Les rayons de soleil réussissent à passer

11 avril 1959

Que la vie est belle !

Que c'est bon de s’éclipser comme une collégienne échappée ! Aussi, me sentir à vingt-cinq ans vraiment femme, "Juliette". Comme m’a dit maman en parlant d’autre chose : ce matin-ci, dorénavant personne ne peut me le prendre !

C’était un bonheur extraordinaire : sortir à sept heures du matin de l’hôtel. Le ciel couvert, il pleuvotait au début, mais le soleil a finalement commencé à briller, l'air était merveilleux et tout! D'un coup, j'ai été pleine de bonheur, je me sentais légère et en vacance toute comme à Budapest. Bucarest est belle, il faut seulement savoir la regarder.

Comme disait papa : tout paraît selon le point de vue dont on l’illumine. Cette fois, le réflecteur a illuminé une jeune femme en vadrouille, comme échappée de ses études, en trompant ses parents. C’est la première fois que je suis allée visiter le tribunal, j’ai réussi à passer devant le portier, mais il n'y avait aucun procès, si je voulais assister, il faudrait retourner lundi, le balayeur m’aidera à entrer dans la salle. C'est comme dans un conte de fées, n'est-ce pas ? Ensuite, je suis allée à la poste, mais la caisse était encore fermée, je n’ai pas pu retirer de l’argent. Au-dessus du beau bâtiment, les nuages étaient gris, mais les rayons de soleil réussissaient à passer de plus en plus.

Je suis retournée à l’hôtel, me suis coiffée, ensuite je suis entrée dans l'église orthodoxe et j'ai allumé deux cierges en souvenir de Mihai, ancien ami de Sandou, mais aussi pour tous nos morts. Comme le magasin Victoria venait justement d’ouvrir, je me suis baladée entre ses rayons. Quand je suis sortie, j'avais mal aux pieds. J’écris ces lignes dans la grande bibliothèque de Bucarest, pendant que j'attends les livres, elle est belle et bien organisée. Vers dix heures, je serai déjà devant la caisse de théâtre pour acheter des billets à l’opérette La reine des csardas de Kàlman.

Que la vie peut être belle ! Et de plus en plus belle ! Si on peut être si plein de joie “Seulement pour la matinée, le vert de l'herbe et les rayons du soleil”.

N’est-ce pas, j'avais bien dit que tout mal mène au bien. On m'a interdit de travailler. En plus, depuis quelque temps, mes parents ne cessent pas de me contrôler : Où as-tu été, qu’as-tu fait? Sans tout cela, "l’escapade” d’aujourd'hui n'aurait pas le même goût exquis. Je sais qu’aucun ennui n’en sortira.

Ma chère amie Aghie ! le 15 avril 1959 (lettre a ma nouvelle amie de Budapest)

J'ai enfin du papier à écrire, mais ne crois pas, que si je ne t'ai rien envoyé depuis longtemps, j'ai moins pensé à toi, ni que je t'ai oubliée. Pas du tout. En réalité, il n'y avait pas de quoi écrire.

Depuis que nous avons demandé d'émigrer [1](et même avant) il ne m’est arrivé que des événements désagréables et l’on n'a pas envie de les raconter - quand ils sont encore près. J'ai perdu mon travail et je n'ai pas pu soutenir mon diplôme d'ingénieur. Je travaille maintenant comme apprentie en collant des étiquettes sur des fioles d’essence pour briquettes, mais en même temps (et je sais que ta mère sera enchantée) j'étudie sérieusement le Français.

As-tu du temps pour étudier des langues ? Si oui, laquelle ? J'ai énormément de joie à étudier des langues et déjà j'écris à grand–mère en français.

Ces jours-ci je suis de très bonne humeur, parce que... le printemps est arrivé. Et celui-ci est spécialement beau pour moi, j'ai beaucoup de plaisir à prendre des bains de soleil, me promener et faire des excursions dans les forêts voisines... Il n'y a pas de montagnes autour de Bucarest comme à Budapest, mais il y a quand même des beaux parcs autour des lacs et de fort belles forêts - le printemps est beau partout ! En plus, maintenant j'ai le temps d'en profiter, de regarder autour de moi, de me réjouir de tout.

S'il te plaît, écris-moi sur toi, Budapest et ta maman, je me rappelle avec beaucoup de chaleur et souvent toi, votre logement et votre accueil formidable.

