Le café, près d’église

Quatre jeunes jouent au football mécanique. Ils font pas mal de bruit, mais ils s’amusent bien, ils parlent et rient sans arrêt.

La patronne vient me demander :

- Que voulez-vous ?

- Un café.

Puis elle gronde la fillette de huit ans assis près du comptoir.

Tu bouges trop !

Moi aussi, je ne m’arrêtais pas à bouger à ton âge, lui souris‑je.

La petite me regarde de ses grands yeux marron et commence à danser sur la musique de radio. Pour moi, pour son père qui boit de la bière. Elle se prépare à son mariage... dans quinze ans. Gaie, comme celui d’aujourd’hui.

Le père, un grand gaillard blond en blue-jean et tee-shirt blanc, veste bleue, fume sans arrêt. La petite fille s'est mise à dessiner.

Silence. Les joueurs sont sortis. Ouf !

Un client solitaire et triste est assis à côté du bar. Il s’ennuie, il boit sans cesse, il se sent vieux. Personne à qui parler.

La patronne cause avec le grand gaillard, ils rigolent, l’autre paraît d’autant plus triste. Un coude sur le comptoir, il ne dit rien. Il a au moins une jolie femme à regarder, la patronne blonde, élancée tourne et nettoie, n’arrête pas une minute. Un bus passe et l’homme détourne son regard un instant. Qui a-t-il d’important?

Le père de la fillette va à la toilette, aussitôt la patronne commence à bavarder avec son client solitaire. Quelques mots. Mais celui-ci ne sait même plus que répondre. La communication s’arrête. On n’entend plus que le radio débiter sa chanson trop joyeuse. En quelle langue ? Qu’importe...

La petite n’a que six ans, mais elle écrit déjà et déjà a fait un dessin. Elle vient de me l’offrir. Elle a signé : « Coralline, 6 . » Déjà coquette. Attendrait-elle jusqu’au mariage ?

***

Moi aussi, à cet âge-là, je ne m’arrêtais pas un instant.

Je bougeais à l’école, (trop d’après l’institutrice de l’école et de la maternelle). Je sautillais, faisais de la gymnastique, se sautais dans l’eau, je nageais.

L’été, pendant un mois, je parcourais avec mes cousins et cousines le grand jardin de mes grands-parents. Je me croyais être la plus importante, la plus belle, la plus adroite de la terre. Je le sentais dans le regard de mes parents, l’attention de mon grand-père, la chaleur de mon arrière-grand-mère. Tous étaient enchantés par ce que je faisais, par ce que je disais.

Ma cousine, Suzanne, avait deux ans de plus que moi, mais elle était silencieuse, tranquille et, croyez-moi, trop sage. Ennuyeuse. Qui peut être enchanté par ça ? De jour en jour, elle devenait plus enfermée, plus silencieuse, plus pâle.

Un soir, les grands étaient réunis, ce fut une grande fête. On nous demanda de donner un spectacle. J’ai dansé et chanté un peu (faux), puis ce fut le tour de Suzanne. Elle s’est fait prier longtemps.

Finalement, dans sa petite robe impeccable, pas tâchée, ni froissée comme la mienne toujours, sa mère l’emmena au centre et elle s’est mise à chanter d’une belle voix agréable, impeccable. Sans fautes ni faux notes.

“Que c’est beau, ce qui est le plus beau,

ce sont les cheveux blonds, les yeux bleus

de m’a bien aimée, la plus belle,

avec ses cheveux blonds, ses yeux bleus”

Un énorme applaudissement.

Encore ! Encore !

Elle répéta, elle enchaîna.

Moi, à l’époque, je ne savais pas encore qu'une seule petite chanson apprise dans le jardin d’enfant. Je devais avoir quatre à cinq ans à peine.

Ce qui est belle, est la blonde avec des yeux bleus ?

Suzanne rayonnait maintenant.

Moi, je me sentais de plus en plus petite, de plus en plus insignifiante.

Mes cheveux étaient déjà à l’époque châtain foncé, mes yeux gris vert et pas bleu clair, comme les siennes. Ma peau plein des taches de rousseur et pas blanche ou bronzé comme la sienne. Ma voix trop criarde, pas mélodieuse et j’ai toujours chanté avec des faux notes. Je sautille comme une chevrette et je ne tournoyais pas gracieusement comme elle.

Ce soir-là, je me suis rendu compte de ma propre insignifiance.

Je suis devenue plus fermée, plus silencieuse et plus tard, j’ai essayé à le compenser avec travail, études, assiduité, pour ce que la nature ne m’a pas donné. Je me disais qu’au moins, je suis intelligente, j’arrive à obtenir des bonnes notes, écrire des poèmes.

Je n’ai su que cinquante ans plus tard en rendant visite avec François à ma tante en Israël, qu’on a organisé la soirée spécialement pour rendre confiance à Suzanne qui s’était fanée voyant tout le monde tourner autour de moi, sa cousine qui n’arrêtait pas à bouger, parler, sautiller et sourire à tous sans souci.

Je n’ai constaté qu’alors, en retrouvant des anciennes photos de nous, deux enfants insouciants avant la guerre et les persécutions, avant que toute ma famille se dissipe ou disparaisse, qu’avec ma frimousse pleine de taches de rousseur et mes yeux toujours pétillants et coquines, j’étais encore plus attirante que la blonde aux yeux bleus sages, tristes, ne s’illuminant qu’une heure, d’une soirée, rarement.

Devant la porte de l'église

En tournant vers l’église avec notre vieille bagnole, je me suis presque cogné d’une petite voiture noire.

« Arrête ! Fais place ! » s’écrie François.

Oh, mais c’est la voiture du curé. Il s’arrête et me fait des grands signes. Pourquoi ? Il veut parler à mon mari de la messe de demain.

J’étais sûre qu’il va expédier rapidement le mariage et ce n’a pas duré qu'une demi-heure et le voilà déjà disparu après avoir donné les dernières instructions à François pour demain.

Dans la cour de l’église exceptionnellement ouverte, la mariée se pavane heureuse dans sa robe blanche évasé, un large chapeau fleuri sur ses longues nattes brunes, elle appelle sa famille pour se photographier. Elle rayonne de joie... Et voilà, arrive le mari en smoking noir, une tête plus haut qu’elle, il lui tient le bras. Le chapeau à fleurs de la mariée risque de s’envoler dans le vent, il lui tient l’épaule et avec l’autre main le chapeau. Ils rient heureux.

