit, vient vous appeler;
pas seulement dans le feu noir
du nuageux réquisitoire
et dans les “oui” du prévenu
la ou le morse des détenus;

pas seulement dans le glacial
verdict de mort du tribunal :
“vous êtes reconnu coupable!”
pas seulement dans l’implacable
“peloton, garde à vous !” suivi
d’un roulement de tambour, puis
de la salve, et puis de la chute
d’un corps qu’aux voiries l’on culbute;

la tyrannie, chez les tyrans,
ne réside pas seulement
dans l’entre bâillement des portes
et les horreurs qu’on y colporte
dans le “chut”, un doigt sur la bouche
du confident qui s’effarouche
mais aussi dans le masque dur
comme des barreaux dans un mur,
qu’en public il faut afficher;
mais aussi dans le cri muet
qui agite et se tord derrière
ces odieux barreaux de fer;

la tyrannie, chez les tyrans,
elle est aussi dans les torrents
de pleurs qu’en soi l’on doit garder
sans ses pupilles dilatées;
pas seulement dans les vivats
pas seulement dans les hourras,
dans les slogans, dans les chansons,
qu’on beugle en se levant d’un bond;

pas seulement dans les bravos,
les bonds à fracasser l’écho
qui saluent la péroraison;
elle est aussi dans les flonflons
des fanfares de l’Opéra
dans les statues, ici et là,
et leurs mensonges, à l’unisson;
elle est sur les murs du Salon,
dans les couleurs et dans les formes
et dans le pinceau qui les torche;

chez les tyrans, la tyrannie,
ce n’est pas seulement, la nuit,
la voiture s’arrête-elle devant ta porte;
la tyrannie, chez les tyrans,
elle est partout, en même temps,
elle est omniprésente, mieux
que le Bon Dieu dans tes aïeux,

la tyrannie, chez les tyrans,
on la trouve au jardin d’enfants,
dans les conseils que donne un père,
dans les sourires d’une mère
et dans les réponses du mioche
à l’étranger qui l’interroge;
oui, partout, et non seulement
dans les barbelés, ou bien dans
les “bon livres” et les slogans
encore plus abrutissants;

dans la façon dont le visage
de ton amie soudain se glace,
car la tyrannie est partout
et jusque dans les rendez-vous,
dans les aveux que l’on murmure
comme en ceux faits sous la torture...

la tyrannie, te scrutant, tu la trouvés,
comme un mal qui jamais ne cède;
comme un souvenir qui t’obsède;
elle te suit partout;
c'est elle encor qui te dévisage
dans ta pensée et dans ta glace;
à quoi bon fuir ? Elle te tient !

et tu es ton propre gardien,
puisqu’elle imprègne ton costume
et jusqu’au tabac que tu fumes;
et jusqu’aux moelles te corrode;
tu t’insurges, tu te dérobes ?
tu veux reprendre tes esprits ?
ce sont les siens que tu a pris;
tu voudrais voir ? Rien n’est à voir
que ce qu’a créé son vouloir
malicieux. Voilà qu’un bois
soudain s’enflamme autour de toi;

La tyrannie, chez les tyrans,
elle est à l’usine et aux champs;
elle est chez toi, elle est partout.

8 novembre 1958

Je suis Juliette. Et je crois l'aimer. Je ne pense à rien d'autre pendant qu’il m’embrasse. Je n’ai jamais senti de répulsion envers Sandou comme quelquefois à l’approche de Simon. Que donnera tout ça ? Quelle folie ! Mais c'était agréable et, cette fois, il m'est resté après un bon sentiment. On s'est endormi, mais curieusement on s’est réveillé en même temps. J'y vais, sans perdre la tête, mais aussi sans être complètement éveillée. Fière.

Hier, c’était romantique la promenade à travers le village et autour du lac Snagov sur le chariot paysan tiré par un cheval, c’était très beau. Il faut que nous retournions l'été. Que l'eau du lac Snagov est propre ! Seulement pendant un tout petit peu de temps ça ne m'a pas plu, quand je me suis réveillée. Mais “mon amour grave” je crois que cela me va. Ceci doit être vraiment l'amour. Je l’aime énormément. Comment suis-je tombée dedans ?