L'amitié comme l'amour, n'est pas une question de temps, ni de place !
Julie

[1] Rayé dans original

Que c'est beau l'amour

29 mars 1959
Aujourd’hui c'est la Pâque protestante. Intéressant.

1er avril 1959
Que c'est beau l'amour ! J'ai senti seulement hier combien c'est bon d'être - un vrai couple amoureux. C’est seulement hier que je me suis rendu compte combien on s'aime, mutuellement. Le ciel était couvert, le vent soufflait, mais l'air était si agréable ! Et je ne me souviens d’aucun de ses baisers - seulement de lui.

Et maintenant commence la comédie, le problème d’Einstein (espace? temps?) il aurait pu y penser avant. Mais tout a une solution. Il pense à plus loin, moi à plus près. Dorénavant, je ne veux plus songer à plus tard, et lui, il a besoin d'y penser. De toute façon depuis hier, je n'ai plus peur du futur immédiat.

Je constate encore et encore, ce que je sais déjà depuis longtemps : la vie est belle ! Il faut seulement savoir la savourer, en profiter, avoir du plaisir. On regrette seulement, ce qu'on ne fait pas... Mais l'amour, non. Et même, si on avait du chagrin un jour, cela vaut déjà pour ces moments-là comme une promenade, celle d'hier. Il faudrait mettre souvent des fleurs dans ma chambre. C’est devenu si beau avec les pivoines rouges.

Avant, j’avais peur, maintenant je l'attends. Vraiment ?

Ce soir, Sandou viendra en visite chez moi. Devrais-je lui lire des parties de mes anciens journaux ? Je suis conséquente et en réalité à mes yeux, je ne suis pas tombée du tout. Qu’il est bon, combien il m'aime !

J'ai demandé à maman de ne pas entrer dans ma chambre pour un peu de temps. Elle n'a pas supporté d’attendre !

Il faudrait qu'on soit un peu plus compréhensif avec les autres, on ne peut pas autrement. Depuis que je l'ai appris du livre Quoi faire? de Cernisevszki, je le suis. Pourtant, quelquefois je suis débordée de curiosité moi aussi. Sandou et moi, nous pensons souvent la même chose, est-ce un bon signe ou est-ce mauvais ? En quoi serait-ce mal ? Depuis un temps, l’étude de la langue française est restée en arrière, mais chaque chose en son temps. J'étudie toujours, mais sans donner à cela tant d’importance.

L'important est que la route soit toujours belle.

Sandou et moi


Summer 1959
par Julie70.
Sandou & Julie au lac de Bucarest
J'avais 25 ans
lui, 26

Décider soi-même

23 Mars 1959

Que la vie est difficile ! Souvent on doit décider soi-même. Et qui sait si c'est mieux ainsi ou autrement? On ne peut pas, cela ne vaut pas de demander l’avis des autres!

Sandou vient de me dire : "Cette fois-ci je ne te le promets plus..."

Quand je demandais encore aux autres quoi faire, j'étais sûre que rien n’arriverait. Je ne demande plus, parce que je crains que... Laisser le sort décider ? Ce qui veut dire accepter. Ou non ? Devrais-je y réfléchir encore ? Je n'ai pas envie, je ne veux pas, et malgré tout c'est seulement ça qui tourbillonne dans ma tête sans cesse. J’essaie de ne pas y penser, mais je ne réussis pas.

Maintenant, j’aime Sandou, beaucoup. Je le vois intelligent, bon, sérieux, je suis tout à fait conquise, la glace à fondu.

Seulement par ses quelques baisers tendres, ça valait d'inventer de s’embrasser !

J'y vais ou je n'y vais pas ? 1 Quelle importance ? Ce n'est pas toujours bon de trop réfléchir. De toute façon, cette fois, ça ne serait pas par curiosité ni besoin, seulement par amour. Probablement, le printemps a aussi son mot à dire. Quel merveilleux printemps ! Il n'y en a jamais eu de pareil ! Beaucoup plus beau et plus plein que le printemps où je sortais avec Bébé. A ce moment-là on m'aimait, mais aujourd’hui j'aime et l’on m'aime.

Depuis quelques jours, j'ai réussi même à l’admirer. En réalité c'est ce qui me manquait et c'est ce qui vient de “m’achever”. Depuis, je me suis dit, advienne que pourra...

