Des fois c'est dur d'y croire

Quelle chance que François n’est pas jaloux de mon passé.

Il me dit : « Si tu n’avais pas essayé, tu ne serais pas arrivé à moi ! Si tu n’avais pas aimé, tu serais aigrie ! »

Je me sens si jeune à côté de François. Il se sent si jeune à côté de moi. C’est merveilleux, après tant d’années, de croire de nouveau qu’un bon mariage existe. J'ai refleuris, sauf depuis un mois.

Attention Julie, il y a une année, tu disais, et François aussi, que tout vous réussit sur le plan professionnel et tu vois à quoi tu es arrivée?! Stéphanie avait raison de nous prévenir: Attention ! Il ne faut jamais se croire trop en haut. C’est alors qu’on vous tape sur les doigts.

Au moins entre nous, cela ne casse pas, se dit Julie et sourit à François, l’entoure de ses bras. Allons boire un café, nous en avons bien besoin. Le travail nous attendrait, ne va pas s’enfuir. J’aurai meilleur rendement après une petite pause, et toi aussi, t'en a besoin. Allez! Nous sortons. Juste en face, le petit café nous attend.

Je me rappelle le cœur serré les textes que j'avais tapé, imprimé. Les cafés, je n’avais même pas dix minutes pour m’arrêter, ni moi ni ma secrétaire. Avec le coeur serré je ne dis: «Je ne viendrais plus ici, à Bip, dommage.»

Non! François dit que nous sommes allés plus loin, il a raison et je lui souris avec visage rayonnant d’amour et reconnaissance. On pouvait compter sur François, on peut compter sur Lionel, ils l’ont montré encore et encore.

Partir, n’est jamais facile, mais après le coin, invisibl encore de nous, d’autres joies, d’autres aventures attendent. Même si quelquefois c’est dur d’y croire.



2007:

Ma société Bip n'allait même pas assez pour payer le petit loyer de la boutique, j'ai dû quitter l'endroit aussi et rassembler, jeter la plupart des choses accumulées durant tant d'années. En plus, je commencais à me rendre compte que je ne pouvais vraiment pas compter sur mon mari, hélas. Je ne voulais pas y croire. Je pressentais pourtant des orages devant nous.

Bientôt

Bientôt j’aurais soixante et… N ans, je serai une mère, grande mère et épouse heureuse. Je pourrais me promener longtemps. Je ferai un long et beau voyage avec François, j’irai en Amérique, j’irai visiter ma famille. Bientôt.

Je saurais profiter de notre temps libre, nous prendrons notre temps, le temps qu’il faudra pour voir, sentir le paysage, pour écouter, comprendre les gens, pour nous remplir de nouveaux souvenirs. Je verrai mes petit-fils, je reviendrai à la maison pleine de nouvelle énergie de travail et je courrai à mon bureau pour recommencer à écrire.

Tu viendras avec moi, mon cher époux, nous jouerons ensemble. Tu me cueilleras des fleurs jaunes et rouges, tu seras de nouveau de bonne humeur. Nous saurons profiter de notre vieillesse et notre « retraite ».. Bientôt

Vous, mes enfants, vous prendrez de plaisir à chacun de notre visite, les petit-fils viendrons-nous voir, jouer avec nous.

Bientôt, François verra comme la vie est belle ! Il comprendra : il ne faut pas gémir, mais se réjouir.

Bientôt.

Assise, devant l'église du village

un jour de juillet 1997,

Est-ce le tilleul qui embaume? Est-ce les chants des oiseaux est plus doux? Est-ce la brise rafraîchissant dans l’ombre de l’arbre? Le vert frais du gazon? L’odeur des roses devant le jardin? La joie, la liesse de l’ancien petit orgue que François m’envoie en soulignant pousse-moi à sortir plus souvent? Je me sens merveilleusement bien ici, devant l’église, au centre, mais cachée des regards par les buissons.

Une cloche tinte au loin, quelqu’un bat des clous dans bois. Une feuille jaunie restée de l’automne tombe. L’ombre d’un oiseau passant se reflète dans le rayon de soleil menant de la grande porte de l’église ancienne vers le portillon basse verte comme l’herbe. Musique et calme. Dans le ciel clair quelques nuages blancs se déplacent tout doucement.