Sandou travaille au moulin de Popesti, une fois je devrais aller le voir là-bas.


Je ne me rendais pas compte que je me suis réfugié du chagrin, vers lui, et de plus en plus. Mais cette promenade, je m'en souviens encore, c'était formidable!

7 novembre 1958

C’est vraiment un temps de grands bouleversements. Il est possible qu'il y en ait eu déjà autrefois, mais pour beaucoup, il n'y avait pas d’occasion de douter. Il y avait moins d’événements bouleversants qui les faisaient douter de leurs croyances, de ce qu’ils avaient appris, lu et entendu.

Que le temps où j’étais avec Simon me paraît lointain ! Il ne m’intéresse plus du tout, même pas comme copain, au moins son fantôme m'accompagne encore quelquefois quand il s’approche de moi dans la rue. Sinon, il m'indiffère. Par contre Sandou... Moi qui ne voulais pas partir, croyant à la justice, en tout. Je m’enfuis vers Sandou pour échapper à mes problèmes. Ses yeux amoureux me regardent avec chaleur et admiration, ils me câlinent et me tranquillisent, donnent du bonheur. Je l'aime, je le désire et c'est si agréable. Est-ce que j’analyse trop ? Probablement. J'ai de qui l’hériter. Mais est-ce mauvais ?

Quel monde est celui-ci ! Où rien n'est certain. On ne peut croire tout à fait en rien. Tu ne peux jamais savoir ce qui est vrai, ce qui est bon, etc. Pour ça. Mais surtout, parce que depuis un certain temps je me sens ainsi. Oh que j'ai été mécontente hier, quand les six anciens copains de Simon sont venus chez moi et que je n'ai pas pu être avec Sandou. Est-ce que je l'aime lui ou je m'aime ? Quelles pensées !

Je ne regrette pas d’avoir rompu avec Ilan. Le sort a décidé. Je n'ai pas dû y réfléchir. Surtout, parce qu'il ne me parlait plus. Donc Julie : si tu aimes une fois, exprime-le, ne le cache pas, cette franchise-là ne peut te nuire, seulement t'aider. Écoute les conseils d’Ovide!

Liberté

C'était une période affreuse de ma vie: j'ai décidé de publier deux notes par jour, pour le "traverser" plus rapidement, ne plus y vivre trop longtemps.



6 novembre 1958

Ma chambre est devenue nettement plus intime grâce à ce rideau. Combien des petits détails peuvent compter !

Je hais le faire semblant ! Je crois que c’est ce qui me gêne le plus, ces derniers temps. À côté des deux autres problèmes.

Le fait que jusqu’ici je n'ai pas écrit et je n'ai pas envie d’écrire même maintenant, ni sur ce qui m’est arrivé au travail, ni en réalité sur notre demande d'émigration, cela veut dire, que je n'ai pas envie d'y réfléchir, non plus.

Mais dans une moindre mesure, parce que j'ai vraiment peur. Tyrannie.

La liberté, Jenö Heltai 1945

Sache! libre est seulement celui

Que la parole ne rend pas bête,

Qui n'est pas aveuglé par la lumière

Ni une position ou par l'argent

Qui peut haïr, maudir, aimer ouvertement,

Méprise les apparences, pas les respecter

Celui qui n'a rien à cacher.

Sache libre est seulement celui dont

La bouche n'est pas salie par le mensonge

Ne hurle pas des mots d'ordre vides

Il ne promette, fait croire, ne fait pas semblant ;

Ne s'achete pas ; qui fait ce qu’il a décidé

Et avec courage exprime sa pensée.

Celui qui ne se soucie pas d’être agréable à tous

Et même s’il lui, ne possède rien,

Il ne dépend non plus de personne.