Sandou perçoit toujours ce que je ressens, même quand je ne me rends pas compte encore. Mais il n'a pas toujours le courage de le prononcer. Il le fait bien. En réalité, il a une très forte volonté. Il serait bien de l’utiliser aussi dans d’autres choses, pour le travail et les études.

À côté d'un tel mari on peut être heureux. Et puis, sûrement, il ne me quittera jamais. Est-ce sûr ? Oui. Au pire, ça sera moi qui le quitterai. Je l'aime maintenant énormément, mais je crois qu’il m'aime encore plus. Parfois il est incroyablement naïf, d’autres fois affreusement clairvoyant. Je le connais bien, pourtant il m'étonne encore souvent.

De toute façon, papa croit que je me suis déjà donnée à lui, il m'a dit quelque chose de si moche en janvier quand j'insistais pour partir en excursion avec Sandou et il voulait m’en empêcher : “Je ne te laisserai pas tomber sur un tas d'ordures.” Pourtant alors il n'avait pas de quoi s'inquiéter. Je crois, comme maman avait dit alors : “On peut faire l’amour aussi le matin, l'après-midi, pas besoin pour cela de revenir à trois heures de l'aube.”

Oui, ce matin, dans la forêt, c'était si beau ! Aussi, l'excursion au monastère ! Mais c’était avant. Je dois me décider, il faut ou il ne faut pas ?

Mon opinion est : suivre mes instincts.



Pendant que je travaillais à la chaine, collant des étiquettes sur des fioles d'essence, je ne pensais qu'à cela, en fait, c'était déjà décidé probablement, même si j'avais encore la peur de sauter le pas et devenir femme. Je ne savais pas encore, que ce n'est pas un mince membrane qui sépare une fille d'une femme et que devenir femme c'est un long chemin.



Premier lignes en français

page journal
Juste avant que je deviens femme, mais je l'avais lu à lui ce jour-là, juste avant. Où après?

La traduction du debut de page.
pourquoi avoir peur. Comme le dit d'ailleurs maman, on le peut aussi le matin ou l'après-midi, on ne doit pour cela revenir à la maison à trois heures de nuit. Ce matin, dans la forêt, c'était très belle l'excursion à la monastère! Mais cela c'était avant. Maintenant, je dois décider, où alors je ne le dois plus. Je dois le laisser à mes instincts. C'est cela mon opinion.

Robindranath Tagore.(Recopié dans mon journal en français)
À toi je me suis entièrement donnée

À toi je me suis entièrement donnée,
Je n'ai conservé qu'un simple voile de réserve
Il est si mince que tu souris en secret
et que je ressens un peu de honte.
Les souffles printaniers le déplacent ;
le trouble même de mon cœur en remue
les plis comme une vague remuent son écume.

Ne me blâme pas, mon amour, de m'être
cachée sous les brumes de ce voile.
Ma réserve n'est pas une feinte,
c'est la tige frêle qui porte la fleur de ma dévotion
devant toi s'incliner avec des grâces réticentes.
Cette nostalgie des jeux de l'Amour, mon amour,
n'est pas seulement mienne mais vôtre.
Vos lèvres sourient, vos pipeaux chantent
parce que mon amour les inspire.
Votre désir s'impatiente aussi vivement que mon désir !

La lune d'Avril promène encore ses rayons de corolle en corolle,
mais parce que cette nuit-là vous vous êtes injustement tu,
l'instant plein de trésors qu'elle vous offrait demeure à jamais perdu.
Et maintenant vous cherchez en vain un prétexte
pour rappeler celui qui vous a quitté, les yeux noyés de larmes !

Je me suis arrêtée au bord de la route ;
si ma présence ne t'est pas douce, je n'irai pas plus avant.
Si tu n'as pas besoin de mon amour laisse-moi te quitter ici.
Je ne te mendierai plus un seul de tes regards, si les miens t'importunent.
La poussière et la lumière crue de midi m'aveuglent,
mais au bord de la route j'attendrai,
que ton cœur revienne, peut-être, chercher le mien.

Je lève mon chapeau

11 Mars 1959

La pièce Les trois sœurs de Tchekhov. On ne doit pas l’applaudir, on n’applaudit pas la vie. Mais on peut rire, pleurer, sourire, compatir, espérer ou être attristé. Serrer le poing et apprendre ce qu'est la Vie et aussi ce qu’est l'Art. Pourtant il n'y eut et n’y aura pas un succès populaire.