Le dernier, seul boucher d’Ouzères vient de fermer définitivement ses portes. Il ne reste plus que la boulangère et deux bistrots, dont l'un vende aussi des journaux. On est loin de tout, mais tout près des forêts, de la nature, de ce qui donne sérénité.

L’ancienne abbaye, derrière l’église a été transformée en vent en gros de papiers et cartons, aucun bruit de là. Quelques voitures passent de temps en temps. Où vont-ils? D’où vient-ils?

Le soleil illumine le haut du nuage gris. Que veut-il me dire? Est-ce l’espérance que bientôt François ira mieux? Qu’il sera guéri de sa dépression alourdissant nos vies ?

Je me sens si bien ici!

Je voudrais reconnaître cette odeur exquise, savoir mieux décrire le chuchotement des branches de l’arbre et la caresse de la brise sur mes bras.


2007:
était-ce la dernière jour de quétude et bonheur ressentie fortement? J'ai l'impression d'y être encore, sentir la brise et le parfume, entendre les oiseaux et l'orgue de loin. Des instants de bonheur, rares peut être mais qu'on peut presque mettre en bouteille et conserver, en soi.

juin 1997: je ferme les yeux

Quelque chose manque et rien n’est plus la même.

Je suis encore une fois assise au café, devant moi le grand mur vitrée comme habitude, attendant que la messe finit.

Le ciel bleu clair avec quelques nuages blancs poussés rapidement par le vent. La mairie avec son toit gris, ses fenêtres soulignées de briques rouges, son mur beige est devant moi. La cour, les garages avec leurs grands ports blancs, jaunis par le temps. Les voitures passent, le bord jaune de la route disant : « Interdit de s’arrêter ici ! » L’homme en pantalon et chemise noir avec cheveux argentés entre dans le café.

Stéphanie, assise à côté de moi ne pourrait rien voir de tout ça. Encore heureux qu’elle aperçoit les grands contours. Elle se guide plutôt sur des sons, l’instinct, l’habitude. L’ancienne habitude, quand ses yeux voyaient encore.

Je ferme les yeux. Tous les sons deviennent plus forts.

Une chaise traînée derrière moi me fait tressaillir, la télé débite des annonces débiles d’une voix suave. Les yeux fermés, je sens d’un coup l’homme derrière moi me frôler pendant qu’il passe pour s’asseoir.

J’entends les voitures passer d’un son sourd augmentant puis s’effaçant lentement et je sens le vitre trembler pendant qu’une voiture passe. La musique de télé paraît plus lugubre, les sons plus menaçants.

Le thé plus sucré, plus amère aussi. Je dois tâtonner pour trouver même mes lèvres, trouver la soucoupe est aussi un problème, encore davantage pour le reposer. Je sens le moindre vent causé par un mouvement près de moi.

J’ouvre les yeux. Soudaine, j’ai peur.

Tiens, un couple tout en blanc rentre dans une voiture près d’ici et repart. J’ai peur de rester plus longtemps dans le noir. J’ai ouvert mes yeux. Je le peux. Pas elle.

Filtrer

– Pourquoi baisses-tu encore une fois le son ? il demande.

Mais c’est les pubs, répond-elle.

Tout est intéressant, on peut apprendre de tout.

Des pubs sur le TV ?

On se rend compte comment les gens pensent, des tendances. (Il le met plus fort.) Bon, baissons un peu, mais ne coupe pas le son !

Ils sont tellement bêtes !

Quelquefois c’est amusant.

Et souvent sexy. Mais c’est un lavage de cerveau, de la propagande. Souvent, même pas subtil.

J’aime bien les regarder, moi.

Bon, je m’en vais.

Reste, chérie.

Je reviens, après. Ils commencent à être même, franchement méchants. Regarde ! Cette petite fille frappant les doigts de son père. Une incitation à la violence et…

Ils croient que c’est de l’humour.

Humour ? Cela me rappelle mon institutrice. J’avais six ans. Elle nous frappait dans la paume chaque jour avec un prétexte ou l’autre. Cela fait mal, c’est dégradant. Non, il n’y a rien de comique dedans. De pure méchanceté. Autorisée, étalée.

Encore une? Sur la paume déjà blessée, rougi? J’avais six ans seulement.

Le TV m’a rapporté tout cela dans mes souvenirs. Maudit soit celui qui a eu d’idée de ce pub, qui l’a accepté, qui l’a réalisé. Sadiques !