Ne met pas de chapeau devant ses yeux

Et regarde le soleil en face avec courage

Il accepte ce qu’accepte son ami

Et vainc avec son l’âme et l’épaule,

Réussit à faire face partout,

Caresse plus souvent que châtie,

Mais quand il faut, il sait aussi frapper.

Et l'inverse, si on t’oblige à accepter, on appelle ça comment ? Tyrannie.

Et si quelqu'un lisait ces lignes ?

Je suis horrible. Ce n'est pas vrai ! Je ne suis pas si lâche que ça. Je suis trop fière pour l’être autant. D'après certains, être courageux, c'est une bêtise. Quand même, j’ai trop de chagrin même pour en parler.

Parce que j’ai dit à une collègue, qui s’est avérée ensuite être la femme d’un grand personnage « surveille tes nerfs » : ils m’ont envoyée ici. Tous savent que je n’ai rien à faire. Je dois demeurer ici pendant huit heures. Je ne voudrais jamais être enfermée. Je deviendrai folle. J’ai une tellement grande envie de liberté, de création !

2 novembre 1958

Je pense depuis quelques jours : je dois écrire ! Puis, je n'écris rien. Je ne sais pas pourquoi. Est-ce possible que je sois arrivée à ne plus avoir le courage de tout décrire ? Tyranniec'est vrai ce coup-ci.

Est-ce que demain je réussirai à me détruire ou ça ira mieux ou quoi ?

Rien de moi ne demande à partir, émigrer, même si ici ça va très mal. Comme j'étais bien et contente jusqu'ici, jusqu’à ce que ce problème soit apparu. Cette injustice, méchanceté immonde ou bassesse, je ne sais même pas comment l’appeler. Elle m'a énormément bouleversée, secouée. Pourquoi est‑ce arrivé[1] ? J’écouterai papa et demanderai l’émigration, pourtant, ça serait bien, si le problème avec cette horrible femme disparaissait d'un coup, par miracle. Finalement, il paraît que l'homme ne peut pas rester neutre.

Que c'est grand le Don Paisible, ce film soviétique fait d’après le roman de Solohov! Les hommes aiment des Juliette, des Diane seulement un certain temps, tant qu’ils ne trouvent pas une Juliette. C'est possible qu’instinctivement, j'aie été ainsi avec Sandou. Avec lui, on peut. Je me suis rappelée ce film, relatif à Marie et George, elle a été comme ça et elle a obtenu son bonheur.

Mon cœur, mon esprit sont horriblement confus, tout. Suis-je tombée amoureuse de Sandou ? En signant ma demande d’émigration demain, comme si je signais ma mise à mort. Pourtant je n’hésite plus. Pourquoi [2] ? Oh, si je pouvais déjà être dans le futur, avec 2 ou 6 mois de plus. Comment sera-ce alors ?


[1] Rencontre avec Elena C. : en quelques minutes, mon monde est bouleversé.

[2] Ce qui m’est arrivé avec la ‘camarade Ceausescu’, m’a déterminée, finalement.

31 octobre 1958

Ne condamne pas quelqu'un, tu ne peux jamais savoir, quand ton tour viendra. Éventuellement pour la même chose. Et alors, comment vas-tu le regarder en face ? C'est la crise. (1)

Maman me dit que si ce n’était pas arrivé maintenant, elle aurait éclaté plus tard. Je n'arrive pas encore à le décrire. A demain. Ça me bouleverse encore trop, même de m’en souvenir. Je n'ai même pas un bon roman policier pour m’y plonger !

(1)Avec cette femme.


Explication de ce qui était arrivé et que même plus tard, j'avais peur de décrire: par un récit détaillé dans mon blog "il y a de la vie après 70 ans"

Demande de mariage

30 octobre 1958

Hier Sandou m'a demandé ma main.

Disons plutôt, il attend ma réponse. Parce qu’il m'a expliqué, il considérait déjà depuis qu’il m'a embrassée la première fois comme équivalent à une demande en mariage. Bien qu’il sache qu'il ne peut rien m’offrir, il espère quand même.