Est-ce vrai, ce que dit Paul Géraldy, qu'on ne peut pas aimer plus ou moins ? Qu'on aime, puis de temps en temps on n’aime plus ? Parce qu’alors… aujourd'hui... Bon, regardons la réalité en face. Curieux, ceci ne m'a pas soulevée, ni provoqué une exaltation, mais j’ai me suis senti l’âme si pure si… La vie est vraiment comme ça. Et je lève mon chapeau devant Tchekhov, pour cette pièce et pour toujours.

Je deviens "ennemie de l'état" !

25 Février 1959

Curieusement, il m'a fallu seulement un choc et je suis complètement remise. Hier matin je me suis déjà réveillée guérie. Je n'ai plus senti aucune angoisse, inquiétude et le soleil brillait, j'étais heureuse. Ainsi j'ai pu prendre froidement les affreuses nouvelles d’aujourd’hui.

On m’a donné un certificat avec les notes pour mes six ans d’études, mais on m’a exclue de l’université (toutes les universités du pays) : “Ennemie de l’état socialiste”. Juste trois jours avant l’examen d’État! Tant pis, je terminerai mes études ailleurs, je recevrai un diplôme quelque part.

Tournant de ma vie

Souvenir décrit en 2002, déjà publiée dans mon blog "il y a de la vie après 70 ans"
(déjà publié dans Il y a de la vie après 70 ans)
Est-ce possible vraiment que toute ma vie ait changé à cause d’une simple table? En me rappelant, je me le suis souvent demandé, comment était-ce possible.

J’avais vingt-quatre ans et depuis cinq ans je travaillais déjà comme technicienne dans un des laboratoires de l’Institut de Recherche Chimique de la Roumanie. J’étais enchantée de moi-même.

Bientôt, je serai ingénieur, je ferai mes propres recherches !

Mes six ans d’études laborieuses par correspondance, avec seulement un mois disponible pour les examens pendant chaque session, étaient finis. Bien ou mal, tous les examens passés. Mon travail de fin d’études enfin accepté, dans quelques mois je le soutiendrais, ce n’était dorénavant qu’une formalité et je recevrais mon diplôme. J’avais des bonnes amies, un garçon qui s’intéressait sérieusement à moi, et j’avais un travail de recherche passionnant.

Tout allait à merveille.

Enfin, presque.

Mon père me poussait à déposer une demande d’émigration de la République Socialiste Roumaine : il en avait assez ; depuis longtemps d’ailleurs. Les sept mois, enfermé sans raison dans les caves de la Securitate, police politique secrète du Parti Communiste, l’avaient aigri, puis poussé à agir. Trouver une solution pour s’en échapper tout à fait, loin des communistes. Maman était réticente, sa sœur vivant en Israël, professeur de gymnastique, lui avait écrit que la vie est dure, partout. Maman avait aussi peur qu’une fois dehors, mon père l’abandonne tout à fait. Ici, tout en la trompant, son mari restait vivre en famille, d’ailleurs il niait tout ; elle aura une pension et nous avions un bon logement pas cher.

Partir ?

Laisser mes amies Alina et Edith ? Sandou ? Laisser amis, bon travail, tout ? J’hésitais. Je me sentais enfin si bien, justement, tout allait de mieux en mieux pour moi.

Jusqu’au jour fatidique avec cette foutue table.

La première année de travail à l’Institut, je n’avais qu’un tabouret haut pour m’assoir et surveiller les ballons et distillations et je travaillais surtout debout, avec des chaussures à talons hauts, fatiguant moins mes jambes et une blouse blanche pour préserver ma robe des trous. Ensuite, comme j’écrivais de plus en plus des comptes rendus que mon chef, « une vieille de 35 ans » utilisait dans ses rapports, appréciant ce que je lui avais fourni, elle me donna une petite table et une chaise normale, basse près de laquelle je me mettais après avoir fini les expériences, j’écrivais et lisais de la nouvelle littérature sur le sujet de recherche.

Une partie de ma journée s’y passa dorénavant, depuis plus de trois ans. Mes recherches étaient à la base de ma thèse de fin d’études universitaires et bientôt, nous allons les essayer en gros.

Justement, une matinée quand elle n’était pas présente, j’étais assis seule dans la pièce, près de mon bureau et j’écrivais.

Soudain, la porte s’ouvre et une femme entre.