Les membres de famille s’alignent un à un à côté, derrière les jeunes mariés. Les autres invités regardent de loin. Ils photographient, les admirent, les envient.

Un couple discute. Parlent-ils mal de mariés ? D’après leurs regards, tout est possible... Un autre couple vient de s’approcher maintenant avec un bébé, y a eu un baptême en même temps?

Un homme seul, la lèvre tombée, essaie de passer d’un groupe à l’autre ; apparemment, personne n’y fait pas attention. Ses bras se balancent, comme pour signaler son sentiment d’isolement, son désarroi.

Une jeune fille seule, elle aussi, des bras croisés, visage amer, regarde les jeunes mariés. Isolée, elle n’essaie même pas se rapprocher des autres, ni d’un groupe d’invités discutant avec entrain, ni des mariés, toujours rayonnants dans la cour, eux qui voudraient prolonger le plaisir de cet instant attendu depuis longtemps. Et probablement, l’instant craint par la jeune femme solitaire. Elle a perdu, elle n’a plus rien à espérer, je me dis.

Entre-temps, dans l’église François se met à son orgue, il prépare la messe de demain.

Je m’éloigne. Je vais au café du coin où je l’attendrai, comme d’habitude.


2007: je ne me promenais pas encore avec une appareil photo tout le temps, mais j'avais déjà, je crois l'oeil d'un photographe.

Hélas, notre appartement

Le "salon": ses vêtements en vrac sur l'unique fauteuil. Ses revues informatiques et sur la science, empilés un peu partout, sur la table, par terre, envahissant aussi mais débordant des trois bibliothèques.

Plusieurs ordinateurs, une tonne des crayons.

Un radio monté à demi, pas tout à fait terminé depuis des années.

Un piano? Non, un orgue électrique occupant un quart du salon. Des notes de musique partout où il reste de place. Ajoutez à cela ses livres de cuisine "absolument nécessaires".

Dans la cuisine, des casseroles variées, des oignons de divers espèces, plusieurs sorts d’huiles. Un congélateur rempli, dans le frigidaire beaucoup de lait. C'est lui qui cuisine, c'est moi qui tâche de laver, ranger un peu quand il me donne laisse.

Le son de clavecin ou d’orgue déborde souvent de cet appartement et vers les appartements environnants, mais aussi des odeurs de cuisine sophistiquées.

Hélas, de temps en temps, les cafards envahissent ces deux petits pièces, adorant ronger les journaux empilés, les restes des repas difficile à nettoyer entre cet entremêlement des choses.

Il m'en reste une seule place libre pour m’asseoir, à côté de fenêtre, lire, travailler, méditer. Quand c’est possible.

Hélas, c’est ce qui est devenu notre appartement.


PS.

Il nous a fallu presque une année pour se débarrasser des bêtes : ils venaient de la voisine, vieille de 95 ans… et même après avoir tout détruit, d'autres arrivaient.

On a trouvé, hélas, pleines de ces bêtes sous elle, quand on l'a emporté à l'hospice finalement. Celle qui devait s'occuper d'elle (et qui logait là exprès) ne faisait rien en fait. Ensuite, son appart a été squaté par des dessinateurs venus de la Slovaquie, mais au moins, ils l'ont nettoyée.

Les racines

-Tout te réussit mieux qu’à moi. La musique, la programmation. Tu as fait des progrès, remporté des succès, aidé des gens, François.

-Mais la maison, que va-t-il lui arriver ?

-Regarde nos roses, centaines de roses rouges du buisson que tu avais planté devant la maison. Et le noisetier, grandit aussi.

-Trop près de la maison. Il va la détruire.

-Pour le moment, il est encore tout petit, tout mince. On le mettra plus loin, l’année prochaine.

-Il en mourra. Ces racines arrachées…

- On demandera conseil, de transplante, ca se fait.

Les racines sont importantes.

C’est comme si on aurait coupé les racines de François depuis qu’il est à la retraite, depuis qu’il n’est plus enseignant à l’Université. Les racines, moi j’ai réussi à transplanter avec moi, partout où je suis allée. Je me suis arraché très difficilement à quatorze ans de ma petite ville natale. Pendant sept ans, chaque été je retournais chez ma tante, être avec mes amies. Ensuite, j’ai retrouvé (même si lentement) une amie, des copines là, où je me trouvais.

Depuis, je me suis souvent arraché d’une ville, d’un travail ou de quelqu’un et à chaque fois avec le cœur serré, mais ce n’était plus aussi dur et j’ai appris à en profiter, rebondir, repartir de plus en plus vite. Chez moi, était où je vivais. Je refaisais une atmosphère chaude, accueillante où j’avais envie de revenir. Même ma retraite, je l’ai vécu relativement bien.

Quelques semaines d’angoisse d’abord, quelques jours à chercher une voie nouvelle et me voilà replongée dans mon passé, mes journaux écrits depuis cinquante ans.

Dix ans auparavant, j’avais traduit une partie, en les relisant, je me suis rendu compte du progrès en français que j’avais fait depuis, cela m’avait rassuré. Traduire les douze journaux, m’a fait progresser encore, leur correction, la réaction des gens, m’ont appris aussi.

Ça ne va toujours pas. Peut-être, ça n’irait jamais tout à fait. Mon vocabulaire n’est pas aussi riche que à ceux ayant vécu et fait l’école ici. Et alors ? Je sais m’exprimer, j’écris facilement. Je réussis de plus en plus à mettre une image vivant devant les yeux du lecteur, quelquefois même écrire une histoire prenant.

Je voudrais m’y mettre, écrire un nouveau roman, peut être genre policier pour voir si je peux, y mettant, sans trop m’y coller de ce qui est arrivé à mon père. Écrire me manque.

Publier moins. À la longue, ceci viendra aussi.

D’une façon ou l’autre, mon livre sur l’écriture sera publié et même mes journaux sur une certaine forme. Sans m’exercer je stagne, je m’y remettrai aussi. Pour le moment mes exercices sont une énorme poubelle, pêle-mêle, mais en plus ils servent à m’améliorer, de matériels bruts, et souvenirs ressurgis.

L’écriture est un art et aussi un artisanat. Il faut de travail régulier, du courage pour continuer malgré tout mes handicaps, apprendre les ficelles, les techniques millénaires. Innover, tout en connaissant et en continuant la tradition. Exprimer sa vérité dans sa voix propre.