Il m'a beaucoup touchée, j'ai été très bouleversée. Je dus lui raconter nos plans de départ et certaines de mes pensées relatives à ce sujet. Dieu sait, ce qui finalement arrivera avec ça. On dit que notre départ c'est sûr, mais on ne sait jamais. Et alors ? Est-ce que ça sera mieux ? Qui sait où, quoi et comment cela se passera.

Sandou m'a répondu la même chose : “Le sort décidera”. Et j'ai été un peu fâché : il l'a dit avec trop d’indifférence.

Avant-hier, Alina m'a dit que j’étais devenue jolie, hier maman et ma glace me l’ont confirmé, finalement je l’ai cru et hier je me suis sentie très belle. Sandou m’a répondu à cela, et sérieusement, qu’aujourd’hui j’étais laide. Il m'a tourné le couteau dans la plaie. Comme il a l'habitude de dire « ça provoque du scandale et j'ai cassé deux assiettes » (au figuré).

Ces derniers temps, chaque fois qu'on se voit, l'un de nous se fâche, pour une période plus ou moins longue. Ce truc "t'es moche" il faut encore l'analyser, parce que je le ressens comme une épine et il faudra la sortir. Même si dorénavant il me disait cent fois que je suis belle. Vraiment ?

Ce matin j'ai été très contente de moi. Et encore. J’ai vraiment du charme. J’ai des traits fins réguliers et même la peau de mon visage s’est améliorée, on voit moins mes taches de rousseur. Mes cheveux me vont bien. Je suis contente de moi. Contre et malgré tout.

L’a-t-il pensé sérieusement ? Sinon, pourquoi l'a-t-il dit ? Et surtout hier ! Je ne crois pas que c'était pour m’abaisser. Il n'est pas un homme comme ça! (1)

Peut-on lutter contre son complexe d’infériorité ? Pour qu'il ne sente pas “qu'il n'est rien et incapable”? Hier il m'a avoué qu'il connaît bien son métier et l'aime. Seulement il ne réussit pas à s'entendre avec les gens. Mais on se heurte avec autres partout. C’est impossible qu'il ne puisse apprendre à se comporter avec eux! Je croyais, qu'il n'aimait pas son métier. Il s'est avéré qu'il l'aimait. Il a parlé avec tant de sensibilité et de chaleur de ses moteurs dans le moulin. Je ne savais pas, non plus, qu'il avait été le premier de l'école des meuniers, donc il l'a fait avec passion, plaisir. J'ai l'impression que la meunerie ne l’ennuie toujours pas. Faudra-t-il qu'il continue à l’étudier ? Au moins, il faudra apprendre comment se comporter avec les autres. Après ses vingt-six ans ? Je l'aime et je voudrais vraiment l'aider d’une certaine façon. Je sens qu'il ne sera pas si difficile de le sortir de cette impasse. Mais comment ?

Je ne sais pas qui est le plus idéaliste de nous, lui ou moi. Il dit que c'est moi. Probablement il a raison. Quelquefois il est étonnamment pénétrant. Peut-être, il devra être un peu plus malin. Nous sommes ainsi. Nous n'aimons pas les voyous, mais un peu de ruse nous manque.

Je devrais faire plus attention. Moi aussi je lui dis des fois des choses désagréables, sans aucune raison sérieuse et je lui fais mal sans le vouloir. Je dois être plus attentive puisque je constate sur moi-même combien ça peut faire mal, heurter, même sans le vouloir. A-t-il voulu me blesser ? J'ai beaucoup de confiance en lui, alors je suis sûre qu'il ne l'a pas fait exprès. Même s'il l'a dit sérieusement, alors.

Curieux, ces temps-ci nous n’avons pas envie de nous embrasser. Nous nous sentons très bien assis l'un à côté de l'autre, en parlant, en nous touchant. L’épaule ou la main, etc. Aurions-nous déjà passé notre lune de miel et sommes nous à la troisième année déjà ?

C’est affreux combien je peux manquer de sérieux. Je pense tout ça sérieusement, et demain je rencontre Ilan, c'est vrai je ne l'ai plus laissé m'embrasser depuis, mais tous les jours je me sens plus près de lui et ça va être dur de le quitter une fois pour tout.