Je n’ai pas envie de regarder, ni surtout sourire, d’une petite fille frappant les doigts de son père.

Oui, mon institutrice avait plaisir de nous frapper à tour de rôle, de nos mines effrayées, de nos paumes meurtries. Pas un jour ne se passait sans qu’un de nous ne soit puni.

Et la satisfaction que nous avions le jour qu’elle passa devant nous sans s’arrêter : pas moi, aujourd’hui, contant d’avoir échappé, au moins, cette fois-ci. Est-ce faisait de nous des méchants ? On traîne ensuite la mauvaise conscience toute sa vie. Comme si c’était notre faute d’avoir échappé. Comme ceux de camps de concentration. C’est lourd à porter.

Est-ce étonnant que je filtre? Et malgré qu’il me le reproche à chaque fois de nouveau, je continuerai à filtrer.

***

Il y a trop des choses de mon passé que je ne veux pas ressusciter, voir resurgir comme si j’étais là et souffrir de nouveau. J’étais envahi de mauvaise conscience à douze ans : pourquoi je vis et ma cousine a disparu dans la fumée ?

Que des blessures profondes resurgissent pourtant les uns après les autres d’un coup.

J’ai dû tout quitter, plusieurs fois, mon travail, mon logement, mes meubles, mon amant. Promesses, non tenus. Chagrin, désespoir, kilos gagnés. Qui veut se replonger dans ses peines ?

Une boîte de pandore, il a raison.

Le présent vécu, lutte jour à jour, plaisir d’instant, passion dans le travail. Retrouver un être cher, proche, semblable. Mais pas en tout.

Je ne veux pas de télé, d’intrusion dans ma vie tranquille. Laissez les fantômes d’antan dans les placards, enfermés. Ne ressuscitez pas le mal, montrez le bien, les joies, les bonheurs, les passions de la vie. Réalisateurs, sortez de nous tout ce qu’il y a de bon et non les horreurs, méchancetés, cruautés.

Je continuerai de filtrer, tant que vous ne le faites pas.


2007: ces jours-ci je filtre en n'ayant pas de télévision et ne regardant que de temps en temps sur l'Internet.

Sur la route

Chaque deuxième week-end, nous allons à Celles. François était l’organiste de Chaumes et d’autres villes d’environ. En absence des curées, de plus en plus rares à la campagne, il n’y avait plus de messes toutes les semaines, les autres semaines, il faisait la messe dans des communes où il n’y avait que de l’harmonica. François n’y va pas, il est l’organiste depuis qu’il avait quinze ans.

On part de Paris d’habitude samedi matin, la voiture rempli de nos linges sales. Notre machine à laver se trouve dans notre maison de compagne.

- Parle-moi, François, pendant que je conduis. La route semble moins longue alors.

- De quoi ? me demanda-t-il, perdu sans son journal et encore plus souvent dans ses pensés sombres.

Au fur et à mesure que nous nous approchâmes, son visage devint plus préoccupé.

- Je ne pourrais pas jouer, mes jambes me font mal. Et en plus, le curé ne m’a pas envoyé tous les chants. Et cela continue ainsi, en s’aggravant jusqu’à ce que l’heure de messe arrive.

En revenant, à chaque fois, j’avais un autre mari, joyeux, insouciant.

Quelquefois, je me demandais même, pourquoi il tenait tant à être organiste. C’était une joie secrète, presque inavouée, qu’il avoua rarement.

Plus tard

Il vient me raconter pendant des heures, des horribles histoires sur ses parents. Et de son frère, mort bébé. Il ajoute à la fin : « Tu m’as fait replonger en ça. Ce n’est pas ça qui va m’aider. » Aussitôt, il continue à raconter. Finit avec : « Je suis cassé, il n’y a plus rien. »

Comment l’aider ?

26 mai 1997


« J’étais horrible ! »


Je sentais que je devais l’accompagner chez le psychiatre - neurologue. Le matin, il disait encore « Pourquoi y aller? » et cela, après m’avoir raconté pendant deux heures ses craints, peurs et angoisses.
« Le coquillage est en train de se refermer, avait-il déclaré. Puis aussi : je me sens en train de se dessécher. » Finalement, il a ajouté, plein de bon sens: « Je ne dois plus faire de formation, cela ne me va plus, mais plutôt accompagner un projet. Un projet de quelqu’un ayant une idée et ne sachant pas la réaliser tout seul. »
À trois heures l’après-midi, finalement c’est lui qui m’a relancé :
- Alors, on y va pas ?
- Si. Habilles-toi.