Nous serons de plus en plus à avoir de temps libre.

À chanter, dessiner, écrire.

Les éditeurs ont déjà trop à lire ? Nous ferons de nouvelles maisons d’édition, de nouvelles voies de communication et diffusion. Beaucoup ont commencé lentement.

En douze ans, on a vendu 16 volumes de l'Ars Amore de Stendhal, s’est-il découragé ? Proust a auto-publié d’abord La recherche du temps perdu et Tolstoï a publié lui-même ses mémoires à vingt ans. Il y a cent ans, vendre deux milles exemplaires d’un livre c’était la gloire. Aujourd’hui, ils l’appellent échec, pourquoi ? D’accord, ni l’éditeur ni l’auteur ne gagnent pas beaucoup, mais deux mille (ou davantage) de gens le lisent, en parlent, le prennent dans l’expérience de leur vie.

Julie, j'ai peur

François s’est réveillé hier, il m’a serré fort contre lui et ensuite il a dit:

- Julie, j’ai peur.

- De quoi ?

- D’entrer dans le réel.

- Le réel?

- Sortir du sommeil, se réveiller, devoir me lever…

- Tu as rêvé quelque chose d’agréable ?

- Ouf. Je ne sais plus.

Je le serre contre moi plus fort.

- Tu te ne sens pas bien avec moi ?

- Si, si. Là, c’est bien.

- Je reste avec toi, même plus tard, après que nous nous levons.

J’essaie de m’arracher, il me sert plus fort.

- Nous allons prendre un bon petit-déjeuner ensemble et continuer à discuter.

- Oui.

Il ne desserre pas son étreint.

- Que veut dire « réel », François ? De quoi tu as peur ? De moi ? De programmer ? Jouer de l’orgue ? Ça va de mieux en mieux !

- J’ai peur de moi.

- De toi ?

- De ce qui est en moi. De ma décrépitude. Ne plus être capable de faire. Avoir mal.

- Tu as mal ?

- Quand je bougerai. Ma hanche, mes jambes.

- Heureusement, ta tête va bien. Tes yeux aussi.

Je pense à Stéphanie qui ne voie presque plus, à George qui entend et comprend de moins en moins.

- Oui, mais je n’ai pas fini…

- Quoi ?

- Le programme pour Lionel. Ajouter les deux boutons.

- C’est important, mais pas urgent. Tu le termineras jusqu’à mardi.

Nous étions vendredi, à la veille d’un week-end de trois jours. Pour nous, tous les jours sont pareils, tous les jours nous restons à la maison. Sauf deux fois par mois quand François joue de l’orgue dans l’église de Chaumes, la ville du célèbre organiste Couperin. Après-demain.

Avant de jouer en public, il a toujours de trac. Avant réussir un programme, il se tourmente pas mal. Avant de se lever, il voudrait se cacher, rester au lit, se mettre sous le lit. Avant d’aller à Chaumes, il se sent paniqué. Avant de rentrer à Paris, il oublie son rasoir et son sac à notre maison de compagne et il a fallut se retourner. Les départs sont difficiles et il a peur de l’inconnu.

- Qu’est-ce que c’est ce « réelle » dont tu as peur, François ? Très peur de jouer de l’orgue ce dimanche ?

- Non. J’ai peur de ce qui peut arriver.

- Tu as peur que tu ne termine pas le programme ?

- Non, mais je l’aurais pas ce soir.

- Tu as peur de la messe ?

- Ce qui peut arriver. La maison peut s’écrouler. Moi aussi. Ma santé. J’ai peur de moi.

- Peur de ce qui arrive ? Ce qui est autour de nous ? Nous ne sommes pas en guerre. Tu as une pension sûre, je t’aime.

- Je sais..

- Alors ? Qu’est-ce que cette « réelle » te faisant peur ? T’es fâché contre moi ?

- Non, bien sûr. J’ai besoin de toi, je t’aime. Je suis bien, là.

- Nous allons être bien aussi autour de petit-déjeuner.

J’ai faim. Je vais le préparer.

Je m’arrache de ses bras, il fait tard. Pourtant, c’est bien d’être blotti ensemble. À un moment donné, j’ai quand même envie de sauter dans le « réel », hors notre étreinte, pourtant réel lui aussi.

Je coupe un pamplemousse en deux, une banane en deux, je mets l’eau à chauffer. En entendant l’eau bouillir, François se lève le visage encore angoissé. Il prépare le café, l’apporte à la table. S’assoit, me tend sa main et me sourit. Son sourire me dit « ca ira, ne t’en fait pas trop, je ne veux pas te passer mon angoisse. » Pourtant, quelquefois c’est ce qui arrive.

Depuis son accident, son séjour à l’hôpital il y a quatre ans, chaque fois qu’il me dit « j’ai mal », mon cœur se serre. Je me dis : « Et si ce n’était pas seulement psychologique ? »

Trois semaines, loin de lui, seule dans mon lit, des nuits d’angoissent blanches sans réussir m’endormir, en attente d’appeler le matin le service de réanimation pour demander ‘ça va ?’ avec le souvenir de la disparition de maman et le télégramme arrivé à cinq heures de matin m’annonçant que ma mère n’a pas passé la nuit.

Non ! Je ne veux pas rester de nouveau seule.

Comment donner courage à François ?

J'en ai marre!

Trois jours plus tard

- Ce n’est pas beau, ce truc rouge sous ton chemisier, me dit François.

- Personne ne m'a vue avec...

- Je ne peux te dire rien...

- Qu’est-ce que ça fait, si on ne m’a pas vu ? J’avais froid, sans cela.

- Je te dirai plus rien.

Quelle importance ce que je portais ? Demain, je m’habillerai de toute façon différemment.

Il sort, furieux.

J’étais habillée ainsi toute l’après-midi. Il m’a vu partir ainsi et nous avons été ensemble, presque tout le temps. Il est dix heures passé. Je m’apprêtais à me déshabiller. Je n’ai plus envie de coucher avec lui.

Depuis une semaine, les reproches s’accumulent, il y a toujours un motif, différent.

- Eh ben ? Bon, dit-il en revenant, en voyant que je ne suis pas encore couchée.

Il ajoute, presque furieux :

- Mais qu’est-ce que tu fais ?

Je ne réponds pas.