Une femme inconnue, vêtue et coiffée comme une femme de ménage. Elle s’arrête devant moi, met la main sur ma table devant laquelle je me tenais assise et déclare :

— J’emporte cette table.
— Quoi ? ? ?
— J’en ai besoin.

Ahurie, je me lève, je la regarde. Comment ose-t-elle ?
— C’est mon bureau.
— Je la prends, j’en ai pas dans la pièce qu’on m’a donnée comme bureau. Juste une chaise…
— Pas question ! Je l’ai depuis trois ans.
— Te me la donnes !

Elle commence à tirer.
— Non !

Je tiens fort la table.

— Je suis… et elle marmonne un nom compliqué, jamais encore entendu.
— C’est. Ma. Table.
— Donne-la tout de suite !
— Pas question.

Je ne suis pas arrivée là, ni dans mon travail, ni avec mes études en me laissant faire, me convaincre de ce qu’on peut, ce qu’on ne peut pas faire.

Elle tire, je la tiens. La table bouge, mais pas beaucoup.
Elle commence à hurler, devient toute rouge de rage.

— Vous êtes devenue folle ?
— Comment oses-tu ?

Je réfléchis. Elle paraît sérieuse, mais tellement hors d’elle. Comment la raisonner au lieu de lutter ? Je n’aime pas la force.

— Mon chef n’est pas là ce matin. Quand elle arrivera, je lui demanderai si je dois, si je peux vous le donner. Mais avant, la table ne bouge pas d’ici.

Des discussions ont encore suivi, et finalement, elle partit toute rouge de fureur. La porte se ferme. Enfin.

Je m’assis, inquiète, devant la table restée.

Après un temps, ne tenant plus, je vais voir la porte à côté, l’amie de mon chef pour lui raconter ce qui venait se passer.

— Que faire ? Savez-vous qui elle pourrait être ? Cette folle, allure de femme de ménage… et je lui raconte le tout.
— Ah la là ! Elle vient d’arriver, on nous l’a raconté dans la dernière réunion de la cellule communiste.
— Qui est-ce ?
— Elle est importante, l’épouse d’un dignitaire important du parti. Du camarade Ceausescu.
— Est c’est ?
— Le dauphin du Secrétaire du Parti.
— Dauphin ? Comme pour un roi ?
— Successeur. Futur chef, responsable du pays. Actuellement, il est…
— Quoi ? Comment est-ce je n’ai jamais entendu son nom ?
— Chef de la Securitate.

C’était la police secrète, crainte par tous. Ceux qui ont des années avant emporté papa et l’ont tenu sept mois sans que personne ne sache où il se trouvait. Finalement, par d’heureuses circonstances et grâce à des vrais amis, il était relâché : « erreur. »

— Mais elle est habillée comme une…
— Modestement.
— Et parle comme une…
— T'es dans de beaux draps, maintenant, ma pauvre fille, me dit-elle, en secouant sa tête.

Je ne pouvais pas me l’imaginer encore. Pour une inconnue, une nouvelle venue. Pour une table ? Une remarque blessante ? Elle avait mérité mes paroles, me disais-je.

Oui, une table a changé ma vie.

Était-ce juste la table[1] ?

Le lendemain, deux hommes jeunes et d’aspect dur m’attendaient à la porte et me conduisirent, tout en me regardant d’un air menaçant dans une pièce sombre et fermée pour m’interroger sur l’incident avec reproches.

Ils s’étaient pourtant déjà renseignés et savaient que je n’avais pas eu l’intention de lèse majesté, ne sachant pas qui elle était.

« La seule chose qui joue dans ta faveur, me dit l’un d’eux après des heures interminables et des questions répétées, est que tu ne savais pas avec qui t’avais affaire. »

— Pourtant, ils ne me laissèrent même plus entrer dans mon labo que je ne revis plus jamais, ni même dans l’Institut.
— Et mes recherches, pas terminées ?
— Pour le moment, tu prends trois jours de vacances. Elle ne veut pas te voir. Tu dois t’éloigner.
— Éloigner ? De mon travail ?
— On verra plus tard.

Deux heures plus tard, on me dit de me présenter le lendemain dans une fabrique de Colorants de banlieue.