Nous sommes arrivés vers cinq heures, quelques minutes d’avance. Il a trouvé la rue, le numéro. Nous entrons dans la maison.

Avant de sonner, il déclare brusquement :
- Pourquoi sommes-nous venus ? Ce n’est pas la peine. Surtout, cette semaine.
Non. Je voulais sonner, mais j’ai seulement dit :
- Si nous sommes déjà ici.
Il sort par la porte et déclare :
- Non, je n’ai rien à lui dire. Que lui dire ? Je ne vais pas revenir pour six mois !
- Ce n’est pas une psycho-analyste, on ne revient régulièrement. Et de toute de façon, s’il ne te plaît pas, tu lui dis : je reviendrai une autre fois.
- Non, ce n’est pas la peine. À quoi sert-il d’y aller ?
- Tu m’as déjà fait confiance et tu ne l’as pas regretté.
- Cela n’aidera en rien.
- Mais puisque nous sommes déjà ici.
J’avais envie de pleurer.

Enfin, il est retourné, c’est lui qui a sonné, il s’est annoncé. Il est en train de parler avec le psychologue - neurologue. Serait-il utile ou non, seulement l’avenir le dira. Aider, dans ces cas, général mais différent pour chacun, n’est pas facile.

Je tremble. J’espère au moins que tout cela ne va pas lui nuire. Je peux me tromper. Avons-nous bien choisi ? C’est encore plus délicat que dans autres spécialités.
Je tremble, j’ai peur.
Espérer !
J’ai déclenché en lui apparemment quelque chose, maintenant je ne sais plus comment l’aider. J’espère que le docteur le saura.

Il m’a dit ce matin qu’il s’était trop appuyé aussi sur sa première femme, qu’il l’avait mal jugé, qu’à côté d’elle, il vivait dans un monde imaginaire, existant dans sa tête. Loin de tous, seul dans sa coquille et agissant souvent mal. Ne sachant pas communiquer, voyant de mauvais en tous, ne se souciant pas des autres.
- Mais tu n’as pas vécu ou agi ainsi avec moi !
- Non, mais j’ai l’impression de régresser de plus en plus, d’être un mauvais mari, de trop te peser.
- Jamais tu ne t’es enfermé depuis qu’il y a un « nous ». Mais, hélas, je sens que de semaine en semaine, tu t’éloignes, tout en m’aimant.
- Je me hais de plus en plus.

Finalement, il a dit lui-même qu’il lui faudra (urgent !) quelque chose qui le préoccupe, quelque chose à réfléchir, à conseiller, quelque chose, même si ne le passionne pas, mais au moins l’intéresse fortement. En absence de ceci, il pense à son passé, à soi, à ses maladies, toutes les façons qu’il a mal agi ou réagi dans sa vie.

« À douze ans, j’étais déjà tout à fait enfermée, je ne vivais plus qu’en moi, ma tête. Même dans l’internat. Je faisais des maths, je pensais aux isomères chimiques, je ne communiquais pas avec les autres élèves. Je vivais dans le monde que je m’étais construit, me disait-il.
Puis, ajouta :
- Et ma femme, elle n’était pas aussi horrible que je le pensais ces derniers temps. Je pensais sur elle aussi, comme je n’arrive jamais à choisir, je lui laissais sur elle, sur son dos, tous les choix. En prétextant que je ne veux pas lui imposer les miens, comme mon père à ma mère.