Jamais je n'aurais pensé que je ressentirais personnellement ce qu’on trouve dans les livres et certains n'y croient pas. Aimer deux en même temps et ne pas réussir à choisir, ne voulant pas choisir. C'est vrai qu’ils me plaisent différemment, pour des raisons diverses. Ce qui manque dans l'un, est dans l'autre. Par exemple, le sentiment de confiance en soi d’Ilan et une certaine tendresse, manquant en Sandou. Malgré tout, Sandou est plus proche de moi.

Peut-être deviendrai-je un jour écrivain. Quand j'aurai assez d’expérience. Quand j'aurai déjà de quoi écrire. Mais mon livre sera au mieux réaliste et pas “politiquement correct” comme on demande maintenant ici, parce qu'il ne va pas “montrer la voie à suivre”. Exist-t-elle ? Il n'y a pas de réponse générale à tout ! Du moins, pas une seule, unique et sûre dans tous les cas.

Becher, il t’est facile de conseiller de “ne pas croire, mais savoir !” Tu ne nous as pas dit, toi non plus, ce que tu as appris, d’où et comment. Il faut quand même croire en quelque chose! Mais en quoi ? Il n'y a rien de sûr, de solide qui ne puisse être sensible à un tremblement de terre, un changement profond ? Existe–t–il quand même quelque chose de sûr ? Camille Petrescu a écrit trois pièces de théâtre dans lesquelles il montre que ceux qui croient en un idéal finissent mal. A-t-elle raison ? Je réfléchis en écrivant, mais seulement quand je suis seule dans ma chambre : je ne le suis plus. Alors, au revoir !
1. J'aurais mieux fait attention à mon premier instinc : ce n'était pas une hasard.

Que m'arrive-t-il?

22 octobre

Ce matin j'ai l'impression de devenir folle. Je pardonnerai à mon mari une intrigue passagère, de me tromper une fois quand je ne suis pas là. J'ai été dans un état ! et je le suis toujours – au point que moi, fille vierge, si n'importe quel garçon pas trop désagréable avait voulu, je me serais couchée avec lui aujourd'hui. Je n'ai jamais été si bouleversée de ma vie. Et pourquoi ? Pourquoi justement ce matin-là ? De quoi ? En général, je le sais. Mais maintenant ?

Il est possible que si je voyais plus souvent Sandou, je ne serais pas si troublée. Je suis très contente qu'Ilan ne m'ait pas téléphoné parce que, qui sait, dans un état pareil... et moi qui je ne veux même plus qu'il m'embrasse. Il est un étranger pour moi. Non, je n'adore pas Sandou, mais quand même depuis dimanche je lui en veux énormément de ne pas m'appeler avant jeudi.

Quel amour de sa part, de se voir seulement deux fois par semaine ?!

Je viens de décider de partir pour trois jours début novembre à Kolozsvàr puis à Marosvàsàrhely, je veux faire connaissance avec ce docteur, ami d’enfance de ma tante, savoir où j'en suis, ce qui m'attend. Mais où vais-je habiter ? Et une fois là, j'irai au théâtre hongrois. Je veux vivre.

Que m'arrivera-t-il ? Aurai-je une crise toutes les semaines ? Le dernier jeudi aussi, je me sentais mal dans ma peau. Alors en général. Que devrais-je faire ? J'ai dépassé mes 24 ans. C'est facile pour les autres.

19 octobre

Du livre "Chemin de la tranquillité de Benö Karàcsonyi

N’essaie pas d'être trop fourmi, trop modeste. Seulement modérément. Que vaut obéir aveuglement, travailler sans cesse, admirer les grands, à quoi sert l’esclavage moral, si l'homme ne suit pas les belles envies de son propre cœur… C'est un beau sentiment d'être un atome d'une énorme création. Si tu as une pensée utile partage-la avec d’autres. Mais n'oublie pas, quand même, l’homme a aussi des choses à régler, dans sa propre maison.