Je n’ai pas sommeil, pourquoi me coucher?

Je suis pleine de fureur accumulée au fil des jours. Il se pose en martyre, en malade, en homme perdu, sans avenir. Tout qui lui arrive depuis quelques jours est de ma faute.

— Pourquoi ça ?

Mais tu m’avais dit.

Je voudrais tellement le retrouver, mon mari d’avant, le retrouver mon attentif, joyeux amant. Joie, reviens-moi ! A-t-on chanté, joué en vaine : Que ma joie demeure ?

Hmmm ? grommelle-t-il.

Qu’il m’attende. Je suis triste, moi aussi. Où est ma joie de le retrouver ?

Julieee ! Qu’est-ce que tu fais ?

— Je lis.

Tu m’énerves. T’as vu l’heure ? Tu...

Oh, j’en ai marre, vraiment marre !

Sommes-nous lâches?

La retraite est arrivée dans notre couple.

D’abord pour moi. J’ai recommencé à écrire, ce qui avait été le désir de ma jeunesse. Tout se passe bien malgré mes difficultés en français : je fais des progrès.

Ensuite, le tour de François est arrivé.

En entrant dans son métier d’enseignant, il a dû renoncer à l’orgue, sa passion d’adolescence. Il a d’abord essayé à Paris : il y avait trop d’organistes établis, gardant jalousement leur position. Puis nous sommes allés plus loin, visitant les églises des environs de Celles.

François est catholique, moi d’origine juive, mais je l’accompagnais à la messe le conduisant ici ou là pour qu’il puisse parler avec le curé et l’organiste. Voir l’orgue, l’essayer et se proposer de jouer quand on en aurait besoin. C’est ainsi qu’il a rencontré le vieux et sympathique abbé Durham. Ils ont sympathisé.

Au début, il permit à François de jouer certains après-midi, et après l’avoir écouté de loin, il lui proposa de jouer aux messes quand l’organiste titulaire ne pouvait pas venir et aussi à une autre église où père Duhamel officiait. Les deux anciens organistes étaient loin du niveau de François qui a un talent inné et une capacité de travail inouïe - même s’il n’avait joué que sporadiquement depuis les quinze dernières années.

Je m’entendais bien avec le vieux curé et je l’ai aidé à acheter et apprendre à utiliser un Macintosh pour écrire les programmes des messes et bientôt un livre sur la vie d’un Saint. Commencer l’utilisation d’un ordinateur après 70 ans n’était pas facile, il comprenait difficilement surtout comment on pouvait réaliser une même chose de différentes façons.
Hélas, l’organiste en place, jaloux, a organisé une cabale contre François, utilisant la vitesse et le rythme de son jeu qui n’était pas la même sur les partitions qu’en disques CD.

Un matin, après que nous avions parcouru 50 km pour jouer à la messe, aussitôt après, il y eut un mariage où c’est l’autre organiste qui jouait. C’était payant, pas bénévole comme la messe, puis on le connaissait, il était du pays, pas comme François.

Ce jour-là François s'est fâché :
- Ils ne veulent pas de moi !
- Si, François. Seulement, il faut entrer un peu dans leur jeu, agir à leur façon.
- Façon boy-scout ? Jamais ! C’est du cirque à ce rythme-là, pas de la musique. Du rock, pas du Bach.

Sa fierté heurtée, il a préféré renoncer. Il a sombré en dépression pour quelques mois, ne trouvant plus que faire de sa vie.
- Moi, c’est fini, me répétait–il.

Malgré tout, quand François fait quelque chose, il ne le fait pas dans la demi-mesure, il continuait à chercher. Un dimanche, nous avons passé dans la ville natale de Couperin, d’anciens grands compositeurs organistes :
Jouer ici, serait le pied, me dit-il.

Non. François ne s’exprimera jamais ainsi. Mon Français est ‘chiadé’, cultivé... mais ce qu’il avait dit revient au même. C’est moi, ‘l’Étrangère’ même si je vis et travaille en France depuis trente ans, qui ‘attrape’ des mots entendus ici ou là et, quelquefois, sans me rendre compte si c’est une expression ‘comme il faut’ ou non, je l’utilise.

Le premier exemple que je ne pourrai jamais oublier fut quand j’utilisai, deux ans après mon arrivée en France, l’expression prononcée souvent par des jeunes filles que j'initiais à travailler dans un laboratoire de chimie :
 Je m’en balance.
Celui qui m’a entendu était choqué.
- On ne dit pas ça !
- Mais je l’ai entendu, on l’utilise souvent.
- Pas une dame, comme vous ! ”

Revenons à l’église des fameux compositeurs.
La sœur responsable de la paroisse nous fit visiter l’église. Un orgue ancien, une sonorité parfaite et, pas d’organiste ! Quelle chance pour François !
C’est ainsi qu’il était devenu l’organiste de la paroisse.

Il y a sept églises pour un seul curé, mais seulement deux avec des orgues en état de fonctionnement. Elles sont à quelques kilomètres l’une de l’autre, à 60 km de Butte Montmartre où nous habitons encore. Les deux messes se suivent, l'une à 9 heures, l’autre à 11. Le prêtre, presque au début de sa carrière, vient de remplacer un ancien curé de plus en plus malade.
J’assistais au début à l'une de deux messes, surtout pour écouter mon mari jouer. Et puis, c’était moi le chauffeur, François est trop distrait pour conduire.

Elle mariait sa fille
Je conduis encore mon mari jusqu’à la porte de l’église, puis je m’en vais écrire. La matinée passe rapidement, dans un café sympa de turfistes ou, quand il fait beau, sur un banc, sous les arbres. Le succès de François fut grand et il fut ravi qu’on ait besoin de lui. Il se prépara pour la messe des dimanches avec enthousiasme.

Un jour, une dame gentille vint lui demander :
— Je marie ma fille, voulez-vous jouer à son mariage ? Je vous ai écouté plusieurs fois, c’est vraiment beau ce que vous faîtes !
Bien sûr, François accepta avec joie et la chanteuse solo aussi. Puis, il prit peur.
Cela fait trois ans que je n’ai pas joué à un mariage.
— Mais c’était fort réussi, j’ajoutai.
Curieusement, ce n’est pas le jeune curé qui célébrait mais un ancien prêtre.