- Mais elle ne s’est pas bien occupée de ses enfants, m’avais dit une de tes filles.
- C’est vrai. Mais elle prenait pas mal sur son épaule.
Il y a un mois, il se disait coupable de n’avoir pas été gentil avec sa jeune maîtresse, l’avoir abandonné après son mariage, finalement. Qu’il l’avait pris brusquement.
- A-t-elle protesté ?
- Non. Elle m’aimait, éperdument. Elle s’est effondrée seulement quand je lui ai dit qu’on ne va plus se voir. Plus tard, j’ai su qu’elle a même tenté de se suicider.
- Elle savait que tu te marieras, que tu été déjà marié. Et c’était ton contestation contre le mariage forcé.
- Mais finalement, le mariage me convenait.
- Même au temps de la secte ? Quand…
- J’avais beaucoup des torts. Je suis un affreux homme et j’étais un affreux mari. Et encore, je te pèse trop.
- Tu m’aimes ! Depuis le début. Il y a un problème, tu sens, entre nous ?
- Non. Mais je me sens quelquefois éclater. Je me sens, même là, blotti tout près de toi, comme si j’étais sous le lit.
- Nous y sommes alors, ensemble, tous les deux. Ce nous existe. J’ai besoin de toi, François, ne t’éloigne pas, s’il te plait, ne me quitte pas.
- Je suis là. Mais je me sens dessécher.
- Et ta musique, ton concert dans cinq jours ?
- Justement, j’ai peur, très peur, peur panique.
- Oistrach aussi en avait avant chaque répétition, chaque concert. Il en devenait malade. Tu te sentirais mieux après. Tu verras, dimanche soir.

J’ai ajouté ensuite :
- J’ai mal au ventre. Ce n’est pas bon signe. C’est mon signe d’angoisse à moi. Continuons quand même nous rappeler. Et ma traduction, si cela te gêne, dis-le moi.
- Non, mais le faire à côté d’autre chose, pas seul.
Il n’est pas sorti tout suit, c’est bon signe. J’ai pu écrire tout ceci pendant qu’il est en train de parler avec le docteur.

Les livres américains m’ont énormément aidé. Ce que je suis en train d’imaginer pour le moment et d’écrire quelque chose que je voudrais lire, on n’en trouve plus des livres ainsi « ils ont bien marché une période, mais il n’y a plus d’audience pour eux » dit-on. (J’étais en train d’écrire La princesse aux pieds nus). Et à la place des récits sur amour forcé, puis adoré, de luttes contre soi et les fantasmes, on écrit maintenant des récits sur des lesbiens, homos, ouf ! tout que je n’aime pas lire. Qu’il fasse tout ce qu’ils veulent en intimité, mais sans l’étaler, sans racoler des nouveaux adeptes.

J’espère que je réussirais par ce que j’écris, démontrer en même temps, que les fantasmes violents et les réalités ne sont pas la même chose, pas du tout. Depuis que je ne trouve plus d’éditeur à qui envoyer mon journal, j’écris sans arrêt, je n’arrive pas à m’arrêter à écrire.

Choses divers, différents.
Stéphanie m’a dit que je souffre de « boulimie », mais non, elle se trompe seulement sur quoi. Je mange, trop, pas tant que ça, mais par contre, j’écris, j’écris, j’écris.


N’importe quoi ? Utile ? Utilisable ? Exercice ? J’espère, un peu plus. J’apprends, je m’apprends à écrire, en m’inspirant des conseils des livres. Mes caractères sont devenus plus ronds, plus crédibles, plus divers, mes dialogues plus fortes, plus attirantes - je le sens.


Mais à qui je pourrais montrer ce que je viens d’entrer dans ma machine ? De toute de façon, c’est encore loin de la fin. Aurais-je assez de matériel? J’y ai mis, pêle-mêle, plein d’émotions et vécus des personnes diverses, mélangées, selon « la recette ». Je n’ai pas encore envie de le réviser, plus tard ça viendra aussi.


L’angoisse que je vois dans les yeux de François, dans son visage qui devient de plus en plus allongé, me remplit d’effroi et de tristesse, je voudrais tant l’aider ! Je me sens impuissante devant son chagrin énorme, sa peur, son découragement - c’est pour cela que je l’ai emmené. J’ai lutté, lutté, je ne sais plus que faire, comment le sortir de là, comment empêcher de continuer à glisser, plus bas, encore plus bas. J’ai besoin des alliés.


La rencontre avec sa sœur, l’arrêt de ses cours, le mort et l’enterrement de son collègue et quelques mots maladroits de moi ont déclenché tout ça. Cela doit s’arrêter, sinon, Dieu sait où l’on va. Dans cet état, il ne peut vraiment pas trouver, ni chercher de sortie, des contacts, quelque chose à faire.