Là-bas, on ne me permit même pas d’entrer dans l’usine, ni dans le laboratoire : sans que je comprenne bien, je suis devenue d’un jour à l’autre, d’une heure à l’autre « ennemie du peuple. » On me plaça donc dans une petite cabane de bois de la cour, bien éloignée du bâtiment principal, sans me donner aucune tâche, mais en m’obligeant à me présenter dès sept heures du matin et à rester seule entre les quatre murs de bois jusqu’à quatre heures de l’après-midi. La solitude, la fureur de l’injustice, l’angoisse du futur, la tristesse de ne pas pouvoir continuer mon expérience intéressante (et d’après moi, importante aussi) interrompue, me décidèrent finalement.

Le troisième jour, je revins à la maison en disant :
— Bien, demandons notre départ.

Mon père était tout préparé, il ne tarda pas, le lendemain, notre demande de départ fut déposée. Nous savions pourtant qu’entre la demande et son acceptation, plusieurs mois pouvaient se passer.

Dans notre cas, des années.

Que faire ? Je me sentais perdue. Je me croyais au fond d’un gouffre.

Pourtant, la dégringolade n’était pas encore finie.

La semaine suivante, on m’appela à la direction et le Directeur, un ancien copain de mes parents de notre ville natale, me regarda avec reproche et fureur.

— Qu’a-tu fait ? Cela retombera sur moi aussi.

Silence. Il savait bien que je n’avais rien fait du mal. Ce n’était pas utile de lui expliquer de nouveau.

— T’es licenciée.
— Quoi ? Pourquoi ?
— Tu me le demandes encore ?

Dans un pays communiste, il ne fallait pas de motifs, disons plutôt qu’ils étaient toujours fabriqués et l’on ne pouvait rien contre eux.

— Donne-moi tout de suite le badge d’entrée à l’Institut et aussi ton carnet de membre de UTM (Union de Jeunesse Ouvrière.)
— Le carnet ? Pourquoi ?
— Comment as-tu pu tant lui manquer de respect ! rouspéta‑t‑il pour toute réponse.

Je ne lui répondis plus qu’avec mes yeux, d’abord accusateurs, puis en larmes. Il m’abandonne, lui aussi.

Déposer ma carte de membre, lui rendre ce que jadis j’avais porté sur le cœur, me fit très mal, quoique depuis des années je ne croyais plus au rêve et surtout à la réalisation communiste, mais la joie de l’avoir obtenue était restée quelque part encore dans mon inconscient.

Après cinq ans de travail acharné et intelligent à l’institut, et six ans consacrés à étudier pendant presque tout mon temps libre et tout près de l’espoir d’entrer définitivement dans l’Institut de Recherche comme Ingénieur Chercheur à part entière, j’étais jetée du paradis des chercheurs. A ce moment-là, je croyais, que j’étais rejetée seulement de cela.

Quelques semaines plus tard, j’allais à l’Institut Polytechnique : dans trois jours devaient commencer les soutenances de Diplômes et je voulais savoir l’heure à laquelle je devais présenter ma thèse.

Mon nom ne figurait pas sur l’horaire.

J’allais voir au Secrétariat.

— Kertesz ? Kertesz ? Vous êtes exclue.
— Quoi ? Comment ???
— Ah, oui, je ne devrais pas vous le dire, mais c’est écrit ici, comme « l’Ennemi du peuple. »
— Exclue ? Après six ans ? Avant l’examen final ? Comme ennemie ?
— Et non seulement d’ici, vous êtes interdite à toutes les études, dans toutes les universités de la République.
— Montrez-moi.
— Non, c’est interdit.
— Ce n’est pas possible !
— Je regrette, mais c’est vrai. Définitif.

Je partis, hébétée.

Si près de mes buts, après tant de travail, sans diplôme, sans travail de recherche.

J’ai pleuré. Pleuré.

Puis, décidai de me trouver un autre travail.

J’allais de fabrique en fabrique, de laboratoire en laboratoire : « Pas de place ! » Finalement, mon père, connaissant beaucoup de monde, me trouva un travail de manœuvre à la chaîne, dans une petite coopérative.

Après un mois, on me mit à la porte de là aussi :

— Tes papiers sont arrivés au Cadre[2]. Si je continue de t’employer, c’est moi qui sauterai, me dit le gérant.

J’étais complètement dans les limbes, ma vie bouleversée.

Je pleurais jusqu’à n’avoir même plus de larmes. Je regardais le mur, consternée, pleine de chagrin, n’arrivant pas à comprendre ni croire ce qui m’arrivait, sans voir ce qui se passait autour de moi, sans presque plus pouvoir réfléchir.