Le dimanche suivant, la fille à marier arriva à l’église et apporta avec elle une liste des chants et un CD pour les chants moins courants. Mais sans partition.
Cela ne fait rien, je les trouverai au Conservatoire de Paris et j’en ferai une photocopie, dit mon mari.

Le mariage se faisant à une autre église, je proposai :
- Il faudra peut-être faire une répétition, voir ce qui sonne bien ou non sur cet orgue, puis vous choisirez.
- Quand pourrait-on faire la répétition ? demande la dame
- Peut être un début d’après-midi, après les deux messes. Dans un mois ? Nous allons manger tout près et puis vous répéteriez, je lui répondis.
Tous se sont mis d’accord sur la date et quelques jours plus tard, la mère de la future mariée nous téléphona et nous invita à déjeuner chez eux. Elle invita aussi la cantatrice et le vieux curé.

Le déjeuner
Ce dimanche-là, la future mariée vint nous chercher et nous eûmes la surprise d’être emmenés chez ses parents. Un homme, la cinquantaine corpulente, nous accueillit d’un sourire,
- Entrez donc.
Ils demeuraient dans une maison neuve avec une énorme baie vitrée donnant sur la vallée.
- Nous habitons ici depuis trois ans seulement. Ma femme ne voulait pas venir, elle était trop habituée à la ferme où nous habitions depuis toujours.
- Nous aurions préféré de ne pas devoir y rester, ajouta sa fille doucement.

La chanteuse était déjà là et le futur marié aussi. Ils ne parlèrent pas beaucoup. Pendant que la maîtresse de maison préparait le repas dans la cuisine, le vieux curé arriva, les yeux fatigués, les vêtements fripés.

Le maître de maison nous servit des apéritifs et commença :
- Oh, ces jeunes, ce n’est plus comme avant. Aujourd’hui, tout est corrompu, il ajouta : corrompu par des étrangers, venus en France.

Je le regardai, sans un mot.
Il ne pensait pas à moi, malgré mon accent, et il continua :
- Le moral, le sérieux, tout fout le camp. À cause d’eux. Ils ont corrompu toute la France.

Le vieux curé, pour détendre l’atmosphère, raconta alors une histoire sur des Japonais étranges mais fort sympas, qu’il avait récemment mariés.

La cantatrice intervint, elle aussi :
- Mais il y a toujours eu des gens venus d’ailleurs, et ils n’ont pas abîmé, corrompu la France. Après une pause, elle ajouta : Peut-être, c’est l’influence de la télé.
Il fallait trouver un coupable.

Plus tard, après les répétitions, la cantatrice nous raconta que ses quatre grands-parents étaient venus d’Italie.

Nous nous sommes mises à la table. Une entrée fameuse, une mousse au saumon. La maîtresse de maison me raconta en détail comment elle l’a préparé, ravie de mon intérêt et appréciation. Le curé devait nous quitter, il avait un rendez-vous à deux heures.

Un gigot est servi, et avec lui, le fermier se déchaîne :
- On ne peut plus rien faire en France. Par exemple à Deauville, les Youpins sont partout, ils ont tout envahi.

Je sentis François se glacer à l’autre bout de la table. Je n’avais pas entendu ce mot depuis mon arrivée en France, mais je le connais des affiches des pires périodes de Vichy.
Que dire ? Que faire ?

Chaque fois qu’on attaque une partie de ce que je me sens être, ce que j’aime, je me sens davantage cela. Quand on parle mal de l’Amérique où j’étais heureuse, je me sens américaine, quand on parle mal des Français, je me sens française. Quand j’ai entendu “ youpins ”, mon sang se glaça et aussitôt, je vis devant mes yeux ma cousine de dix ans partie en fumée il y a cinquante ans. Mon mari, l’organiste de la paroisse, est chrétien, catholique, et sa femme est censée à l’être aussi.

Puis je éclater ? L’éduquer ? À son âge, dans sa maison, à sa table ?
Servira–t–il à quelque chose ?
Je me suis tue.

Je n’arrivais plus à avaler grand-chose et ils s’étonnent que je ne touchait pas au dessert.
Rapidement, nous partîmes pour l’église. François et la chanteuse répètent. Je me cache dans un coin sombre.

Le lendemain, c’est pire.
« Ai-je été lâche? »

François se sent mal à l’aise aussi :
- J’aurais dû intervenir, mais j’étais glacé sur le moment, et j’avais aussi peur de ta réaction.
- Je comprends, ne t’en fais pas.
Mais nous nous sentions malades.

François me raconte sur la France sous Vichy et un milieu qu’il connaissait bien, qui haïssaient tout le monde, mais surtout “ les libres-penseurs ”, ceux qui discutaient, qui pensaient d’eux-mêmes. Où va-t-on de nouveau?

Cette visite, nous a rendus indisposés pour des semaines. Fallait-il se taire ou non?
Que faire dans ces circonstances-là?

Le jour de mariage arriva. François n’avait aucun envie d’y aller, de jouer. Je n’avais aucun envie non plus de l’y emmener.

Ce fut pourtant un beau mariage.
La chanteuse aida le vieux curé quand celui-ci faillit se tromper. François joua merveilleusement, et assise près de lui sur le banc, là-haut à la tribune, je surveillais et je l’avertis quand il fallait attaquer l’entrée ou quand se terminait la communion.

À la sortie, on félicite les mariés et les parents. François s’attarde à ramasser ses notes, rassuré. Je présente mes veux de bonheur à la mariée qui abandonne un emploi de bureau à Paris pour la ferme de son mari. Je lui souhaite bonne chance, elle en aura besoin.

Je félicite son nouveau mari :
- La musique a été merveilleuse » me dit-il.
- Eh bien, lui dis-je, écrivez alors à François quelques mots pour le remercier, cela lui ferait plaisir.

Il est choqué. Pour lui, le travail était fait et rémunéré selon son dû. On a effectivement glissé dans la main de l’organiste une petite enveloppe : dedans il y avait 100 francs, et un insultant billet de 50 francs. Ils auraient peut-être pu couper en deux? Trois répétitions, un programme à la demande!

Les violonistes tziganes qui jouaient chez mon grand-oncle pendant les fêtes recevaient davantage. Mais c’est vrai, qu’en ma jeunesse, on ne les invita pas à leur table.

Un homme sans visage me tire de mes pensées.
- Et moi, vous ne me faites pas la bise ?
Il me tend la main.
Qui est-ce? Oh, le père de la mariée. Je l’avais oublié.
Il n’existait plus. Il n’existe plus pour moi.