De temps en temps, il s’illumine, il vit, puis s’éteint, soudainement. Je ne veux pas ! J’ai vraiment, vraiment besoin de lui - je l’aime tellement, il me rend si heureuse, rassurée. Il est vraiment un bon mari. Mais nous devons passer des moments difficiles. Il le faut!


Trouver une solution. Des solutions. Autant qu’il le faudra jusqu’on est sortis de cela. Renforcer, il paraît qu’après une année on trouve. Si on en survit. Il faut ! Le chagrin entraine des maladies. Il faut qu’on lutte ensemble. Que j’y pense davantage, l’écoute plus.


Lui trouver un projet, plusieurs. Réfléchie Julie, à la place de te débattre à gauche et à droite, cela ne te sortira pas, ne le sortira pas, l’enfoncerait davantage. Comme mes mots maladroits : « A quel moment ta vie aurait pu virer autrement? » J’écrivais justement de ça, sur moi, mais en le regardant de loin avec curiosité. Il s’y est lancé avec auto-reproche, douleur, regrets.
J’ai mis neufs ans à lui prouver qu’il était bon, il a mis, combien, un mois pour se prouver le contraire. Tout est à refaire ? Pourtant je sais, (et d’ailleurs même Stéphanie me l’a confirmé depuis le début,) François est bon, profondément.


Mais dérouté, avec problèmes. Je l’ai sorti, il vient de retomber, j’espère, pas plus profondément. Il existe toujours un « nous », il le sait. Il a quand même plus sur quoi s’appuyer. Moi aussi, sur lui au besoin. Maintenant, c’est lui qui en a. Besoin.

Il y a des centaines des histoires à raconter, des gens, caractères, situations, lieux à décrire : même en regardant par la fenêtre sur une rue tranquille. Je vois une femme mince en pantalon salopette et chemise blanche se dépêcher, rentrer en serrant contre elle un grand sac blanc. Où va-t-elle ? Qu’y a-t-il dans le sac bien rempli ? Pourquoi elle se dépêche tellement ? Il y a de quoi écrire, démarrer. Et sur les marches de Butte Montmartre la vie s’écoule, il y a tantd’histoire à écrire!


Il est resté presque deux heures et il compte de revenir dans trois semaines, prendre régulièrement des médicaments et commencer à écrire ! Un pas en avance, il parait. Touchons vite le bois.

17 mai 1997

- Tu es tellement forte. Je me suis trop appuyé sur toi, je me rends compte maintenant, vient me dire François.

Je suis forte psychologiquement, de caractère, d’habitude. C’était peut-être un de mes grands problèmes avec les hommes. Ce qui les attirait, ensuite les effrayait, puis les faisait devenir méchants, finalement essayer me détruire. Pour que je devienne faible, impuissante, comme habituellement ils se sentaient eux être, (ou étaient.)

Longtemps, je croyais que c’était ma culture qui les effrayait. Non, probablement ma force intérieure, supposée ou réelle. Une femme faible donne envie de la secourir, donne la possibilité de briller. De temps en temps, j’ai appelé à l’aide, j’ai manifesté que j’en ai aussi besoin. Mais ce n’est pas assez.

Pour qu’on me voie faible, il faudra que je panique plus souvent, que je montre davantage mon désarroi, mon impuissance. Il aurait fallu aussi moins de patience, moins d’optimisme, moins de sureté de soi, moins exprimer l’espoir que quelque chose arrivera et je m’en sortirai. Nous en sortirons.

Bien sûr, cette qualité m’a fait passer plus facilement les années, les mois, les heures noirs; les traverser très difficilement, mais sans me détruire.

Alors, on me croit « indestructible », on s’appuie de plus en plus sur moi «de toute façon, elle ne va pas craquer.» Tout étonnés, quand cela arrive.

Même si je m’en sors, même si je me révolte rarement, pas trop longtemps. Sandou aussi, Paul ensuite, et maintenant, même François. Au moins, il en est conscient. Il le regret!

Il ne reconnait pas encore les signes avant-coureurs, ma grande fatigue, ma voix qui monte, l’apathie, le refuge dans la lecture et en aliments. Il faut que je lui dise que j’en peux plus, j’en ai marre. J’ai envie, moi aussi, de me mettre sous le lit. Ou disparaitre. Cette dernière n’est pas sérieux, en fait cela signifie : «J’en peux plus!»