Mon père me proposa alors d’apprendre la langue française avec un de ses amis ayant passé une année entière à Paris.

— Apprendre, de nouveau ?
— Le Français pourrait te servir, plus tard.
— Bien, j’aimerais assez.

Nous commençâmes. Deux fois une heure par semaine, mais moi, j’apprenais huit heures par jours, sept jours sur sept.

Que c’était beau cette langue ! Et avec le temps, j’ai pu même lire, en comprenant de mieux en mieux. D’abord, les dialogues de théâtre, puis des policiers. Je recommençais à vivre.

8 Mars 1959

Quand j'étais furieuse contre Simon ou que je me querellais avec lui, j'étais inquiète, bouleversée, furieuse - ou je ne l'aimais plus. Avec Sandou, je suis triste. Et je l'aime toujours.
[1] Probablement, c’était préparé d’avance et l’histoire de la table n’était que l’aboutissement. E. Ceausescu avait prétendu avoir fait les mêmes études que moi, par correspondance, même section aussi. J’ai dû la gêner. Personne d’entre nous, autres étudiants, ne l’a aperçue à aucun examen et elle ne fit jamais aucun travail de recherche. Par la suite, une grande partie de ses prétendus travaux ont été réalisés par George, époux de Marie et une autre partie par l’amie de mon ancien chef de laboratoire, celle qui m’avait sauvé du pire, racontant que je ne savais pas qui j’avais heurté.

[2] Le service Cadre, c’était l’équivalent du service du personnel, mais politique, près du contre espionnage tout puissant.

Déchirée

24 février

Ces temps-ci, je ne désire vraiment pas autre chose que la solitude. Ne voir personne, ne parler avec personne. Même pas avec toi, mon journal. On ne me comprend pas. Pourtant je me sens si bien quand je suis seule ! Je trouve toujours quelque chose à faire, je lis, j’étudie, je dors, etc. Moins je sors de mon nid, mieux je me sens. Bon, maman arrive.

23 février

Quoi qu'il arrive, j'aime étudier, travailler, aimer et je crois que je sais vivre. Finalement, ça ne pourra pas être pire. Je suis pleine d'optimisme. Pas grand-chose, mais je viens de réussir à lire 108 pages de roman de Pierre Nord - en français. Moi, en français ! La vie est belle, j'étudie la langue française jusqu’à ce que mes yeux se ferment ou... jusqu’au matin.

Le soir

J'aime Sandou. L’aimer, quelle sensation agréable ! Jusqu’à quand, etc. qu’importe. Maintenant, je l'aime. Et malgré tout, il m'aime lui aussi. Et combien !

Simon m'aime, lui aussi, plus encore qu'avant, même s’il n'ose plus me le dire. Je ne l’aime plus autrement qu'un ami ou… un petit frère. Je ne voulais pas le blesser, je lui a dit quand même : “j'aime Sandou”. On réussit tellement à me conquérir en se comportant bien avec moi ! C’est ce qu'a fait aujourd’hui Sandou. Comment sera la journée de demain ?

Je suis très bouleversée de ce qui se passe autour de moi. Mais pas si mal. Qu’arrivera-t-il, comment serait-ce, la vie à l'étranger ? Malgré tout, c'est bien d'être jeune : la vie entière est devant toi !

Aïe, mon père!

3 février 1959
J'ai très peur. Confier ma vie à mon père ? Qu'arrivera-t-il ?
M'empêcher d'aller en excursion avec Sandou en me cachant, enfermant mes bottes, me brutalisant ?! Par contre mes amies et maman sont très bien, peut-être je ne mérite même pas autant d’amitié, de chaleur et de tact d’elles.

Mon père m’avait même traité de putain, pourtant j’étais encore jeune fille. Je suis partie quand même finalement en excursion avec Sandou, maman m’a aidé et rien ne s’était passé pendant l’excursion. Mais je suis resté avec l'idée "de tout façon, mon père crois que je suis déjà femme, alors..."

19 février
Que c'est bon d'être de nouveau à la maison ! Je découvre de nouveau (et encore une fois) que finalement le mieux est chez soi. Il serait bien que je puisse avoir toujours une chambre séparée. De temps en temps on a envie d'être seule. Tout tourne autour de moi, j'ai sommeil, je n’arrive plus à écrire. Pourtant, énormément de choses se sont accumulées en moi. À plus tard.