Mais pendant des semaines, je me suis rongée, j’étais malade et je sentais aussi le malaise de François. Il se reprochait de n’avoir rien dit
- J’étais comme gelé, peur ce que tu feras, ce que tu diras.
Et moi, je me suis tue me disant ‘à quoi cela servira ?’ mais aussi à cause de lui, l’organiste des paroisses. Qu’aurions-nous dû faire ?

"Je suis un piètre mari"

- Je ne sais que faire avec ma vie.

Je l’attire vers moi, je le serre fort.

Depuis quatre mois, non presque sept, qu’il est à la retraite et il n’a pas encore retrouvé un équilibre, une activité qui le passionne vraiment.

- Que veux-tu dire ?

- Tu sais.

- Tu as tout ton temps maintenant, jouer de l’orgue, te promener, faire ce que tu aimes, aider les autres.

- J’ai aidé Lionel, quand il a eu besoin.

- Oui, tu as travaillé trois semaines entiers sur son projet.

J’étais très heureuse que mon fils et mon mari s’entendent si bien.

- J’aurais pu juste lui donner le logiciel, le laisser faire

- Tu lui as aussi expliqué fantastiquement bien, à lui et à son collègue et tu lui as préparé diverses versions à partir de lesquelles il a pu le finir. Et tu les as aidés avec beaucoup de patience.

- Oui, aujourd’hui je vois l’informatique autrement.

- Et samedi, tu as joué de l’orgue à Chaumes et ensuite tu m’as dit que tu as fait des énormes progrès.

- Oui, mais...

- Et tu m’as aidé traduire le début de mon journal, l’améliorer. Déjà presque cent pages ! Avec un style enfin bien. François, aide-moi à le finir. Ou devrais-je engager à mi-temps un étudiant de Sorbonne pour m’aider ?

- Il ne comprendra pas de quoi il s’agit. Il faut entrer dedans. Ça prend de temps.

- Tu préfères continuer ? Voudrais-tu le faire régulièrement ? Sinon, ça durera des années

- Je ne sais pas. De toute façon, je suis fichu.

- Quoi ?

- J’ai mal ici, puis là, le genou passe, le foie suit. Et quoi encore ?

- Nous ne sommes plus jeunes. À notre âge, c’est normal, hélas, d’avoir mal ici ou là. Mais il faut s’y habituer.

- Tu crois ?

- Regarde mon oncle. Il a 90 ans et il projette faire le tour de monde cet automne pour le fêter.

- Comme nous, il y a huit ans. Et alors ?

- Il voit mal, il a mal aux jambes, il est faible, mais il a encore courage

- C’est vrai.

- Et Stéphanie, elle a quatre-vingt-quatre ans. Elle ne voit presque pas, elle est maigre, presque que peau et os, ses os lui font mal.

- Mais elle enseigne encore la sculpture.

- Des élèves heureux qui apprennent à sculpter des merveilles, comme elle.

- J’admire qu’elle réussi à enseigner, même presque aveugle.

- Et s’occuper à nourrir, soigner ses élèves, elle a du ressort. Tu te souviens de son élève qui nous a dit ‘après le stage, je me suis retrouvé de nouveau, moi-même’

- Je me sens vieux, dit-il.

- Pourtant, tu n’as que soixante-sept ans. Vingt-trois ans jusqu’à 90.

- Si j’y arrive.

- Avec ressort. Stéphanie dit que tu en as un besoin, au grand besoin. Utilise‑le aussi jour à jour. Moi, j’ai accepté la vieillesse, mon âge, il y a trois ans. Quand j’ai laissé pousser mes cheveux blancs, sans plus les teindre.

- Grises, magnifiques

Le premier sourire.

- Tu n’es pas vieux, n’es pas fini. Tu es tellement mieux qu’il y a dix ans. Souviens-toi seulement. Voudrais-tu revenir en arrière ?

- Il y a eu quelques améliorations, me sourit François avec amour.

- Alors ?

- Nous allons sortir plus, profiter mieux de notre temps, de Paris, de la compagne. Je vais trouver peut-être quelque chose plus régulier à faire.

- Oui. Tu trouveras. Aie encore un peu de patience.

Je descends.

Je range un peu la cuisine, je débarrasse les deux tables pleines de bric et broc, je peux enfin les nettoyer. Je lave la vaisselle de hier soir. Puis, je range - un tout petit peu - le salon. Là, c’est plus dur.

Il faudrait encore beaucoup des heures et énormément de courage et détermination. Jeter les cartons vides, mettre ailleurs les valises empilées pêle-mêle, se débarrasser enfin des anciens Monde et Libé et des revus informatiques tout à fait périmés et de tellement d’autre choses. Il faudrait profiter d’un moment quand François me permet de jeter, déplacer. Tel quel, notre salon de Celles n’est qu’un débarras de plus.

Le seul fauteuil utilisable est à côté de fenêtre s’ouvrant sur le rosier et près du téléphone, d’où je déplace sans états d’âme tout que François y met. Et, à l’autre bout du salon, une banquette à moitié encombrée des notes de musique devant le piano, enfin bien accordé.

Qu’il a joué bien hier !

Schuman, m’a-t-il dit. J’ai découvert récemment que j’aime Schuman. Mais je ne reconnais pas encore les morceaux, le plupart des compositeurs qu’il joue, non plus. Chaque fois il aime jouer autre chose, varier. Moi, j’aime écouter.

Quelquefois il me fait l’amour à travers la musique, il me caresse tendrement.

Il vient de descendre. Étonné, il s’exclame.

- Tu as fait des miracles !

- Non, juste un peu de place nette. Si le voisin arrive...

- J’aurais dû t’aider…

- Non.

- Merci.

- Il n’y a pas de quoi. C’est mon devoir de maîtresse de maison. Je devrais le faire davantage. Je le ferais, dorénavant.

- Je devrais t’aider.

- Tu es fatigué ce matin, repose-toi.

- Je suis un mauvais mari, t’est une merveilleuse femme !

- Voir ton état, c’est plutôt l’inverse…

- Comment ?

- On voit comme on est sur l’état de l’autre. On voit sur moi que tu es un merveilleux mari, sur toi que je suis une piètre femme. Je ne te soigne pas assez bien, je ne m’occupe pas assez de toi, pas comme il faudrait.