J’ai besoin moi aussi de l’aide et non seulement aider quelqu’un de plus en plus morose, de plus en plus sans vie. Il ne s’éloigne pas de moi, il s’accroche, il me tire vers en bas. Il s’éloigne des joies, de la vie, de soi. Sans raison. Il ne trouve pas son chemin, il s’éloigne et se perd. Il ne cherche même plus une issue.

Il pourra consacrer chaque jour des heures à m’aider mieux traduire mon journal. J’attends. Quelquefois, il le fait. Pourquoi si rarement ?

Les oiseaux chantent dehors. C’est une belle journée de mai!

16 mai 1997

Aujourd’hui, c’est moi qui me sens tout à fait désemparée.

Et hier, j’ai manqué un rendez-vous important, j’ai tout simplement oublié. Depuis, je suis désemparée. Je cherche l’adresse et le nom de l’éditeur à qui je me préparais depuis deux mois, depuis le salon de livre, d’envoyer mon livre et je ne le trouve pas. Que signifie tout ça?

Pour me calmer j’ai pris un tranquillisant hier soir, m’endormir j’ai réussi, et ce matin j’en ai pris pour me donner de l’énergie (raté), ma tête tourne. Je ne tremble plus de nerf, mais comme s’il aurait atténué, annihilé tout envie, tout résistance et en même temps, tout joie. Même l’adresse que je ne trouve pas ne m’inquiète plus autre mesure. Je continuerai à chercher, mais je n’ai pas la force de lever ma tête de l’oreiller, ni lire, ni même écrire.

J’ai quand même noté ces lignes.

La nuit dernière, mon mari m’interpelle :
- Arrête de tourner !
Je ne me rendais pas compte.

Rongée par inquiétude, (par la rencontre avec mon mari d’enfance et sa famille et le déprime de François ne finissant pas), je me tournais et retournais à gauche et à droite jusqu’à trois heures, en bougeant sans cesse. François s’est réveillé.
Inquiet, ne pouvant tenir sur une place sans bouger, je descends à la cuisine et je mange des corne flakes au lait.

François arrive, furieux :
- Tu ne veux pas me laisser dormir ?
- Mais justement…
- Viens.

J’ai compris. Moi non plus, je ne dors pas s’il est loin. Ou mal, fort mal. Nous sommes remontés. Il m’a pris dans ses bras, puis en tournant, je l’ai pris dans mes miens. Tout près l’un de l’autre, finalement, me forçant, je me suis endormie.

15 mai, 1997

J’ai sommeil. J’ai mal dormi, je dors mal ces derniers temps. Je me sens incapable de réaliser ce que je voudrais.

Je butte, je tombe, je traîne.

Je viens de rêver ceci :

Mon cousin m’avait invité chez lui, puis ils ont refusé que je puisse rester dormir chez eux. Il m’a emmené jusqu’à une petite gare, loin de tout. Restée seule sur les quais, je voulais acheter un billet pou Paris. Le cassier a fait semblant de ne pas m’entendre, comprendre. Parlait-on allemand ? De toute de façon, il a fait semblant qu’il ne comprenait pas le français ni l’anglais, ni mon allemand élémentaire.

D’autres personnes attendaient derrière moi, prenaient un billet, repartaient et j’étais toujours là, impuissante d’obtenir le billet dont j’avais besoin. Que faire? Y avait-il un train pour Paris?

J’ai finalement réussi à trouver un programme. Il y avait un, un seul. Le voilà! je montre ma destination, mon train. Ils bavardent, font semblant de ne pas m’entendre. Que faire? Prendre le train sans billet? Je ne resterai pas dormir ici, je ne peux pas aller en ville non plus.

Je suis incapable.
Incapable de bien aider François découragé, il a peur. De soi, de futur, de tout. Incapable de corriger toute seule mon journal, s’il ne voulait pas le finir, pourquoi l’a-t-il commencé ? Juste pour me montrer qu’il y a pleines de choses qui ne vont pas?

Je suis épuisée, aujourd’hui j’ai oublié et raté ma leçon de « français ». Impardonnable!

Je suis fatiguée, oh que je suis vannée. Dormir sans bouger, je n’ai jamais su.

Surtout, quand je ne suis pas satisfaite dans mon corps, mon âme. Heureuse? Pas tant que je voudrais paraître, peut-être je mens même à moi-même.