- Ce n’est pas vrai ! Je me ronge...

- Oui. C’est grave. Ce n’est pas les problèmes qui détruisent mais s’en soucier. Ce ronger. Pourquoi te ronges-tu ? Pourquoi tu ne peux pas t’arrêter ?

- Je ne sais pas.

- Peut-être le docteur saurait dire que faire, comment te ronger moins, même inutilement, en te détruisant. Comment faire pour aller mieux, nous aussi.

- Nous ?

- Cela me détruit lentement moi aussi, de te voir t’effacer chaque jour de plus en plus.

- Je t’avais dit, que je suis un piètre mari.

- Je t’aime. Tu es ce qu’il me faut.

- Vous aussi, Madame. Ma chère dame.

Le voisin est bien venu l’après-midi, il a fait les trous, a monté sur la fenêtre, a fixé les branches, a redressé le tout, a fixé le rosier sur le mur en plusieurs endroits.

J’espère que bientôt, nous arrivons à nous redresser, nous aussi.

P.S. Il aurait fallu probablement couper les branches, les alléger, au lieu de les obliger de prendre une route qui ne leur était pas propre à eux, pas naturelle, mais François a horreur de jeter quoi que ce soit, se débarrasser de quelque chose. Ils ne sont jamais plus devenus abondants et épanouis comme avant.

Le rosier

Nous regardions la télé, dehors quelqu’un vocifère fort, crie ou se dispute. Curieuse, j’ouvre notre fenêtre, nos nouveaux voisins en face de nous parlent dans leur jardin.

Le jeune homme penché dans la fenêtre me voit, et après ‘bonsoir, bonsoir’ me dit :
– Vous savez, votre rosier a tombé et je l’ai accroché pendant que vous n’étiez pas là.
– Merci, c’était très gentil de votre part
– Hélas, il n’a pas tenu longtemps.
– Mon mari a essayé de l’accrocher, il y a deux semaines, mais il n’a pas réussi
– Il faudra le soutenir d’une part et de l’autre
– Il a essayé, mais il a été piqué partout et les branches pleines des roses ont tombé davantage, ils sont maintenant tout courbés comme nous le serons bientôt
– Il faudrait mettre des crochets dans le mur, je n’ai pas osé à le faire sans votre accord
– J’ai cherché quelqu’un pour nous aider, je n’ai trouvé personne, mais si...
– Restez-vous encore longtemps, cette fois-ci ? Vous êtes en vacances ?
– Nous resterons ce week-end jusqu’à mardi midi.
– Je passerai vous voir demain dans la journée. Je pourrais vous aider, le fixer
– Merci beaucoup !

C’est peu dire. Je suis soulagée, François ne devrait pas s’occuper de cet énorme rosier seul. Même tombé, ce buisson de roses devant notre maison a fleuri abondamment ce printemps, des centaines de petits roses rouges s’ouvrent chaque jour devant la maison.

Il aurait mieux fallu l’attacher pendant l’hiver, à ce moment-là, au lieu d’être tout recroquevillé sur lui-même comme une très vielle femme, il arrivait encore jusqu’à l’étage, mais nous ne nous sommes pas préoccupés sérieusement alors.

Il était tellement beau, tellement plein des fleurs l’été dernier! Un grand vent arriva, nous ne sommes venus souvent, François ne se sentait pas trop bien les derniers temps. Moi, je ne me connais pas en fleurs, je n’ai jamais réussi à les soigner, je suis juste bonne à les admirer.

Accrochés au mur ou affaissés sur eux-mêmes, je les aime, les admire, c’est tout.
2007: Hélas, ce fut la fin du rosier tel que nous le connûmes. Le jeune homme, plein du bon volonté mais ne s'y connaissant pas, a forcé les branches dans des positions que le rosier n'a pas apprécié: il n'a jamais plus refleuri comme avant.

J’étais encore plus barjot que toi…

Le lendemain matin, à six heures, je me rappelle le malaise d'hier de François, quand il s'était réveillé avec ‘ça fait mal !’ Que lui dire? Comment l’apaiser?

Il s’accusait de s’être mal comporté dans ses relations avec les trois femmes autour de lui, pendant que l’une d’elles était enceinte de son enfant. Mais lui a-t-on jamais appris à se comporter avec les autres?

En l’enfermant dans une chambre et plus tard dans une grande cour toute seule, en l’isolant complètement même de sa propre sœur, en lui interdisant toute amitié dès son petit âge, on l’a enfermé en lui-même. Arrivé à Paris, à l’école Normale, c’était la première fois qu’il se sentait libre - mais que faire avec cette liberté, comment l’utiliser?

Marianne, la seule avec qui il avait bien communiqué pendant huit jours, ne l’aimait pas, ne voulait pas réellement de lui « elle me comprenait » disait-il hier, mais elle ne l’admettait pas tel qu’il était. Élise l’aimait, mais ne le comprenait pas, ne communiquait pas du tout, à peine quelques mots échangés avec elle à chaque fois. Et Tinette, devenue sa femme, avait une affection pour lui, mais au fond des profondes incompréhensions. Des parents trop sévères, lointains, des éducations tordues les avaient empêchés de vraiment s’entendre.

Je me décidais de lui expliquer.

Sa vie ne serait pas devenue toute rose, en divorçant à ce moment‑là. Et puis, avec des parents catholiques et si religieux, si stricts, il n’aurait pas songé à divorcer, comme il n’avait pas osé songer à ne pas épouser la jeune fille qu’il avait rendue enceinte.

Je m’agite.

François voudrait encore dormir. Il me prend dans ses bras, et finalement nous nous endormons encore jusqu’à huit heures. Nous nous réveillons en même temps. Il m’attire encore plus près de lui. S’exclame.

Oh, que c’est bon ça !

– Quoi ?

– Tout ça, toi, la vie avec toi ! Tu m’as rendu à la vie.

Je lui raconte ce que j’ai pensé au sujet de ces trois femmes.

Non, ce n’est pas ça, pas tout à fait. Tu vois, avant de te connaître je ne savais pas communiquer avec les autres, je ne savais pas qu’est-ce que c’est. J’avais des petites boîtes en moi, j’ouvrais un tout petit fenêtre dans l’un, je tendais un doigts, quelquefois une main, mais jamais plus. Si on voulait plus, je me retirais, je fermais la fenêtre.

– Je comprends.

Comment veux-tu que j’apprenne à communiquer ? Je voyais jouer de fond de mon jardin les autres dans la rue et même quand j’en sortais, je ne savais pas que faire, comment leur parler, j’étais handicapé, bizarre.

Il lève les yeux vers moi.

Tu as été la première avec qui j’ai vraiment communiqué dans ma vie. Tu m’as tellement apporté, tellement.

– Oui, nous avons communiqué aussitôt, dès le restaurant pakistanais.

Oui, dès lors je ressentais qu’il y avait quelque chose d’important en toi, que tu étais tellement différent, que tu conteras, mais je ne savais pas en quoi.

– Nous nous comprenions des yeux.

Oui et sur des plans divers. Tu avais une intelligence vive et nous avions des sensations, des expériences récentes similaires. Mais...

– Oui, il fallait encore longtemps pour que tu t’ouvres vraiment.

Puis, je croyais déjà à toi et un peu à moi, que je pourrais te garder, mais pas encore à nous, j’ai pris longtemps.

Il se lève et me regard.

C’est après la discussion avec Stéphanie que je me suis dit qu’il y a vraiment un espoir, qu’il faut faire seulement un effort, que le gros lot n’est pas tout à fait dissipé, que finalement je luttais avec toi sur des détails pas importants et que j’étais encore plus barjot que toi.

– Barjot ?

– Curieux, bizarre, mal foutu. Comme j’étais, beaucoup plus que toi, quand on s’est rencontré. Toi, t’étais pleine d’amertume.

Oui, c’est le bon mot ! Je ne l’avais pas trouvé jusqu’ici. J’avais de quoi être pleine d’amertume après Paul et tout qu’il m’avait fait... Toi aussi, Michèle t’as fait subir assez ! C’est ce que nous a réuni au début, nous a aidé à faire comprendre l’autre.

– Pas seulement ça. Il y avait une compréhension, quelque chose... Mais toi aussi, au début tu disais que même pour deux mois seulement.

Oui, je me disais que peut-être tu n’en voudrais plus.

– Moi aussi. Mais c’était aussi tout le mal qui y avait en moi, ce mal dont je te parlais, encore profondément ancré.

Et il continue, remettant sa tête sur l’oreiller :

Et puis, tu sais, je n’étais pas monogame, ni dans mes gènes ni dans mon éducation. Et je ne savais pas ce qu'une relation vraie peut apporter de fantastique, d’énorme. Mais tu as eu de patience et j’ai eu finalement la sagesse de pas rompre ce lien sublime qui était entre nous. Pourtant, plusieurs fois, j’étais à deux doigts de perdre cette immense, fantastique chose entre nous.

– Je sais. (Je le regarde, puis ajoute :) Je te disais que tu es libre mais aussi et je ne sais pas comment je supporterai moi, ce moi meurtri tant de fois déjà, sensibilisé…

En réalité, c’est après mon accident, mon embolie pulmonaire, en sortant de réanimation, de l’hôpital, que j’étais la première fois vraiment persuadée qu’il y a un « nous », pas seulement un moi et un toi, et qu’il faut à tout prix préserver ce nous, si important, dont tu me parlais déjà. J’avais enfin vraiment compris. À la mer, quand on se promenait à Honfleur et à Deauville, ce printemps–là.

– Moi aussi, c’est avec ton accident que j’ai compris… Avant, je savais que tu avais besoin de moi, que c’était important d’avoir quelqu’un à qui je suis important, mais je ne me suis rendu compte qu’alors, combien moi aussi, j’ai besoin de toi, moi.

Alors, toi aussi ?

– Oui.

Tu sais, t’avais raison, ce que tu disais relative à Marianne, Élise et Tinette. Presque. Et en plus, Marianne ne voulait pas de se marier avec moi, je ne lui convenais pas telle que j’étais. Tu as eu énormément de patience. Et Élise, je dois t’avouer, je l’ai connu, tout suite après que j’ai lu « l’histoire d’O », ce livre a eu une grande influence sur moi ; d’une certaine façon, j’ai agi avec elle un peu selon mes fantasmes, selon ce que m’avait inspiré ce livre. Pas aussi tordu, mais...

– Elle le savait ? Elle l’avait lu ?

Non, je ne crois pas. Je ne lui ai jamais parlé.

– Tu as essayé un peu aussi avec moi, ce truc dominateur, mais ça n’a pas marché et finalement tu n’as pas insisté ; heureusement.

Oh, je ne me souviens pas.

– Mais tu me parlais si doux au téléphone.

Tu vois, j’ouvrais chaque fois une autre fenêtre, je me comportais chaque fois d’une façon différente. Au téléphone, face-à-face, dans la forêt, à la maison... J’étais barjot. Heureusement que tu m’as transformé.

— Moi ? Ce n’était pas volontaire. C’était le nous.

C’est tellement, tellement bon ce nous, tout ça, tout que tu m’as apporté !

– Et toi !

Tu m’as apporté la musique.

– Moi ? Non, les vannes se sont ouvertes, tu as pu exprimer tes sentiments

- Avant, j’ai énormément travaillé, bossé, exercé. L’orgue marchait un peu mieux, le piano pas du tout. Pourtant, j’ai tellement essayé. Et puis, d’un coup, maintenant ça marche et de mieux en mieux. Mais doigts m’obéissent, marchent tout de seule.

– Tu les as exercés sur moi. Je lui souris.

Mais François continue sur ce qu’il disait tout à l’heure.

Ce n’est pas que cela, c’est aussi plus mélodieux, plus...

– Je sais, je l’entends, je me rends compte de la différence.

Et tout ça, c’est toi qui m’as apporté ! Tellement, tellement énorme. Je suis tout différent. Tu sais, toi, depuis tes douze, sinon tes quatorze ou quinze ans, tu savais ce que tu cherchais, celui qui te fallait, quel sort de relation tu voulais. Je ne connaissais rien de tel. Et je lisais quelques livres, je me disais que...

– C’est de la science-fiction !

Que c’est irréel, complètement. Je n’y croyais pas. Donc je ne savais même pas qu’attendre, qu’espérer.

– Je comprends.

Ce que tu m’apportes, tout ça. (Il me tire plus près de lui) C’est tellement, tellement... magique ! Ton sourire, c’est quelque chose d’extraordinaire, la façon comme tu me regardes.

– J’ai tant rêvé que quelqu’un me regarde, comme toi !